ACTUALITÉ SOURCE : Résonance : construire l’avenir artistique de Détroit – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Détroit ! Cette ville-monstre, ce cadavre encore tiède que les vautours culturels viennent picorer avec leurs becs dorés, leurs expositions « engagées », leurs résidences d’artistes subventionnées par les mêmes fondations qui ont orchestré son effondrement. Le Palais de Tokyo, ce temple parisien du néant chic, nous propose aujourd’hui une opération de sauvetage esthétique : « Résonance : construire l’avenir artistique de Détroit ». Comme si l’art pouvait être autre chose qu’un sparadrap sur une jambe de bois, un cautère sur une plaie cancéreuse, une prière murmurée dans le vacarme des usines qui ferment. Détroit n’a pas besoin d’artistes, elle a besoin d’une révolution – ou d’un miracle. Mais les miracles, voyez-vous, sont une denrée rare dans ce monde où même les anges portent des costumes trois-pièces et spéculent sur les HLM abandonnées.
Détroit, c’est l’Amérique en concentré, l’Amérique sans fard, sans ses illusions de grandeur, sans son mythe du self-made man. Ici, le rêve américain a pourri sur pied, comme un fruit trop mûr laissé au soleil. Les usines, ces cathédrales du capitalisme industriel, sont devenues des squelettes rouillés, des monuments à la gloire d’un système qui dévore ses propres enfants. Et maintenant, on nous parle de « construire l’avenir artistique » ? Comme si l’art pouvait être autre chose qu’un luxe de nantis, une distraction pour ceux qui ont les moyens de se payer des émotions esthétiques pendant que les autres crèvent dans l’indifférence. L’art, à Détroit, c’est comme un violon dans un champ de bataille : un objet de beauté inutile, pathétique, presque obscène.
George Steiner, ce grand pessimiste de la culture, aurait vu dans Détroit le symptôme d’une civilisation en phase terminale. Une civilisation qui a remplacé le sens par le profit, la communauté par l’individualisme, la transcendance par le divertissement. Détroit, c’est l’aboutissement logique de cette folie : une ville où les églises sont vides, où les usines sont des ruines, où les écoles sont des prisons déguisées, et où l’art n’est plus qu’un produit de consommation parmi d’autres, un gadget pour touristes en quête d’exotisme urbain. « L’art est ce qui résiste », disait Malraux. Mais résister à quoi, au juste ? À l’effondrement généralisé ? À l’indifférence ? À la bêtise crasse qui gouverne ce monde ? Détroit est une ville qui a déjà capitulé, et l’art qu’on y produit n’est plus qu’un râle, un dernier souffle avant l’extinction définitive.
Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de fascinant dans cette décomposition. Détroit est une ville fantôme, mais une ville fantôme vivante, habitée par des spectres qui refusent de mourir. Ces artistes, ces musiciens, ces poètes qui errent dans les ruines ne sont pas des sauveurs, non – ce sont des charognards, des nécromanciens, des alchimistes qui transforment la merde en or. Ils savent que l’art, ici, ne peut plus être beau. Il doit être laid, violent, désespéré. Il doit hurler, comme un animal blessé. Détroit, c’est le blues, le punk, le hip-hop – des formes d’art nées de la souffrance, de l’oppression, de la colère. Ces artistes ne construisent pas l’avenir, ils creusent dans les décombres du passé, à la recherche d’une étincelle, d’une lueur dans les ténèbres. Et parfois, par miracle, ils trouvent quelque chose.
Mais attention : ne nous y trompons pas. Ce que le Palais de Tokyo et ses semblables appellent « construire l’avenir artistique de Détroit » n’est qu’une opération de communication, une façon de recycler la misère en produit culturel. C’est du tourisme de la pauvreté, du voyeurisme esthétique, une façon de consommer la souffrance des autres sans jamais avoir à la vivre. Ces artistes invités à Paris ou à Berlin ne sont que des alibis, des figurants dans un spectacle dont ils ne maîtrisent pas le scénario. On les exhibe comme des bêtes curieuses, on les félicite pour leur « résilience », on leur donne des prix pour leur « courage » – mais personne ne leur demande ce qu’ils veulent vraiment. Personne ne leur propose de reconstruire leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs logements. Non, on leur offre une résidence d’artiste, un vernissage, un catalogue. Comme si cela pouvait suffire.
