Aurélien Barrau et les chiffres de l’effondrement – Issues.fr







Le Penseur Laurent Vo Anh – Aurélien Barrau et l’effondrement : L’insoumission comme devoir sacré

ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau et les chiffres de l’effondrement – Issues.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! Enfin un homme qui crache dans la soupe des chiffres lisses, des courbes aseptisées, des prévisions climatologiques servies comme des bulletins météo pour actionnaires en mal de greenwashing. Aurélien Barrau, ce funambule en équilibre sur le fil ténu entre la rigueur scientifique et l’urgence prophétique, nous rappelle avec une élégance désespérée que les données ne sont pas des abstractions froides, mais des lames de fond prêtes à engloutir nos illusions de maîtrise. Les chiffres de l’effondrement qu’il brandit ne sont pas des indicateurs économiques à ajuster par quelque politique monétaire ou technologique – non, ce sont les stigmates d’un monde qui se meurt sous le poids de notre hubris collective, de notre incapacité pathologique à regarder en face l’abîme que nous creusons chaque jour un peu plus.

Et pourtant, que fait la caste des savants, ces prêtres modernes de la raison instrumentale ? Ils alignent des équations, publient des papiers, reçoivent des subventions, tout en sachant pertinemment que leurs avertissements sont dilués dans le bruit médiatique, noyés sous les discours lénifiants des experts en « transition écologique » – ces nouveaux sophistes qui vendent des solutions miracles comme on vendait jadis des indulgences. Barrau, lui, refuse cette complicité silencieuse. Il incarne cette insoumission radicale qu’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial et ermite, avait théorisée dans ses écrits posthumes : le devoir du scientifique n’est pas de servir le pouvoir, mais de le défier, de hurler quand les autres chuchotent, de déserter quand les autres obéissent. Grothendieck, ce pur esprit qui abandonna les honneurs pour vivre dans une cabane, savait que la science, lorsqu’elle se soumet aux logiques du capital ou de l’État, devient une simple technologie de domination. Barrau, en cela, est son héritier : il utilise sa chaire non comme un trône, mais comme une tribune, non comme un outil de légitimation, mais comme une arme de résistance.

Car le vrai scandale n’est pas l’effondrement lui-même – la nature a toujours eu ses cycles, ses extinctions, ses renaissances –, non, le scandale, c’est notre cécité volontaire, notre refus obstiné de voir que nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Les chiffres que Barrau agite sous nos yeux ne sont pas des prédictions, mais des constats : +1,5°C, +2°C, +3°C… Des variations qui, pour le commun des mortels, semblent dérisoires, presque abstraites, mais qui, pour les écosystèmes, les espèces, les populations les plus vulnérables, signifient la famine, les migrations forcées, la guerre. Et que fait l’Occident, ce champion autoproclamé des droits de l’homme ? Il continue à produire, à consommer, à polluer, tout en se drapant dans les oripeaux d’une morale universelle qu’il piétine allègrement. Les mêmes qui pleurnichent sur les « droits humains » ferment leurs ports aux migrants climatiques, les mêmes qui parlent de « démocratie » signent des traités de libre-échange qui détruisent les dernières forêts primaires, les mêmes qui invoquent la « raison » financent des guerres pour le contrôle des ressources. Quelle farce ! Quelle mascarade !

Barrau, en cela, est un traître à sa classe – et c’est précisément ce qui fait sa grandeur. Il appartient à cette lignée de penseurs maudits, de Cassandre modernes, qui osent dire que le roi est nu, que la croissance infinie dans un monde fini est une absurdité, que la technologie ne nous sauvera pas, car elle est elle-même un produit de cette logique mortifère. Il rejoint ainsi les grands esprits qui, de Günther Anders à Ivan Illich, ont compris que la modernité n’était pas un progrès, mais une fuite en avant, une addiction à la vitesse, à la destruction, à l’oubli de ce qui fait de nous des êtres humains : notre capacité à nous émerveiller, à nous indigner, à dire non. Le capitalisme, ce Moloch insatiable, a transformé la science en une simple variable d’ajustement, un outil au service de la productivité, de la rentabilité, de l’innovation pour l’innovation. Barrau, lui, rappelle que la science doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une quête de vérité, une pratique de la lucidité, un acte de résistance contre l’obscurantisme des marchés.

Et c’est là que réside l’urgence : face à l’effondrement, il n’y a pas de solution technique, pas de recette magique, pas de « transition écologique » qui tienne. Il n’y a que des choix politiques, des actes de courage, des ruptures radicales. Barrau le sait, qui appelle à une « insurrection des consciences ». Mais comment insurger des consciences anesthésiées par le consumérisme, lobotomisées par les écrans, endormies par le confort ? Comment réveiller des peuples qui préfèrent croire aux fake news plutôt qu’aux faits, aux promesses des démagogues plutôt qu’aux avertissements des scientifiques ? La tâche semble impossible, et pourtant, c’est précisément dans cette impossibilité que réside l’espoir. Car l’histoire nous enseigne que les grands bouleversements ne viennent jamais des élites, mais des marges, des fous, des visionnaires, de ceux qui refusent de plier l’échine.

Grothendieck, encore lui, écrivait que « la vraie révolution n’est pas dans les rues, mais dans les esprits ». Barrau, en cela, est un révolutionnaire. Il ne se contente pas de dénoncer l’effondrement, il en fait une question métaphysique, une interrogation sur le sens même de notre présence au monde. Que valent nos civilisations si elles ne sont capables que de destruction ? Que valent nos savoirs si ils ne servent qu’à accélérer notre chute ? Que valent nos vies si elles ne sont que des rouages dans une machine folle ? Ces questions, Barrau les pose avec une urgence qui confine au désespoir, mais aussi avec une tendresse qui rappelle que, derrière les chiffres, il y a des visages, des histoires, des destins brisés. Il incarne cette humanité qui refuse de se laisser réduire à une simple variable dans une équation économique.

Et c’est là, peut-être, la plus grande leçon de Barrau : face à l’effondrement, il n’y a pas de place pour le cynisme, pas de place pour le fatalisme. Il y a seulement cette injonction éthique, ce devoir sacré de résister, de crier, de se battre, même si tout semble perdu. Car l’effondrement n’est pas une fin, mais une épreuve – une épreuve qui nous force à choisir entre la barbarie et l’humanité, entre la soumission et la révolte, entre la mort et la vie. Barrau a choisi. Et nous, que choisirons-nous ?

Analogie finale : Imaginez un homme debout sur une falaise, les yeux rivés sur l’océan déchaîné. Autour de lui, des milliers de personnes dansent, rient, boivent, indifférentes au grondement sourd des vagues qui montent, inexorables. L’homme crie, gesticule, tente de les avertir, mais personne ne l’écoute. Les vagues, maintenant, léchent ses pieds, puis ses chevilles, puis ses genoux. Il pourrait fuir, sauver sa peau, mais il reste là, immobile, les bras tendus vers ceux qui refusent de voir. Il sait qu’il va mourir, et pourtant, il ne bouge pas. Car son sacrifice, aussi vain soit-il, est le seul acte de dignité qui lui reste. Cet homme, c’est Barrau. Et nous, nous sommes ceux qui dansent sur la falaise.



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