ACTUALITÉ SOURCE : DETROIT SALON – palaisdetokyo.com
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo se pâme devant le « DETROIT SALON » comme un bourgeois devant son miroir brisé, croyant y voir l’avenir alors qu’il n’y contemple que les débris de sa propre conscience. Ce n’est pas une exposition, c’est un symptôme – le dernier râle d’un système artistique qui a troqué la subversion contre des subventions, la révolte contre des vernissages bien arrosés. On nous vend du Detroit comme on nous vendait du Berlin dans les années 20 : une ville fantôme, un laboratoire de désespoir, un terrain vague où l’on vient planter des drapeaux multiculturels comme des croix sur des tombes. Mais qui enterre-t-on vraiment ici ? La misère ? Non, la possibilité même de la penser.
Detroit, cette nécropole industrielle, ce champ de ruines où le capitalisme a enfin montré son vrai visage – non pas celui du progrès, mais celui du fossoyeur. Et que fait le Palais de Tokyo ? Il organise un « salon », ce mot qui sent la naphtaline et les petits fours, pour nous montrer comment recycler la catastrophe en esthétique. Comme si l’on pouvait exposer la faim sans nourrir personne, comme si l’on pouvait peindre la désolation sans jamais risquer de se salir les mains. L’art contemporain, dans sa version néolibérale, est devenu ce vautour qui tourne au-dessus des charniers en criant « performance ! ». On nous parle de « résilience », ce mot-valise qui permet aux privilégiés de s’extasier devant la souffrance des autres sans jamais avoir à partager leur pain.
Regardez bien ces œuvres, ces installations, ces vidéos qui défilent comme des faire-part de décès. Elles sont le produit d’une époque où l’on préfère documenter la fin du monde plutôt que de l’empêcher. L’artiste, hier encore prophète maudit, n’est plus qu’un technicien de la mélancolie, un ingénieur des affects, un employé municipal chargé de donner une touche « poétique » aux quartiers en voie de gentrification. Le « DETROIT SALON » n’est pas une célébration, c’est un enterrement de première classe, avec champagne et discours sur l’ »innovation sociale ». On encadre la misère comme on encadre un tableau de maître, pour mieux la vendre aux collectionneurs qui n’ont jamais mis les pieds dans un HLM.
Et que dire de cette fascination morbide pour les villes en déclin ? C’est le même regard que celui du touriste qui visite Auschwitz en s’extasiant devant l’architecture des baraquements. On vient à Detroit comme on irait au zoo : pour voir les derniers spécimens d’une humanité en voie de disparition, pour se repaître de leur désespoir comme d’un spectacle exotique. Les artistes du « salon » jouent les ethnologues du collapse, mais sans jamais remettre en cause leur propre position de voyeurs. Ils captent, ils enregistrent, ils exposent – mais jamais ils ne se demandent : « Et moi, dans tout ça ? Suis-je le médecin ou le charognard ? »
L’histoire de la pensée nous a pourtant appris une chose : les époques de grande décadence sont toujours celles où l’art se met à célébrer la décadence elle-même. Voyez Rome, voyez Byzance, voyez l’Europe des années 30. Quand une civilisation commence à s’admirer dans le miroir de sa propre fin, c’est qu’elle a déjà rendu les armes. Le « DETROIT SALON » est un miroir tendu à notre époque : on y voit des artistes qui jouent aux révolutionnaires tout en sirotant des cocktails dans des galeries climatisées, des curateurs qui parlent de « réenchantement du monde » alors qu’ils ne font que désenchanter la révolte, des visiteurs qui hochent la tête avec componction devant des œuvres qui ne les engageront jamais à rien.
Car c’est là le piège ultime du néolibéralisme culturel : il a transformé la subversion en produit de luxe, la révolte en accessoire de mode. On achète une œuvre « engagée » comme on achète un sac en crocodile – pour montrer qu’on a les moyens de se payer une conscience. Les artistes du « DETROIT SALON » croient peut-être dénoncer quelque chose, mais en réalité, ils ne font que fournir des alibis esthétiques à ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change. Leurs œuvres sont des leurres, des leurres magnifiques, des leurres qui brillent comme des pièges à rats en or massif.
