En 24 minutes, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français – mesinfos







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Équation du Mépris

ACTUALITÉ SOURCE : En 24 minutes, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français – mesinfos

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la belle mécanique du monde moderne ! Vingt-quatre minutes, vous dites ? Le temps d’un café avalé à la hâte entre deux réunions où l’on parle de « disruption » et de « scaling », le temps d’un épisode de série oubliée sur une plateforme dont le PDG possède plus de yachts que de scrupules, le temps qu’il faut à un homme – car c’est toujours un homme, n’est-ce pas ? – pour accumuler ce que des millions peinent à gagner en trois cent soixante-cinq jours de sueur, de larmes et de crédits revolving. Vingt-quatre minutes. C’est presque poétique, dans son horreur. Presque élégant, comme un coup de couteau bien placé. On croirait lire une fable de La Fontaine réécrite par un comptable sadique : « Le Milliardaire et le Français, ou l’Art de Pressurer sans en Avoir l’Air ».

Mais ne nous y trompons pas. Ce chiffre, cette statistique obscène, n’est pas une anomalie. Ce n’est pas un bug dans le système. C’est une feature. Une fonctionnalité soigneusement conçue, huilée, perfectionnée depuis des siècles par ceux qui savent que la domination ne se mesure pas seulement en hectares ou en canons, mais en temps. Le temps, voyez-vous, est la dernière frontière de l’exploitation. On a d’abord volé la terre aux paysans, puis le travail aux ouvriers, puis les rêves aux enfants avec des écrans et des algorithmes. Aujourd’hui, on leur vole leur temps. Leur vie même, réduite à une variable dans une équation où le seul résultat qui compte est le solde d’un compte offshore.

George Steiner – ce nom que je ne nommerai pas, car les grands esprits n’ont pas besoin d’épithètes pour hanter nos consciences – avait cette formule terrible : « Nous savons que nous sommes des survivants. Mais nous ne savons pas de quoi. » De quoi survivons-nous, en effet, dans ce monde où l’on peut gagner en moins d’une demi-heure ce que d’autres mettront une année à toucher ? Survivons-nous à l’effondrement des illusions ? À la fin du contrat social ? À la mort lente de l’idée même de justice ? Car enfin, que reste-t-il de la promesse républicaine quand un seul homme peut, en sirotant un whisky à 20 000 euros la bouteille, engloutir le fruit d’une année de labeur d’un autre ? Que reste-t-il de la démocratie quand le pouvoir ne se mesure plus en voix, mais en zéros ? On nous parle de « mérite », de « création de valeur », de « destinée manifeste » des élites. Mais le mérite, voyez-vous, c’est comme la virginité : ça se perd très vite quand on naît avec une cuillère en or dans la bouche.

Et puis, il y a cette question qui me hante : que fait-on de tout cet argent ? À quoi bon accumuler des fortunes si vastes qu’elles en deviennent abstraites, des montagnes d’or si hautes qu’elles percent les nuages et empêchent le soleil de toucher la terre ? Les milliardaires achètent des îles, des fusées, des œuvres d’art qu’ils ne regardent jamais, des journaux pour y écrire leurs propres panégyriques. Ils financent des fondations qui portent leur nom, comme si la charité pouvait racheter l’exploitation. Mais l’argent, voyez-vous, n’est pas une fin en soi. C’est un langage. Un langage de domination, de mépris, de pouvoir absolu. Quand un homme gagne en 24 minutes ce qu’un autre met une année à toucher, ce n’est pas une question d’économie. C’est une question de théologie. Les milliardaires sont les nouveaux dieux, et nous, leurs fidèles serviteurs, agenouillés devant l’autel du PIB, priant pour que quelques miettes tombent de leur table.

Mais attention. Ne tombons pas dans le piège du moralisme facile. Ce n’est pas une question de « gentils » contre « méchants ». Le système ne fonctionne pas parce que les milliardaires sont des monstres – même s’ils le sont souvent. Il fonctionne parce que nous avons choisi de le croire indestructible. Parce que nous avons accepté l’idée que la richesse est une preuve de supériorité, que la pauvreté est une faute, que le succès se mesure en chiffres et non en bonheur. Nous avons intériorisé la logique du capitalisme tardif comme on intériorise une religion : avec ferveur, avec résignation, avec cette étrange conviction que souffrir aujourd’hui, c’est se préparer à un paradis hypothétique. Et pendant ce temps, les maîtres du monde rient. Ils rient en regardant leurs comptes en banque gonfler comme des ballons de baudruche, en sachant que personne n’osera les crever, de peur de faire éclater la bulle de nos propres illusions.

