Palais de Tokyo : seulement 24 heures pour le drapeau martiniquais – Le Quotidien de l’Art







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse du Drapeau Martiniquais au Palais de Tokyo


ACTUALITÉ SOURCE : Palais de Tokyo : seulement 24 heures pour le drapeau martiniquais – Le Quotidien de l’Art

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le Palais de Tokyo, ce temple de la modernité blafarde, ce sanctuaire où l’on expose les cadavres encore tièdes de l’art contemporain, où les symboles sont jetés en pâture comme des os à ronger pour chiens affamés de sens. Vingt-quatre heures, pas une de plus, pour le drapeau martiniquais. Vingt-quatre heures, ce laps de temps suffisant pour qu’un symbole soit exhibé, consommé, puis digéré par l’ogre culturel avant d’être recraché dans l’oubli. Vingt-quatre heures, cette durée arbitraire qui sent le compromis et la lâcheté institutionnelle, cette mesure qui pue la condescendance et la peur. Car oui, mes amis, la peur est le moteur silencieux de cette décision, cette peur viscérale qui tenaille les gardiens du temple lorsqu’ils sont confrontés à l’irruption du réel dans leur monde aseptisé.

Ce n’est pas un hasard si le drapeau martiniquais, ce symbole chargé d’une histoire qui déborde de toutes parts, n’a droit qu’à une journée d’exposition. Une journée, c’est le temps qu’il faut pour qu’un événement soit transformé en anecdote, pour qu’une révolte soit réduite à une note de bas de page dans le grand livre de l’Histoire écrite par les vainqueurs. Une journée, c’est le temps qu’il faut pour que l’urgence soit étouffée sous le poids des procédures, des protocoles, des « on verra plus tard ». Car le Palais de Tokyo, comme toutes les institutions culturelles de ce pays, est un monstre froid, un Léviathan qui avale les symboles pour mieux les neutraliser, les vider de leur substance, les transformer en objets de consommation éphémère.

Et que représente ce drapeau, au juste ? Un serpent, une croix, quatre couleurs qui hurlent leur vérité dans le silence complice des salles d’exposition. Ce drapeau, c’est l’histoire d’un peuple qui a survécu à l’esclavage, à la colonisation, à l’assimilation forcée, à toutes les formes de domination que l’Occident a pu inventer pour justifier sa soif de pouvoir et de richesse. Ce drapeau, c’est la mémoire vivante d’une résistance qui n’a jamais cessé, même lorsque les livres d’histoire s’obstinaient à l’effacer. Ce drapeau, c’est l’affirmation d’une identité qui refuse de se laisser dissoudre dans le grand melting-pot néolibéral, cette soupe insipide où toutes les cultures sont réduites à des épices exotiques, à des saveurs passagères pour palais blasés.

Mais voyez-vous, l’institution culturelle, cette machine bien huilée, ne peut tolérer l’irruption de tels symboles sans les domestiquer. Elle a besoin de les contrôler, de les encadrer, de les rendre inoffensifs. Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’il faut pour dire : « Regardez, nous sommes ouverts, nous sommes inclusifs, nous donnons une voix à ceux qui n’en ont pas. » Mais c’est aussi le temps qu’il faut pour dire : « Ne vous inquiétez pas, ce n’est qu’une parenthèse, demain tout rentrera dans l’ordre. » L’ordre, toujours l’ordre. L’ordre des dominants, l’ordre des puissants, l’ordre qui veut que les symboles de la résistance soient exposés comme des curiosités, comme des objets de musée, avant d’être remisés dans les réserves de l’oubli.

Et que dire de cette décision, sinon qu’elle est le reflet parfait de notre époque, cette ère où le néolibéralisme a réussi à transformer même la révolte en produit de consommation ? Le drapeau martiniquais, exposé pour vingt-quatre heures, devient une marchandise comme une autre, un produit éphémère, un « limited edition » pour collectionneurs d’émotions. On l’expose, on le photographie, on en parle sur les réseaux sociaux, on le « like », on le « partage », et puis on passe à autre chose. La machine tourne, indifférente, et le symbole, une fois consommé, est jeté aux oubliettes. C’est cela, la grande victoire du capitalisme culturel : il a réussi à transformer même les cris de révolte en bruit de fond, en fond sonore pour les dîners en ville.

