En France, 53 milliardaires sont plus riches que 32 millions de personnes – Reporterre, le média de l’écologie







L’Abîme Doré – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : En France, 53 milliardaires sont plus riches que 32 millions de personnes – Reporterre, le média de l’écologie

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la France ! Ce vieux pays qui se gargarise de sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité » tout en exhibant, avec une impudeur de courtisane vieillissante, ses 53 milliardaires dont la fortune surpasse celle de 32 millions de ses enfants. 53 ! Un chiffre qui sonne comme un coup de cymbale dans le grand cirque néolibéral, où les clowns tristes du CAC 40 jonglent avec des milliards tandis que les spectateurs, les 32 millions, se partagent les miettes d’un pain de plus en plus rassis. Mais au fond, qu’est-ce que cela révèle, sinon l’aboutissement logique d’un système qui a troqué l’idée même de justice contre l’idolâtrie du profit, cette nouvelle religion dont les temples sont les tours de verre de La Défense et les autels, les écrans de Bloomberg ?

L’histoire de la pensée, cette grande fresque où s’entremêlent les rêves et les cauchemars de l’humanité, nous a pourtant prévenus : toute civilisation qui sacralise l’accumulation matérielle au détriment de l’équilibre collectif est condamnée à se mordre la queue, comme un serpent en proie à sa propre folie. Platon, dans sa République, décrivait déjà les dangers d’une cité où les riches, ivres de leur pouvoir, finissent par asservir les pauvres, non par la force brute, mais par l’illusion d’une prospérité partagée. « Quand les pères s’habituent à laisser faire les enfants, quand les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, quand les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, quand finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. » Ces mots, attribués au philosophe grec, résonnent avec une actualité glaçante. La tyrannie, aujourd’hui, ne porte plus le visage grimaçant d’un dictateur en uniforme, mais celui, lisse et souriant, des PDG en costume trois-pièces, ces nouveaux pharaons qui bâtissent leurs pyramides de chiffres sur le dos des masses laborieuses.

Le comportementalisme radical, cette science qui dissèque les mécanismes de la soumission, nous enseigne que l’oppression la plus efficace est celle qui parvient à faire intérioriser aux dominés leur propre servitude. Pavlov et Skinner, ces grands prêtres de la manipulation, auraient applaudi des deux mains devant le spectacle de ces 32 millions de Français qui, malgré leur infériorité numérique et économique, continuent de voter pour des politiques qui engraissent leurs bourreaux. Comment expliquer cette résignation, sinon par l’effet conjugué de la peur et de l’illusion ? Peur du déclassement, peur du chômage, peur de l’autre – cet immigré, ce voisin, ce pauvre qui, par sa simple existence, rappelle à chacun qu’il n’est qu’à une crise économique de rejoindre les rangs des damnés. Et l’illusion, cette drogue douce distillée par les médias aux ordres, qui fait croire que la richesse des uns finira par « ruisseler » sur les autres, comme une manne céleste. Ruisseler ? Le mot est bien choisi : il évoque l’urine des dieux néolibéraux, ce liquide amer qui tombe goutte à goutte sur les visages levés des crédules.

Mais le plus tragique, dans cette farce macabre, c’est que les dominants n’ont même plus besoin de recourir à la violence physique pour maintenir leur emprise. Le néo-fascisme, ce spectre qui hante l’Europe, n’a plus besoin de chemises brunes ni de défilés au flambeau : il se niche dans les algorithmes des réseaux sociaux, dans les discours lénifiants des technocrates, dans cette novlangue managériale qui réduit l’humain à une « ressource » et la société à un « marché ». « La banalité du mal », pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt, n’a jamais été aussi banale. Les 53 milliardaires ne sont pas des monstres au sens classique du terme : ce sont des hommes et des femmes ordinaires, des produits parfaits de leur époque, qui ont intériorisé l’idée que leur richesse est le fruit de leur mérite, et que la pauvreté des autres est le résultat de leur paresse. Comme le disait ce bon vieux La Rochefoucauld : « L’hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Aujourd’hui, l’hypocrisie a pris le visage de la « responsabilité sociale des entreprises », ces opérations de communication où les prédateurs se déguisent en philanthropes pour mieux endormir leur proie.