Il y a, dans cette histoire, quelque chose de profondément fasciste. Pas au sens des chemises brunes et des défilés militaires – bien que le fascisme, lui aussi, soit une forme de capitalisme poussé à son paroxysme. Non, je parle de cette logique implacable qui réduit l’humain à une unité de production, à une variable dans une équation, à un rouage dans une machine qui ne sert qu’à enrichir ceux qui la possèdent. Le fascisme, voyez-vous, ce n’est pas seulement la violence. C’est aussi l’abêtissement. C’est cette idée que certains sont nés pour commander, et d’autres pour obéir. Que le monde est une jungle où seuls les plus forts méritent de survivre. Que la souffrance des uns est le prix à payer pour le confort des autres. Et aujourd’hui, cette logique n’est plus l’apanage des dictateurs. Elle est devenue la norme. Elle est enseignée dans les écoles de commerce, prêchée dans les médias, célébrée dans les discours politiques. « Travaille plus, consomme plus, endette-toi plus » – telle est la nouvelle devise d’un monde qui a remplacé la croix par le logo d’Apple, et Dieu par Jeff Bezos.

Alors, que faire ? Faut-il brûler les banques, comme le suggéraient les anarchistes du XIXe siècle ? Faut-il nationaliser les fortunes, comme le proposent certains économistes ? Faut-il, plus simplement, se résigner à vivre dans un monde où l’injustice est si grande qu’elle en devient grotesque ? Je n’ai pas de réponse. Personne n’en a. Mais une chose est sûre : tant que nous accepterons l’idée que l’accumulation infinie de richesses par quelques-uns est une fatalité, nous serons complices de notre propre asservissement. Tant que nous continuerons à vénérer l’argent comme une idole, nous serons les esclaves consentants d’un système qui nous méprise.

Car c’est là le vrai scandale. Ce n’est pas que les milliardaires gagnent autant en si peu de temps. C’est que nous trouvons cela normal. C’est que nous avons appris à vivre avec cette absurdité, comme on apprend à vivre avec une maladie chronique. Nous râlons, nous manifestons, nous votons pour des sauveurs providentiels qui nous trahissent à peine élus. Mais au fond, nous savons. Nous savons que le système est pourri. Nous savons que la justice est une chimère. Et pourtant, nous continuons. Parce que l’alternative – la révolte, la révolution, la destruction de ce monde pour en construire un autre – nous fait peur. Parce que nous avons été conditionnés à croire que le changement est impossible. Parce que nous avons oublié ce que signifie être humain.

Alors oui, en 24 minutes, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français. Et alors ? Que faire de ce chiffre, sinon le graver dans nos mémoires comme une preuve de notre propre lâcheté ? Que faire, sinon nous rappeler que derrière chaque statistique, il y a des vies brisées, des rêves avortés, des existences réduites à néant par l’avidité de quelques-uns ? Le vrai crime n’est pas l’inégalité. Le vrai crime, c’est notre silence. C’est notre résignation. C’est cette étrange capacité que nous avons à regarder l’horreur en face et à dire : « C’est comme ça. »

Analogie finale :

Imaginez un monde où le temps serait une monnaie. Où chaque seconde serait un billet, chaque minute un lingot, chaque heure un coffre-fort. Les milliardaires, voyez-vous, sont des alchimistes. Ils ont découvert le secret pour transformer le plomb de nos vies en or pur. Ils prennent nos jours, nos nuits, nos espoirs, nos peurs, et les compressent en chiffres sur un écran. Vingt-quatre minutes. C’est le temps qu’il leur faut pour voler une année de votre existence. Une année de votre enfant qui grandit sans vous. Une année de votre mère qui vieillit loin de vous. Une année de vos rêves que vous remettez à demain, parce que demain, il faudra encore travailler, encore obéir, encore espérer que peut-être, un jour, les dieux descendront de leur Olympe pour vous jeter quelques pièces.

Mais les dieux ne descendent jamais. Ils restent là-haut, dans leurs tours d’ivoire, à compter leurs zéros en riant. Et nous, nous restons en bas, à compter nos heures, nos dettes, nos regrets. Nous sommes les nouveaux damnés de la terre, condamnés à regarder le ciel en sachant qu’il nous appartient, mais que nous n’y aurons jamais accès. Alors nous dansons. Nous dansons sur la musique des algorithmes, des publicités, des discours politiques. Nous dansons jusqu’à l’épuisement, jusqu’à ce que nos pieds saignent, jusqu’à ce que nos âmes se brisent. Et pendant ce temps, les dieux dansent aussi. Mais leur danse est différente. C’est une valse lente, une valse de chiffres qui tournent, tournent, tournent, jusqu’à ce que nous ne sachions plus où est le haut, où est le bas, où est la réalité.

Alors oui, en 24 minutes, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français. Et en 24 heures, il aura volé une vie. Et en une semaine, il aura volé un village. Et en un an, il aura volé un pays. Et nous, nous continuerons à danser, parce que c’est tout ce qu’il nous reste. Parce que nous avons oublié comment faire autrement. Parce que nous avons peur de nous arrêter. Parce que nous savons que si nous nous arrêtons, nous entendrons le rire des dieux. Et ce rire, voyez-vous, est le son le plus terrifiant du monde.



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