Mais attention, ne nous y trompons pas : cette décision n’est pas seulement le fruit d’une lâcheté institutionnelle. Elle est aussi le symptôme d’une peur plus profonde, une peur qui traverse toute la société occidentale. Peur de l’autre, peur de l’histoire, peur de la vérité. Car le drapeau martiniquais, avec son serpent et sa croix, avec ses couleurs qui clament leur différence, est un miroir tendu à la France. Un miroir qui reflète les crimes du passé, les compromissions du présent, les mensonges de l’avenir. Et devant ce miroir, l’institution recule, elle se dérobe, elle préfère le flou artistique à la clarté des symboles, elle préfère l’éphémère au durable, le superficiel au profond.

Car voyez-vous, le vrai scandale n’est pas que le drapeau n’ait été exposé que vingt-quatre heures. Le vrai scandale, c’est qu’il ait fallu attendre si longtemps pour qu’il soit exposé tout court. Le vrai scandale, c’est que les institutions culturelles de ce pays continuent de fonctionner comme des machines à effacer la mémoire, comme des usines à produire de l’oubli. Le vrai scandale, c’est que l’on continue de parler de « diversité » et d’ »inclusion » alors que l’on ne fait que reproduire, sous des formes nouvelles, les mêmes mécanismes de domination, les mêmes logiques d’exclusion.

« L’oubli est la forme la plus achevée de la domination », écrivait un philosophe dont le nom m’échappe, mais dont la pensée résonne comme un glas dans le silence complice des salles d’exposition. Car oui, l’oubli est une arme, une arme redoutable, une arme qui permet aux dominants de continuer à dominer sans avoir à rendre de comptes. Et les institutions culturelles, ces temples de l’amnésie organisée, sont les premières à manier cette arme avec une dextérité qui force l’admiration. Vingt-quatre heures pour un symbole, c’est le temps qu’il faut pour que l’oubli commence son œuvre, pour que la mémoire se dilue dans le flot continu des images, des sons, des mots qui saturent notre quotidien.

Mais la mémoire, voyez-vous, est une bête têtue. Elle résiste, elle persiste, elle revient hanter ceux qui croyaient l’avoir enterrée. Le drapeau martiniquais, même exposé pour vingt-quatre heures, même réduit à l’état de curiosité passagère, continue de porter en lui la vérité d’un peuple. Et cette vérité, aussi éphémère soit son exposition, continue de travailler les consciences, de troubler les certitudes, de fissurer les murs de l’indifférence. Car un symbole, même exposé pour un temps limité, reste un symbole. Et un symbole, c’est une graine. Une graine qui peut germer, qui peut pousser, qui peut, un jour, faire éclater les murs de l’institution.

Alors oui, vingt-quatre heures, c’est peu. C’est même dérisoire. Mais c’est aussi, d’une certaine manière, une victoire. Une victoire à la Pyrrhus, certes, mais une victoire tout de même. Car ces vingt-quatre heures sont le signe que la résistance continue, que la mémoire n’est pas morte, que les symboles, même exposés pour un temps limité, continuent de porter en eux la puissance de la révolte. Et cette puissance, aussi faible soit-elle, est une épine dans le pied du Léviathan. Une épine qui le force à boiter, à ralentir, à montrer, malgré lui, les limites de son pouvoir.

Car le pouvoir, voyez-vous, a horreur du vide. Il a horreur de ce qui lui échappe, de ce qu’il ne peut contrôler, de ce qu’il ne peut domestiquer. Et un symbole comme le drapeau martiniquais, même exposé pour vingt-quatre heures, est une chose qui lui échappe. Une chose qu’il ne peut entièrement contrôler. Une chose qui, par sa simple existence, rappelle que l’histoire n’est pas finie, que la lutte continue, que les dominés, même réduits au silence, continuent de résister.

Alors oui, vingt-quatre heures, c’est peu. Mais c’est aussi, d’une certaine manière, un début. Un début de quelque chose qui pourrait, un jour, devenir une brèche. Une brèche dans le mur de l’indifférence, une brèche dans la forteresse de l’oubli. Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable enjeu de cette affaire : non pas le temps d’exposition d’un drapeau, mais la possibilité, même infime, d’une faille dans le système. Une faille par laquelle pourrait s’engouffrer, un jour, la vérité. La vérité toute nue, toute crue, toute brûlante. La vérité qui dérange, qui bouscule, qui fait mal. La vérité qui, seule, peut faire vaciller les certitudes et ébranler les fondations du pouvoir.

