ACTUALITÉ SOURCE : La fermeture du Palais de Tokyo se précise – Le Journal Des Arts
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Palais de Tokyo ! Ce vaisseau amiral de la prétendue « culture contemporaine », ce temple clinquant où l’on venait s’agenouiller devant les idoles molles de l’art sans risque, ce lupanar des subventions où les fonctionnaires de la pensée molle venaient se congratuler entre deux verres de vin bio. Et voilà qu’on nous annonce sa fermeture, comme on ferme une usine désuète, comme on enterre un cadavre trop encombrant. Mais attention, mes chers contemporains ébahis : ne vous y trompez pas. Ce n’est pas la fin d’un lieu, c’est la victoire posthume d’un système qui a toujours méprisé ce qu’il prétendait célébrer. Le Palais de Tokyo ne meurt pas, il est assassiné par ceux-là mêmes qui l’ont engendré, ces gestionnaires en costard-cravate qui confondent culture et comptabilité, ces technocrates qui croient que l’art se mesure en mètres carrés et en fréquentation touristique.
Regardez-les, ces petits hommes gris, ces comptables de l’âme, ces fossoyeurs en col blanc qui viennent nous expliquer, avec des trémolos dans la voix, que « les temps ont changé », que « les priorités évoluent », que « l’argent public doit être mieux utilisé ». Mieux utilisé ? Mais pour quoi, grands dieux ? Pour financer des start-ups qui vendent des applications de méditation en réalité virtuelle ? Pour subventionner des « incubateurs d’innovation sociale » où l’on apprend à monétiser son mal-être ? Pour engraisser encore un peu plus ces banques qui spéculent sur la dette des États et des artistes ? L’argent public, mes amis, a toujours été une insulte quand il servait à acheter la soumission des créateurs. Le Palais de Tokyo n’a jamais été qu’un leurre, un hochet agité devant les yeux des naïfs pour leur faire croire que la culture était encore une priorité, alors qu’elle n’a jamais été qu’un alibi, une vitrine, un décor de carton-pâte pour masquer la rapacité du capitalisme tardif.
Et que dire de ces artistes, ces saltimbanques en résidence, ces « créateurs » qui se pressaient comme des mouches sur un tas de sucre, espérant grappiller quelques miettes de reconnaissance, quelques euros de subvention ? Ils s’indignent aujourd’hui, ils signent des pétitions, ils pleurnichent dans les médias. Mais où étaient-ils quand il fallait résister ? Où étaient-ils quand les politiques culturelles se réduisaient à des appels d’offres, à des dossiers de candidature, à des évaluations chiffrées ? Ils ont accepté le jeu, ils ont courbé l’échine, ils ont troqué leur liberté contre des contrats précaires et des expositions éphémères. Ils ont cru que l’art pouvait survivre dans un monde où tout se vend, tout s’achète, tout se monétise. Ils ont oublié que la culture n’est pas un produit, mais un acte de rébellion. Ils ont oublié que le vrai artiste n’est pas celui qui expose dans les galeries branchées, mais celui qui crache à la figure du pouvoir.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le Palais de Tokyo était un symbole, un miroir aux alouettes. Il incarnait cette illusion néolibérale selon laquelle l’art peut coexister avec le marché, la beauté avec la rentabilité, la pensée avec la consommation. Mais l’art, le vrai, celui qui brûle et qui dérange, celui qui refuse de se laisser domestiquer, celui qui hurle sa colère et sa douleur, cet art-là n’a jamais eu sa place dans ces temples aseptisés. Il est né dans les caves, dans les usines désaffectées, dans les squats, dans les marges, là où les flics ne viennent pas, là où les caméras de surveillance ne filment pas. Le Palais de Tokyo, lui, était un zoo pour artistes domestiqués, un parc d’attractions pour touristes en quête d’exotisme culturel. Et maintenant qu’il ferme, on nous parle de « réinvention », de « nouveaux modèles », de « partenariats public-privé ». Comme si l’art pouvait se réinventer dans les mains des mêmes qui l’ont étouffé ! Comme si la culture pouvait renaître sous la tutelle des mêmes qui l’ont prostituée !