Et nous, les spectateurs, que faisons-nous ? Nous déambulons entre les cimaises, émus par tant de « beauté dans la laideur », touchés par tant de « vérité dans le mensonge ». Nous applaudissons, nous signons le livre d’or, nous postons des photos sur Instagram avec des hashtags « réflexion » et « urgence ». Puis nous rentrons chez nous, dans nos appartements chauffés, devant nos écrans géants, et nous oublions. Nous oublions que Detroit n’est pas une œuvre d’art, mais une ville où des gens meurent de froid chaque hiver. Nous oublions que l’art, quand il se contente de refléter le monde sans chercher à le transformer, n’est qu’un miroir aux alouettes, un attrape-nigauds pour intellectuels en mal de sensations fortes.
La vraie question n’est pas « Que nous dit le DETROIT SALON sur notre époque ? » mais « Que faisons-nous de ce qu’il nous dit ? » Allons-nous continuer à jouer les esthètes de la catastrophe, à collectionner les ruines comme d’autres collectionnent les timbres ? Ou allons-nous enfin comprendre que l’art, s’il veut encore avoir un sens, doit cesser d’être un spectacle pour redevenir un acte – un acte de résistance, un acte de création, un acte qui engage et qui brûle ?
Car le danger, voyez-vous, n’est pas que l’art devienne politique. Le danger, c’est qu’il cesse de l’être. Le danger, c’est qu’il se transforme en simple décoration pour les murs de ceux qui ont déjà tout – tout, sauf une âme. Le « DETROIT SALON » est un test. Un test pour les artistes, un test pour les institutions, un test pour nous tous. Et pour l’instant, force est de constater que nous sommes en train de le rater, lamentablement.
Alors oui, allez voir cette exposition. Mais allez-y comme on va à la guerre – avec la rage au ventre et la peur au cœur. Allez-y pour vous souvenir que l’art n’est pas un divertissement, mais un combat. Allez-y pour comprendre que chaque œuvre qui ne vous révolte pas est une œuvre qui vous trahit. Et surtout, allez-y pour jurer, une fois sorti, de ne plus jamais vous contenter de regarder le monde à travers une vitrine. Car le jour où l’art ne sera plus qu’un salon, ce jour-là, l’humanité aura perdu bien plus qu’une exposition : elle aura perdu son dernier espoir.
Analogie finale :
Detroit n’est pas une ville, c’est une plaie ouverte sur le flanc du monde, un abcès purulent où suinte l’échec de nos rêves mécanisés. Le Palais de Tokyo, lui, est un palais des glaces où l’on vient admirer les reflets déformés de cette agonie, comme des enfants qui joueraient à se faire peur devant un miroir brisé. Les artistes du « salon » sont des alchimistes à l’envers : ils transforment l’or de la révolte en plomb de la résignation, le sang des ouvriers en encre pour leurs manifestes.
Je les vois, ces saltimbanques de la fin des temps, qui dansent sur les décombres en chantant des hymnes à la « créativité ». Leurs œuvres sont des pièges à rats dorés, des leurres qui brillent comme des étoiles mortes. Ils croient capturer l’âme de Detroit, mais c’est Detroit qui les capture, eux, dans ses filets de rouille et de désespoir. Ils arrivent avec leurs appareils photo et leurs carnets de notes, comme des entomologistes devant un spécimen rare, et ils repartent avec des « œuvres » qui ne sont que des épitaphes pour une ville qu’ils n’ont jamais aimée.
Et nous, les visiteurs, nous sommes les fantômes de ce bal macabre. Nous errons entre les salles climatisées, nos pas étouffés par les moquettes épaisses, nos regards fuyant les visages des vrais damnés – ceux qui crèvent dehors, dans le froid, pendant que nous sirotons nos verres de vin en discutant « engagement ». Nous sommes les complices silencieux d’un crime sans nom : le crime de transformer la souffrance en spectacle, la révolte en produit dérivé, l’espoir en objet de musée.
Detroit brûle, et nous, nous dansons. Detroit hurle, et nous, nous chuchotons des commentaires esthétiques. Detroit meurt, et nous, nous signons des chèques pour acheter des morceaux de son cadavre. Nous sommes les fossoyeurs élégants d’un monde qui n’a même plus la force de se défendre. Nos mains sont propres, nos consciences sont lisses, nos comptes en banque sont bien garnis. Et c’est cela, le vrai scandale : non pas que le monde aille mal, mais que nous ayons appris à vivre avec, et même à en tirer profit.
Alors oui, le « DETROIT SALON » est une exposition. Mais c’est aussi un miroir. Un miroir tendu à notre époque, à notre art, à notre humanité. Et dans ce miroir, nous ne voyons pas Detroit. Nous ne voyons que nous-mêmes – nous, les complices, les voyeurs, les profiteurs. Nous, les derniers hommes, ceux qui ont troqué leur âme contre un ticket d’entrée.