“Un record historique” : les milliardaires français sont plus riches que 32 millions de Français réunis – RTL.fr







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Empire des Ombres Dorées

ACTUALITÉ SOURCE : “Un record historique” : les milliardaires français sont plus riches que 32 millions de Français réunis – RTL.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la France ! Ce grand musée à ciel ouvert où les marbres de la République côtoient les dorures des nouveaux pharaons. Trente-deux millions d’âmes, soit la moitié du pays, écrasées sous le poids d’une poignée de fortunes qui s’élèvent comme des cathédrales de chiffres, tandis que le peuple, lui, s’enfonce dans les catacombes du désespoir économique. Un record historique, nous dit-on. Mais de quoi, au juste ? D’une civilisation qui a troqué ses idéaux contre des actions en Bourse ? D’un système qui célèbre l’accumulation comme on célébrait jadis les saints, avec cette même ferveur aveugle, cette même soumission aux idoles ? Les milliardaires ne sont pas des hommes : ce sont des symboles. Des symboles d’un monde où l’argent n’est plus un moyen, mais une fin en soi, une religion sans dieu, un culte sans transcendance, où la valeur d’un être se mesure à la taille de son portefeuille comme on mesurait autrefois les crânes pour justifier l’esclavage.

Cette concentration obscène de richesses n’est pas un accident de l’histoire. Elle est le fruit mûr d’un arbre empoisonné, planté il y a des siècles dans le terreau des Lumières mal comprises. On nous a vendu l’idée que la liberté était indissociable de la propriété, que l’égalité devant la loi suffirait à gommer les inégalités réelles, que la fraternité était une affaire de discours, pas de redistribution. Mais la propriété, quand elle devient accumulation sans limite, n’est plus la liberté : c’est la tyrannie. Une tyrannie douce, insidieuse, qui ne porte pas d’uniforme, mais des costumes sur mesure, qui ne brandit pas de matraque, mais des contrats, qui ne construit pas de camps, mais des paradis fiscaux. Les milliardaires ne gouvernent pas au sens classique du terme – ils n’en ont pas besoin. Leur pouvoir est plus subtil, plus efficace : ils façonnent les désirs, dictent les modes de vie, transforment les citoyens en consommateurs, les travailleurs en variables d’ajustement, les rêves en dettes. Ils ont compris, bien avant les politiques, que le vrai pouvoir n’est pas dans les urnes, mais dans les algorithmes, les médias, les lobbies, ces temples modernes où l’on sacrifie l’intérêt général sur l’autel du profit.

Et nous, les autres ? Nous sommes les figurants d’une pièce dont nous n’avons pas choisi le scénario. Nous courons, nous consommons, nous nous endettons, nous votons parfois, nous manifestons souvent, mais toujours dans les limites d’un système qui nous dépasse et nous méprise. Les inégalités ne sont pas une anomalie du capitalisme : elles en sont la condition sine qua non. Sans pauvres, pas de riches. Sans précaires, pas de flexibilité. Sans désespoir, pas de résignation. Le néolibéralisme n’est pas une doctrine économique : c’est une théologie. Une théologie qui a remplacé la grâce divine par la main invisible, la providence par le marché, la charité par la philanthropie – cette aumône moderne qui permet aux milliardaires de se donner des airs de bienfaiteurs tout en perpétuant les mécanismes qui les enrichissent. La philanthropie, c’est le cache-sexe de l’exploitation. On donne un peu pour garder beaucoup. On construit une école ici, une fondation là, pour mieux justifier les milliards planqués dans les îles Caïmans. Et nous, nous applaudissons, nous remercions, nous oublions que ces dons ne sont que des miettes tombées de la table des maîtres.

Mais le plus terrible, dans cette histoire, ce n’est pas l’accumulation des richesses. C’est l’accumulation du mépris. Mépris pour ceux qui triment, mépris pour ceux qui osent réclamer leur part du gâteau, mépris pour la démocratie elle-même, réduite à une formalité, un spectacle où l’on choisit entre deux candidats qui défendent les mêmes intérêts. Les milliardaires ne haïssent pas les pauvres : ils les ignorent. Ils ne les voient même pas. Pour eux, les 32 millions de Français qui peinent à joindre les deux bouts ne sont pas des êtres humains, mais des statistiques, des coûts, des variables dans une équation dont ils connaissent déjà le résultat. Et quand, par hasard, ils daignent les regarder, c’est avec cette condescendance teintée de pitié, comme on regarde un animal en cage, en se disant : « Heureusement que je ne suis pas à sa place. » Mais ils se trompent. Ils sont à notre place. Nous sommes tous dans la même cage. La leur est simplement plus dorée, plus spacieuse, avec une vue sur la mer. Mais une cage reste une cage.