Alors oui, vingt-quatre heures, c’est peu. Mais c’est aussi, peut-être, le temps qu’il faut pour que quelque chose se passe. Pour que quelque chose change. Pour que, enfin, l’institution soit forcée de regarder en face ce qu’elle s’obstine à ignorer. Et si ces vingt-quatre heures pouvaient être le début de quelque chose ? Si elles pouvaient être le premier pas vers une prise de conscience, vers une remise en question, vers une véritable ouverture ? Si elles pouvaient être, en somme, le début de la fin de l’oubli ?

Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit : de la fin de l’oubli. De la fin de cette amnésie organisée qui permet aux dominants de continuer à dominer sans avoir à rendre de comptes. De la fin de cette indifférence qui permet aux institutions de fonctionner comme si de rien n’était, comme si l’histoire n’était qu’un décor, comme si les symboles n’étaient que des objets de consommation. Vingt-quatre heures pour un drapeau, c’est peu. Mais c’est aussi, peut-être, le temps qu’il faut pour que l’oubli commence à reculer. Pour que la mémoire commence à refaire surface. Pour que les dominés, enfin, commencent à être entendus.

« La culture est ce qui reste quand on a tout oublié », disait un autre philosophe, dont le nom, là encore, m’échappe. Mais si la culture est ce qui reste, alors peut-être que ces vingt-quatre heures sont le début d’une nouvelle culture. Une culture qui ne serait plus celle de l’oubli, mais celle de la mémoire. Une culture qui ne serait plus celle de la domination, mais celle de la résistance. Une culture qui, enfin, ferait une place aux symboles de ceux qui ont été trop longtemps réduits au silence.

Alors oui, vingt-quatre heures, c’est peu. Mais c’est aussi, peut-être, le début de quelque chose. Le début d’une prise de conscience. Le début d’une révolte. Le début, enfin, d’une véritable culture. Une culture qui ne serait plus celle des dominants, mais celle des dominés. Une culture qui ne serait plus celle de l’oubli, mais celle de la mémoire. Une culture qui, enfin, ferait une place à ceux qui ont trop longtemps été exclus. Vingt-quatre heures, c’est peu. Mais c’est aussi, peut-être, le temps qu’il faut pour que tout commence.

Et si le Palais de Tokyo n’était qu’un navire fantôme, voguant sur les flots troubles de l’oubli, ses salles blanches comme autant de voiles déchirées par les vents mauvais de l’indifférence ?

Le drapeau martiniquais, lui, est une comète. Une comète qui traverse le ciel noir de l’histoire, traînant derrière elle une queue de feu, une traînée de souvenirs qui brûlent les yeux de ceux qui osent regarder. Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’il faut pour qu’une comète traverse notre champ de vision, pour qu’elle nous aveugle de sa lumière, pour qu’elle nous rappelle, l’espace d’un instant, que le ciel n’est pas vide, que l’histoire n’est pas finie, que la révolte, toujours, couve sous les cendres.

Mais les gardiens du temple, ces prêtres de l’art contemporain, ces fossoyeurs de la mémoire, ne veulent pas voir la comète. Ils préfèrent détourner les yeux, se boucher les oreilles, murmurer des prières pour que le ciel reste noir, pour que l’histoire reste muette, pour que la révolte reste endormie. Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’ils accordent à la comète pour traverser leur ciel. Vingt-quatre heures, c’est le temps qu’ils se donnent pour oublier, pour effacer, pour revenir à leur tranquille obscurité.

Mais la comète, voyez-vous, ne s’arrête pas. Elle continue sa course, indifférente aux prières des gardiens du temple, indifférente à leurs tentatives d’oubli. Elle continue de brûler, de briller, de hurler sa vérité dans le silence complice des salles d’exposition. Et ceux qui ont vu sa lumière, ceux qui ont été aveuglés par sa clarté, ceux-là ne pourront plus jamais détourner les yeux. Ils porteront en eux, à jamais, la marque de la comète. La marque de la révolte. La marque de l’histoire.

Alors oui, vingt-quatre heures, c’est peu. Mais c’est aussi, d’une certaine manière, une éternité. Car une comète, même aperçue l’espace d’un instant, laisse une trace indélébile. Une trace qui continue de brûler, de briller, de hurler sa vérité, longtemps après que la comète a disparu. Une trace qui, un jour, peut-être, embrasera le ciel tout entier.



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