Écoutez bien, vous qui croyez encore aux vertus de la « démocratisation culturelle » : cette fermeture n’est pas un accident, c’est une logique. C’est la logique du capitalisme avancé, qui ne tolère plus aucune zone de résistance, aucune poche d’autonomie, aucune enclave où l’on pourrait encore respirer hors de son emprise. Le Palais de Tokyo n’était qu’un maillon dans la chaîne, un rouage dans la machine. Et maintenant qu’il est usé, on le jette, comme on jette une voiture qui ne roule plus, comme on jette un employé trop vieux, comme on jette une idée qui dérange. La culture, dans ce monde, n’est plus qu’un produit comme un autre, soumis aux lois du marché, aux caprices des actionnaires, aux diktats des algorithmes. Et ceux qui croient encore que l’art peut être un rempart contre la barbarie sont soit des naïfs, soit des complices.
Mais ne vous y trompez pas : cette fermeture est aussi un aveu. Un aveu d’échec. Car le système qui a tué le Palais de Tokyo est le même qui a tué les librairies indépendantes, les cinémas de quartier, les théâtres populaires. C’est le même qui a transformé les universités en usines à diplômes, les hôpitaux en entreprises, les villes en centres commerciaux. C’est le même qui a fait de l’éducation une marchandise, de la santé un luxe, de la culture un divertissement. Et maintenant qu’il n’y a plus rien à piller, plus rien à vendre, plus rien à exploiter, il ne reste que le vide, le silence, la nuit.
Alors oui, le Palais de Tokyo ferme. Et alors ? Qu’est-ce que cela change, au fond ? Rien. Car l’art, le vrai, celui qui survit aux empires et aux dictatures, celui qui traverse les siècles comme une flamme inextinguible, cet art-là n’a jamais eu besoin de palais. Il est né dans la rue, dans les prisons, dans les asiles, dans les tranchées. Il est né de la souffrance, de la révolte, de l’amour, de la folie. Il est né de ceux qui refusent de se soumettre, de ceux qui préfèrent brûler plutôt que de plier. Et tant qu’il y aura des hommes et des femmes pour porter cette flamme, le Palais de Tokyo pourra bien s’écrouler : l’art, lui, survivra.
Alors pleurez, si vous voulez, sur les ruines de ce temple. Mais sachez une chose : ce n’est pas la fin de l’art. C’est la fin d’une illusion. Et c’est tant mieux.
Analogie finale :
Le Palais de Tokyo s’effondre comme un rêve au réveil, comme un château de cartes sous le souffle d’un enfant. Il n’en reste que des débris, des éclats de verre, des lambeaux de toiles déchirées. Et dans ce silence soudain, on entend monter des profondeurs de la ville un murmure, un chant, une plainte. C’est la voix des oubliés, des exclus, des fous, des poètes, de ceux qui n’ont jamais eu leur place dans ces palais dorés. Ils marchent dans les rues, ils errent dans les ruines, ils tracent sur les murs des signes indéchiffrables, des symboles de révolte, des cris de douleur et d’espoir. Ils sont la vraie culture, celle qui ne se monnaye pas, celle qui ne se domestique pas, celle qui brûle et qui consume. Et quand le dernier musée aura fermé, quand la dernière galerie aura fait faillite, quand le dernier critique d’art aura rendu son tablier, ils seront encore là, ils seront toujours là, portant en eux la flamme éternelle de l’art, cette flamme qui ne s’éteint jamais, cette flamme qui défie la nuit et la mort.
Alors oui, le Palais de Tokyo est mort. Mais l’art, lui, est immortel. Et c’est cela, la seule vérité qui vaille.