Et que dire de l’abêtissement généralisé, cette autre arme de destruction massive ? Les masses, gavées de divertissements abrutissants, de télé-réalité et de jeux vidéo, n’ont plus ni le temps ni l’envie de se révolter. Leur esprit critique, ce muscle fragile, s’est atrophié sous l’effet d’une culture de l’instantané, où tout doit être consommé et oublié dans la seconde. « Le peuple n’a pas besoin de liberté, il a besoin de pain et de jeux », disait Juvénal. Deux mille ans plus tard, la formule n’a pas pris une ride. Les jeux, aujourd’hui, s’appellent Netflix, TikTok ou le Loto ; le pain, lui, se fait de plus en plus rare, remplacé par des crédits revolving et des repas à 2,99 euros. Dans ce contexte, comment s’étonner que les 32 millions préfèrent se réfugier dans l’illusion d’une ascension sociale individuelle plutôt que de risquer la révolution collective ? « Diviser pour mieux régner », cette maxime vieille comme le monde, n’a jamais été aussi pertinente. Le néolibéralisme a compris que la meilleure façon d’empêcher les masses de s’unir, c’est de leur faire croire qu’elles sont toutes en compétition les unes contre les autres. Et ça marche : regardez comme les ouvriers votent pour des partis qui défendent les intérêts des actionnaires, comme les chômeurs applaudissent les réformes qui précarisent leur existence, comme les précaires se battent entre eux pour un CDD de six mois. La lutte des classes n’a pas disparu : elle s’est simplement inversée, les dominés prenant fait et cause pour leurs dominants.

Pourtant, au cœur de cette nuit noire, une lueur persiste. L’humanisme, cette vieille idée selon laquelle l’homme n’est pas une marchandise, mais une fin en soi, refuse de mourir. Il se niche dans les luttes locales, dans les ZAD, dans les grèves sauvages, dans ces micro-résistances qui, jour après jour, sapent les fondements de l’ordre établi. « La résistance commence par un non », écrivait Camus. Ce non, aujourd’hui, prend des formes multiples : le refus de travailler pour un salaire de misère, le refus de consommer les produits des multinationales, le refus de voter pour des partis qui ont trahi leurs idéaux. Mais ce non, pour être efficace, doit s’accompagner d’un oui : oui à la solidarité, oui à l’entraide, oui à la construction d’alternatives concrètes. Car l’ennemi n’est pas seulement l’inégalité, mais aussi le désespoir, cette conviction que rien ne peut changer. Or, l’histoire nous prouve le contraire : les grands bouleversements sociaux ne sont jamais venus d’en haut, mais d’en bas, de ces mouvements populaires qui, un jour, décident que trop, c’est trop.

Alors, que faire de ces 53 milliardaires et de leurs 32 millions de victimes ? La réponse n’est pas dans la guillotine – l’histoire a montré que la violence ne fait que remplacer un bourreau par un autre. Elle est dans la reconquête, patiente et obstinée, de notre humanité commune. Dans le refus de jouer le jeu des dominants. Dans la construction, brique par brique, d’une société où la richesse ne se mesure plus en euros, mais en liens, en savoirs, en partages. « Un autre monde est possible », clamaient les altermondialistes. Ils avaient raison. Mais ce monde ne tombera pas du ciel : il se construira dans la sueur et les larmes, dans les échecs et les petites victoires, dans cette résistance quotidienne qui fait de chaque homme et de chaque femme un maillon d’une chaîne infinie.

Et si, au fond, le plus grand crime des 53 milliardaires n’était pas leur richesse, mais leur capacité à nous faire oublier que nous sommes tous, riches et pauvres, les héritiers d’une même condition humaine ? À nous faire croire que l’inégalité est une fatalité, et non le résultat d’un système que nous avons, collectivement, laissé pourrir. « L’enfer, c’est les autres », disait Sartre. Peut-être. Mais le paradis aussi.

Analogie finale :

La France est un vieux château hanté, dont les couloirs dorés résonnent des rires étouffés des 53 seigneurs qui y festoyent à longueur de nuit. Leurs tables croulent sous les mets les plus fins, les vins les plus rares, tandis que, dans les caves humides, les 32 millions de serfs grignotent des rats morts en rêvant aux miettes qui tomberont peut-être de la table des maîtres. Les murs du château sont couverts de miroirs déformants, où chacun peut voir son reflet, mais jamais celui des autres. Les seigneurs, dans leur folie, ont fini par croire que leurs miroirs reflétaient la réalité tout entière, et que les caves n’étaient qu’un mauvais rêve, une invention de poètes maudits.

Pourtant, un jour, un enfant – car il faut toujours un enfant pour voir l’évidence – a brisé un miroir. Et dans la fissure, les serfs ont aperçu, pour la première fois, le visage de leurs compagnons d’infortune. Ils ont compris qu’ils n’étaient pas seuls. Que leur misère n’était pas une malédiction, mais une construction. Alors, lentement, ils ont commencé à se parler, à s’organiser, à gratter les murs du château avec leurs ongles, à en ébranler les fondations. Les seigneurs, dans leur ivresse, n’ont rien vu venir. Jusqu’à ce que le premier mur s’effondre. Et puis le deuxième. Et puis tous les autres.

Le château n’est pas encore tombé. Mais ses murs tremblent. Et dans les caves, on entend déjà le chant des serfs, ce chant vieux comme le monde, qui dit que l’aube finira par se lever.



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