Le néolibéralisme a ceci de pervers qu’il transforme tout en marchandise, même la révolte. Détroit est un laboratoire de cette logique : une ville où la désindustrialisation a été suivie d’une gentrification culturelle, où les lofts des artistes remplacent peu à peu les taudis des ouvriers. Les mêmes banques qui ont spolié les habitants financent maintenant des festivals d’art contemporain. Les mêmes promoteurs qui ont rasé des quartiers entiers pour construire des centres commerciaux organisent maintenant des visites guidées des friches industrielles. Tout est recyclé, tout est monétisé, même la misère. Et les artistes, dans tout ça ? Ils sont à la fois les complices et les victimes de ce système. Complices, parce qu’ils en tirent profit. Victimes, parce qu’ils savent, au fond, que leur art ne changera rien.
Alors, que faire ? Faut-il renoncer à l’art, comme on renonce à une drogue qui ne procure plus aucun plaisir, seulement de la honte ? Faut-il brûler les musées, les galeries, les écoles d’art, et retourner à une forme de barbarie primitive, où la beauté n’est plus qu’un souvenir lointain ? Non, bien sûr. L’art, même dans sa forme la plus dégradée, reste une lueur d’humanité dans un monde de plus en plus inhumain. Mais il faut cesser de se mentir : l’art ne sauvera pas Détroit. Il ne sauvera personne. Il peut, au mieux, témoigner. Témoigner de la folie des hommes, de leur cruauté, de leur bêtise. Témoigner de leur capacité, aussi, à créer du beau dans l’horreur, à chanter dans les ténèbres. Mais il ne faut pas lui demander plus qu’il ne peut donner.
« La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait Édouard Herriot. À Détroit, il ne reste plus grand-chose. Des ruines, des souvenirs, des rêves brisés. Et pourtant, il y a encore des gens qui croient. Qui croient que l’art peut être une arme, une prière, un acte de résistance. Qui croient, contre toute raison, que la beauté peut encore sauver le monde. Ces gens-là sont des fous, bien sûr. Mais sans eux, le monde serait encore plus invivable qu’il ne l’est déjà.
Alors oui, qu’on expose les artistes de Détroit au Palais de Tokyo. Qu’on les célèbre, qu’on les encense, qu’on les transforme en icônes. Mais qu’on n’oublie pas, surtout, qu’ils sont les enfants d’une ville martyre, les héritiers d’un désastre. Et que leur art, aussi puissant soit-il, ne sera jamais qu’un écho dans le vide, un cri dans la nuit. Un cri qui, peut-être, réveillera quelques consciences endormies. Mais qui, plus probablement, se perdra dans le bruit assourdissant de l’indifférence.
Analogie finale :
Détroit, c’est comme un corps étendu sur le billard d’une morgue, les entrailles ouvertes, les organes palpitant encore faiblement sous les néons blafards. Les chirurgiens de la culture s’affairent autour, scalpel en main, cherchant à greffer un cœur artificiel, une âme en kit, un peu de poésie pour masquer l’odeur de la pourriture. Ils parlent de « résilience », de « renaissance », de « futur radieux », mais leurs mains tremblent, leurs voix se brisent – ils savent, au fond, qu’ils ne sont que des croque-morts en costume trois-pièces, des fossoyeurs qui jouent aux jardiniers.
Et pourtant, dans ce corps à l’agonie, il y a encore des spasmes de vie. Des doigts qui bougent, des lèvres qui murmurent des mots incompréhensibles, des yeux qui s’ouvrent soudain, injectés de sang, fixant le plafond avec une intensité terrible. Ces yeux, ce sont ceux des artistes, des fous, des damnés. Ils voient ce que les autres ne voient pas : les murs qui suintent la misère, les rues qui saignent, les usines qui hurlent leur douleur muette. Ils entendent la musique des sirènes de police, le grincement des portes des prisons, le rire hystérique des actionnaires qui comptent leurs dividendes. Et ils transforment tout cela en art, en cris, en chants désespérés.
Détroit, c’est la ville où le ciel est toujours gris, où les nuages sont lourds de suie et de désespoir, où la pluie tombe comme une malédiction. Mais parfois, entre deux averses, un rayon de soleil perce les ténèbres, illuminant une fresque murale, un graffiti, une mélodie échappée d’une fenêtre entrouverte. Et pendant un instant, le temps s’arrête. Le monde redevient supportable. Les hommes se souviennent qu’ils sont des hommes, et non des machines à produire, à consommer, à crever.
Alors oui, qu’on expose Détroit. Qu’on la montre, qu’on la dissèque, qu’on la transforme en objet de fascination morbide. Mais qu’on n’oublie pas, surtout, qu’elle est bien plus qu’une simple ville. Elle est un avertissement. Un miroir tendu à notre époque, reflétant notre propre déchéance. Et peut-être, si nous avons encore un peu de courage, une dernière chance de nous réveiller avant qu’il ne soit trop tard.