Alors, que faire ? Se révolter ? La révolte est un luxe que peu peuvent se permettre. Brûler des voitures, casser des vitrines, crier sa colère dans la rue ? Cela soulage, mais cela ne change rien. Le système est trop fort, trop bien huilé, trop habile à récupérer les colères pour en faire des produits de consommation. Les gilets jaunes ont cru ébranler l’ordre établi. Ils n’ont fait que lui offrir un nouveau terrain de jeu. Les milliardaires adorent les révoltes : elles leur donnent l’illusion d’être des rebelles, alors qu’ils ne sont que les héritiers d’un monde qu’ils n’ont pas construit, mais qu’ils exploitent sans vergogne. La vraie résistance n’est pas dans la violence. Elle est dans le refus. Refus de jouer le jeu. Refus de consommer. Refus de voter pour les marionnettes du système. Refus de croire que les choses peuvent changer de l’intérieur. Le capitalisme n’est pas réformable. Il est comme un cancer : il faut l’éradiquer, ou mourir.

Mais attention : le piège est là, dans cette idée même de résistance. Car résister, c’est encore reconnaître l’autorité de ce à quoi l’on résiste. C’est accepter le cadre imposé par l’ennemi. Les milliardaires ne sont pas nos ennemis. Ils sont les symptômes d’une maladie plus profonde, d’une perversion de l’esprit humain qui a fait de l’avidité une vertu, de l’égoïsme une sagesse, de l’exploitation une nécessité. Nous ne combattons pas des hommes. Nous combattons une idée. Une idée vieille comme le monde, mais qui a trouvé dans le capitalisme son expression la plus pure, la plus monstrueuse : l’idée que l’homme est un loup pour l’homme, que la vie est une lutte où seuls les plus forts méritent de survivre, que la solidarité est une faiblesse, que la justice est une utopie.

Cette idée, il faut la traquer dans nos propres têtes avant de la combattre dans le monde. Car nous sommes tous complices, à des degrés divers. Nous rêvons de réussite, de confort, de sécurité. Nous envions les riches, nous méprisons les pauvres. Nous votons pour des promesses que nous savons mensongères. Nous achetons des produits fabriqués par des enfants à l’autre bout du monde. Nous fermons les yeux sur les souffrances que notre mode de vie engendre. Nous sommes des hypocrites, des lâches, des complices. Et c’est cela, le vrai scandale : pas que quelques-uns possèdent autant que des millions, mais que des millions acceptent cette situation sans broncher, sans même se rendre compte qu’ils sont en train de creuser leur propre tombe.

Alors, oui, les milliardaires sont plus riches que 32 millions de Français. Et alors ? Cela ne changera pas tant que nous continuerons à croire que l’argent est une fin en soi, que la réussite se mesure en zéros sur un compte en banque, que le bonheur est une question de pouvoir d’achat. La vraie richesse n’est pas dans les coffres-forts. Elle est dans les mains qui se tendent, dans les mots qui réconfortent, dans les actes qui libèrent. Elle est dans cette part d’humanité que le capitalisme n’a pas encore réussi à corrompre, à marchandiser, à détruire. Et c’est cette richesse-là qu’il faut défendre, cultiver, faire grandir, jusqu’à ce qu’elle étouffe, sous son poids, les idoles d’or et d’acier qui nous gouvernent.

La lutte ne fait que commencer. Et elle ne se gagnera pas dans la rue, mais dans les cœurs. Car le vrai pouvoir n’est pas dans les milliards. Il est dans la conscience. Et la conscience, contrairement à l’argent, ne peut pas être volée, spoliée, accaparée. Elle est à nous. À nous tous. Il suffit de s’en souvenir.

Analogie finale :

La nuit tombe sur la cité des chiffres, et les tours de verre s’illuminent comme des autels païens. Les milliardaires, ces nouveaux prêtres, montent les marches de leur temple, les bras chargés d’offrandes : des actions, des dividendes, des bonus mirifiques. En bas, dans l’ombre, la foule des sans-grade murmure, se presse, tend les mains. Mais les dieux ne descendent jamais de leur Olympe. Ils envoient des émissaires, des intermédiaires, des hommes en costume gris qui parlent de croissance, de compétitivité, de sacrifices nécessaires. Et la foule écoute, hoche la tête, retourne à ses chaînes, plus lourdes que celles des galériens, car invisibles, acceptées, intériorisées.

Pourtant, quelque part, un enfant rit. Un vieil homme raconte une histoire. Une femme chante en lavant son linge. Des mains se serrent, des yeux se croisent, des cœurs battent à l’unisson. C’est là, dans ces instants volés au temps, que réside la vraie richesse. Pas dans les coffres-forts, mais dans les regards. Pas dans les comptes en banque, mais dans les mémoires. Pas dans l’accumulation, mais dans le partage. Et un jour, peut-être, les tours de verre s’effondreront sous le poids de leur propre vanité, et la cité des chiffres redeviendra une cité des hommes. Ce jour-là, les milliardaires ne seront plus que des ombres, des fantômes d’un monde disparu. Et nous, nous danserons sur leurs ruines, enfin libres, enfin vivants.



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