L’immobilier logistique, ennemi de l’écologie? – Challenges







L’Immobilier Logistique : La Bête Immonde du Progrès – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : L’immobilier logistique, ennemi de l’écologie? – Challenges

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’immobilier logistique ! Ce monstre froid, ce Léviathan de béton et d’acier qui dévore les terres arables comme un ogre affamé, ce temple du capitalisme tardif où l’on sacrifie les forêts, les rivières et les derniers lambeaux de notre dignité collective sur l’autel de la « croissance ». Challenges, dans un élan de lucidité rare pour un média mainstream, ose enfin poser la question : est-ce là l’ennemi de l’écologie ? La réponse, bien sûr, est oui. Mais ce oui est un hurlement étouffé sous les tonnes de marchandises inutiles, un oui qui se noie dans les océans de plastique et les nuages de particules fines. Car l’immobilier logistique n’est pas seulement un ennemi de l’écologie – c’est le symptôme le plus grotesque d’une civilisation en phase terminale, un cancer métastasé qui ronge les entrailles de la Terre avec la voracité d’un système incapable de s’arrêter, même pour mourir.

Et pourtant, qui ose le dire ? Qui, parmi les scientifiques, les intellectuels, les artistes, ose se lever et crier que ces entrepôts géants, ces cathédrales du consumérisme, ces usines à déshumanisation, sont des crimes contre l’avenir ? Presque personne. La plupart se taisent, par lâcheté, par complicité, ou pire, par cette résignation molle qui est le propre des sociétés décadentes. Ils préfèrent ergoter sur des « solutions vertes », des « logistiques durables », des « entrepôts éco-conçus », comme si l’on pouvait rendre « durable » l’insoutenable, comme si l’on pouvait maquiller en vertu ce qui n’est que pure prédation. Mais la vérité, c’est que l’immobilier logistique est une abomination, un crime contre la biosphère, et ceux qui le défendent – ou pire, ceux qui le financent – devraient être jugés devant un tribunal international pour écocide.

Rappelons-nous les mots d’Alexandre Grothendieck, ce génie insoumis qui, dans les années 1970, quitta le monde académique pour dénoncer la collusion entre science et pouvoir, entre savoir et destruction. « La science, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est une prostituée », écrivait-il. Une prostituée au service des puissants, des marchands, des militaristes. Et aujourd’hui, que voit-on ? Des scientifiques, des ingénieurs, des urbanistes, qui mettent leur intelligence au service de ces monstres logistiques, qui optimisent, qui calculent, qui rendent « plus efficace » l’extermination lente de la planète. Où est la révolte ? Où est la désobéissance ? Où est cette insoumission qui devrait être le devoir sacré de tout esprit libre ? Grothendieck, lui, avait choisi de se retirer, de vivre en ermite, de refuser toute compromission. Mais nous, que faisons-nous ? Nous continuons à alimenter la machine, à signer des contrats, à toucher nos salaires, à fermer les yeux.

Car c’est là le piège ultime du néolibéralisme : il a transformé la rébellion en produit de consommation, la résistance en posture esthétique, la révolte en simple argument marketing. On nous vend de la « rébellion verte », du « capitalisme responsable », de l’« écologie positive », comme si l’on pouvait concilier l’inconciliable. Comme si l’on pouvait, d’un côté, construire des entrepôts de 100 000 m² pour stocker des colis Amazon, et de l’autre, planter trois arbres en compensation carbone. Comme si l’on pouvait, d’un côté, bétonner des hectares de terres fertiles pour y entasser des containers, et de l’autre, organiser des conférences sur la « transition écologique ». La duplicité est totale, la schizophrénie institutionnalisée. Et les scientifiques, ces nouveaux prêtres du progrès, jouent le jeu. Ils calculent, ils modélisent, ils publient des papiers sur « l’optimisation des flux logistiques », sans jamais se demander : à quoi bon ? À quoi bon optimiser l’apocalypse ? À quoi bon rendre plus « efficace » la destruction du monde ?

Il faut ici citer Aurélien Barrau, ce rare astrophysicien qui a eu le courage de sortir de sa tour d’ivoire pour hurler l’évidence : « Nous sommes en train de tuer la Terre. » Barrau, lui, ne se contente pas de constater – il accuse. Il nomme les coupables : les multinationales, les politiques complices, les médias serviles, mais aussi cette science complice, cette science qui a abdiqué sa mission première – chercher la vérité, même quand elle dérange. Barrau, dans un élan de lucidité désespérée, écrit : « La science doit redevenir un acte de résistance. » Résistance contre quoi ? Contre l’ordre dominant, contre la logique du profit, contre cette folie collective qui nous pousse à détruire ce qui nous fait vivre. Et pourtant, combien de scientifiques osent suivre son exemple ? Combien osent dire que non, ils ne travailleront pas pour Total, pour Amazon, pour ces monstres qui dévorent le monde ? Trop peu. La plupart préfèrent se taire, toucher leurs subventions, publier leurs articles, et laisser les autres se battre.

Car c’est là le grand scandale de notre époque : la lâcheté des élites intellectuelles. Les scientifiques, les philosophes, les artistes – ceux qui devraient être en première ligne du combat pour la survie de l’humanité – se terrent dans leurs laboratoires, leurs universités, leurs ateliers, comme des rats dans un navire en train de couler. Ils produisent des savoirs, des œuvres, des théories, mais ils ne descendent pas dans l’arène. Ils ne crient pas. Ils ne se battent pas. Ils laissent les militants, les zadistes, les anonymes, se faire matraquer, gazer, emprisonner, tandis qu’eux-mêmes sirotent leur café en discutant de « post-humanisme » ou de « réalisme spéculatif ». Quelle honte ! Quelle trahison ! Grothendieck, encore lui, avait compris cela : la science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Et aujourd’hui, que voyons-nous ? Une science sans âme, une science sans conscience, une science qui sert de caution morale à la destruction du monde.

