Open Palais #14 : Viens fabriquer tes cadeaux de fin d’année – palaisdetokyo.com







Le Penseur Laurent Vo Anh – Open Palais #14 : Une archéologie du don dans l’ère du simulacre consumériste

ACTUALITÉ SOURCE : Open Palais #14 : Viens fabriquer tes cadeaux de fin d’année – palaisdetokyo.com

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’Open Palais #14, ce grand barnum de la bien-pensance culturelle où l’on vous invite à « fabriquer vos cadeaux de fin d’année » ! Comme si le Palais de Tokyo, ce temple du contemporain aseptisé, pouvait soudainement se muer en atelier d’artisanat médiéval, en une sorte de souk humaniste où l’on troquerait des perles de verre contre des sourires forcés. Mais derrière cette invitation mielleuse se cache une vérité bien plus crasse, une vérité que nos maîtres à penser préfèrent occulter sous des couches de peinture acrylique et de bonne conscience écolo-bobo. Car enfin, que nous propose-t-on ici ? Rien moins qu’une thérapie occupationnelle pour âmes en peine, un exutoire créatif pour ceux que le capitalisme tardif a réduits à l’état de zombies consuméristes, condamnés à errer dans les allées des centres commerciaux comme des âmes en peine dans les limbes du désir inassouvi.

Ce n’est pas un hasard si cette initiative survient en cette période de l’Avent, ce moment où la société néolibérale, tel un Moloch insatiable, exige son tribut de cadeaux, de sourires et de faux-semblants. Le don, cette pratique ancestrale qui scellait les alliances entre les hommes, qui fondait les communautés sur l’échange symbolique, a été perverti, vidé de sa substance, réduit à une simple transaction marchande. Marcel Mauss, dans son « Essai sur le don », avait pourtant bien montré comment le potlatch des sociétés primitives était un acte de défi, une manière de briser la logique de l’accumulation pour affirmer la prééminence du lien social sur la possession. Mais aujourd’hui, que reste-t-il de cette dimension sacrée ? Rien, sinon une mascarade où l’on « fabrique » des cadeaux comme on remplit des quotas, où l’on « offre » comme on coche des cases sur une liste de courses. « Faire soi-même », nous dit-on. Mais faire quoi ? Des porte-clés en liège ? Des bougeoirs en bouteilles recyclées ? Des écharpes tricotées avec la laine des moutons exploités par les usines du Bangladesh ? Quelle pitoyable parodie de l’artisanat ! Quelle insulte à l’idée même de création !

Car ne nous y trompons pas : cette invitation à « fabriquer » est avant tout une invitation à se soumettre. À se soumettre à l’idéologie du « fait main », ce nouveau fétiche du capitalisme vert, qui transforme chaque geste créatif en acte de résistance bidon, chaque atelier en cellule de rééducation consumériste. On nous vend du rêve, celui d’une réappropriation de notre temps, de notre énergie, de notre humanité. Mais c’est un leurre, une illusion d’optique savamment orchestrée par les prêtres de la culture dominante. Car dans le même temps, les mêmes qui nous incitent à fabriquer nos cadeaux nous condamnent à passer nos journées dans des open spaces aseptisés, à vendre notre force de travail pour des clopinettes, à nous endetter pour acheter des biens que nous n’avons pas le temps d’utiliser. « Fais toi-même », nous dit-on. Mais avec quoi ? Avec les miettes de notre temps libre, avec les restes de notre énergie, avec les déchets de notre existence aliénée ? C’est une farce, une sinistre comédie où l’on nous demande de jouer les artisans le temps d’un week-end, pour mieux nous renvoyer, dès le lundi matin, à notre condition de prolétaires du tertiaire, de serfs du numérique, de forçats de la productivité.

Et puis, il y a cette dimension obscène du cadeau de fin d’année, ce rituel païen où l’on célèbre la naissance d’un dieu mort-né, où l’on échange des présents comme on signe des traités de paix entre nations ennemies. Car le cadeau, dans notre société, est avant tout une arme, un instrument de domination. Offrir, c’est affirmer son pouvoir, sa générosité calculée, sa capacité à donner sans rien attendre en retour – ou plutôt, en attendant bien plus que ce que l’on donne : de la reconnaissance, de la gratitude, de la soumission. « Je t’offre ce collier fait main, confectionné avec amour dans un atelier du Palais de Tokyo, et en échange, tu m’offriras ta loyauté, ton admiration, ton silence face à mes propres compromissions. » C’est cela, la vraie nature du don contemporain : une transaction déguisée, un marché de dupes où l’on troque des objets contre des âmes.

Mais il y a pire encore. Car cette invitation à « fabriquer » est aussi une invitation à se contenter de peu, à accepter l’inacceptable. À se satisfaire de ces ersatz de création, de ces simulacres d’humanité, alors que le monde brûle autour de nous. Pendant que nous tricotons des écharpes pour nos proches, les glaciers fondent, les forêts disparaissent, les migrants se noient en Méditerranée, et nos dirigeants, confortablement installés dans leurs palais dorés, continuent de nous vendre du rêve consumériste comme on vend de la drogue à un junkie. « Fabriquez vos cadeaux », nous dit-on. Mais pourquoi ne pas fabriquer des barricades, des slogans, des rêves de révolution ? Pourquoi ne pas utiliser ce temps, cette énergie, pour imaginer un autre monde, pour résister à l’ordre établi, pour dire non à cette mascarade ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une mascarade, d’une comédie grotesque où l’on nous demande de jouer les artisans le temps d’un atelier, pour mieux nous faire oublier que nous sommes des esclaves. Des esclaves consentants, certes, mais des esclaves tout de même. Des esclaves qui acceptent de passer leurs dimanches à fabriquer des cadeaux pour leurs proches, plutôt que de se battre pour leur liberté. Des esclaves qui préfèrent tricoter des écharpes plutôt que de brûler les banques. Des esclaves qui croient encore, malgré tout, que le système peut être réformé, humanisé, adouci, alors qu’il n’est qu’un monstre froid, indifférent, vorace, qui se nourrit de nos illusions, de nos rêves, de notre humanité.

Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de touchant, de presque pathétique, dans cette invitation à fabriquer. Car elle révèle, malgré tout, un désir d’humanité, une nostalgie du lien, une quête de sens dans un monde qui n’en a plus. Elle montre que, malgré tout, nous refusons de nous résigner à notre condition de consommateurs passifs, que nous cherchons encore, désespérément, à donner un sens à notre existence. Et c’est peut-être là, dans cette faille, dans cette brèche, que réside l’espoir. Car si nous sommes capables de fabriquer des cadeaux, alors nous sommes aussi capables de fabriquer des rêves, des utopies, des révolutions. Si nous pouvons tricoter des écharpes, alors nous pouvons aussi tisser des liens, des réseaux de solidarité, des communautés de résistance.

Alors oui, allez-y. Allez fabriquer vos cadeaux au Palais de Tokyo. Mais ne vous contentez pas de cela. Fabriquez aussi des slogans, des affiches, des tracts. Fabriquez des barricades, des rêves, des mondes nouveaux. Fabriquez de la révolte, de l’espoir, de la vie. Car c’est cela, la vraie création : non pas un passe-temps pour âmes en peine, mais un acte de résistance, un geste de défi, une manière de dire non à l’ordre établi, de refuser la fatalité, de croire, malgré tout, en la possibilité d’un autre monde.

« Le monde est une grande foire où chacun montre ses marchandises et crie : ‘Regardez comme les miennes sont belles !’ » écrivait Schopenhauer. Mais aujourd’hui, les marchandises que nous exhibons ne sont plus que des simulacres, des copies sans original, des cadeaux sans âme. Alors fabriquons, oui, mais fabriquons autre chose. Fabriquons de la vérité, de la beauté, de la justice. Fabriquons des lendemains qui chantent, plutôt que des cadeaux qui mentent.

Analogie finale :

Imaginez un enfant, perdu dans une forêt de néons, les yeux éblouis par les guirlandes clignotantes des vitrines, les mains gelées par le froid de décembre. Il serre contre lui un petit cheval de bois, sculpté à la hâte dans une branche morte, avec un couteau volé à son père. Ce cheval, c’est son trésor, son talisman, la seule chose qui le protège des loups qui rôdent dans l’ombre des grands magasins. Autour de lui, les adultes courent, pressés, chargés de paquets brillants, de cadeaux emballés dans du papier doré, achetés à prix d’or dans des boutiques où l’on vend du vent et des illusions. Ils ne voient pas l’enfant. Ils ne voient pas son cheval de bois. Ils ne voient que leurs propres reflets dans les vitrines, ces fantômes de consommateurs repus, ces spectres d’une humanité perdue.

Et pourtant, c’est cet enfant, avec son cheval de bois, qui détient la vérité. Car il sait, lui, que la valeur d’un objet ne se mesure pas à son prix, mais à l’amour qu’on y met. Il sait que le vrai don n’est pas celui que l’on achète, mais celui que l’on crée, que l’on offre avec le cœur, avec les mains, avec l’âme. Il sait que la magie de Noël n’est pas dans les lumières des sapins, mais dans la chaleur d’un foyer, dans le rire des enfants, dans la solidarité des humbles. Il sait que le monde ne sera sauvé ni par les marchands ni par les politiques, mais par ceux qui, comme lui, refusent de se laisser engloutir par la grande machine à broyer les rêves.

Alors, quand vous irez au Palais de Tokyo, souvenez-vous de cet enfant. Souvenez-vous de son cheval de bois. Et demandez-vous : que fabriquez-vous vraiment ? Des cadeaux… ou des rêves ? Des objets… ou des mondes ? Car c’est cela, la vraie question. Et c’est à vous d’y répondre.



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