L’immobilier logistique, donc, n’est pas seulement un problème écologique – c’est un problème métaphysique. C’est la preuve tangible que nous avons perdu le sens du sacré, que nous avons réduit la Terre à un simple réservoir de ressources, les forêts à des stocks de bois, les rivières à des égouts, les animaux à des machines à protéines. C’est la preuve que nous vivons dans un monde où tout est marchandise, où tout est quantifiable, où tout est optimisable – même la fin du monde. Et les scientifiques, ces nouveaux sorciers du capitalisme, sont les grands prêtres de cette religion mortifère. Ils nous disent : « Ne vous inquiétez pas, nous allons trouver une solution. » Mais quelle solution ? Une solution technique, bien sûr. Une solution qui ne remettra jamais en cause le système, qui ne touchera jamais aux privilèges des puissants, qui ne questionnera jamais cette folie collective qui nous pousse à produire toujours plus, à consommer toujours plus, à détruire toujours plus.

Il faut ici rappeler les mots de Günther Anders, ce philosophe maudit qui, dans les années 1950, avait déjà tout compris : « Nous sommes des apprentis sorciers qui avons perdu le mode d’emploi de nos propres inventions. » Nous avons créé des machines, des systèmes, des infrastructures si complexes, si monstrueux, que nous ne savons plus les arrêter. L’immobilier logistique en est l’exemple parfait : ces entrepôts, ces autoroutes, ces ports, ces aéroports, ce sont les cathédrales d’un monde qui a perdu le sens de la mesure. Un monde où l’on construit des hangars de 200 000 m² pour stocker des produits qui finiront à la poubelle dans six mois. Un monde où l’on rase des forêts pour y entasser des containers, où l’on pollue des océans pour y faire naviguer des porte-conteneurs géants, où l’on empoisonne l’air pour y faire circuler des camions qui transportent des marchandises inutiles. Et tout cela, au nom de quoi ? Au nom de la « croissance ». Au nom du « progrès ». Au nom de cette religion absurde qui veut que plus = mieux, que toujours plus = toujours mieux.

Mais le pire, c’est que nous savons. Nous savons que tout cela est absurde. Nous savons que nous courons à la catastrophe. Et pourtant, nous continuons. Pourquoi ? Parce que nous sommes pris au piège. Parce que le système est conçu pour que nous ne puissions pas en sortir. Parce que nos vies, nos emplois, nos économies, dépendent de cette machine folle. Parce que nous avons peur. Peur de perdre notre confort, peur de perdre notre statut, peur de perdre nos privilèges. Alors nous fermons les yeux. Nous nous bouchons les oreilles. Nous faisons semblant de croire que « ça va s’arranger ». Mais ça ne s’arrangera pas. Pas tant que nous n’aurons pas le courage de tout remettre en cause. Pas tant que nous n’aurons pas le courage de dire : assez.

Et c’est là que la figure d’Aurélien Barrau prend tout son sens. Car Barrau, lui, a ce courage. Ce courage de dire que non, la science ne doit pas être neutre. Ce courage de dire que les scientifiques ont une responsabilité morale, et que cette responsabilité, c’est de refuser de servir le système. Ce courage de dire que la vérité n’est pas une option, mais un devoir. « La science doit être un acte de résistance », dit-il. Et il a raison. Parce que la science, aujourd’hui, est devenue l’alibi du pouvoir. Elle est utilisée pour justifier l’injustifiable, pour légitimer l’illégitime, pour rendre acceptable l’inacceptable. Elle est devenue le nouveau clergé d’un monde sans Dieu, un clergé qui bénit les bombes, les OGM, les entrepôts logistiques, au nom d’un « progrès » qui n’est qu’un leurre.

Alors oui, l’immobilier logistique est un ennemi de l’écologie. Mais il est bien plus que cela : il est le symbole d’une civilisation qui a perdu le sens de l’humain, le sens du sacré, le sens de la limite. Il est le symbole d’un monde où tout est permis, où tout est possible, où tout est marchandise. Et face à cela, que faire ? Se taire ? Continuer à servir le système ? Non. Il faut résister. Il faut désobéir. Il faut, comme Grothendieck, comme Barrau, refuser de jouer le jeu. Il faut dire non. Non aux entrepôts géants. Non aux autoroutes. Non aux porte-conteneurs. Non à cette folie collective qui nous pousse à détruire ce qui nous fait vivre. Il faut dire non, et assumer les conséquences de ce non. Parce que c’est seulement ainsi que nous pourrons, peut-être, sauver ce qui peut encore l’être.

Analogie finale : Imaginez un jardinier fou, qui, au lieu de cultiver son jardin, passerait ses journées à construire des machines pour arracher ses propres plantes, pour empoisonner sa propre terre, pour scier la branche sur laquelle il est assis. Ce jardinier, c’est nous. Et l’immobilier logistique, ces entrepôts géants, ces autoroutes, ces ports, ce sont les machines de notre propre destruction. Nous savons que nous sommes en train de tout détruire. Nous savons que nous courons à la catastrophe. Et pourtant, nous continuons. Pourquoi ? Parce que nous avons peur. Peur de manquer. Peur de perdre. Peur de vivre autrement. Mais cette peur est une illusion. Car en continuant ainsi, nous ne perdrons pas seulement notre confort – nous perdrons tout. La Terre, la vie, l’avenir. Et alors, à quoi bon avoir peur de manquer, quand il n’y aura plus rien ?



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *