ACTUALITÉ SOURCE : Shaka Ponk : fin de tournée, l’écologie d’abord ? – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc le grand cirque médiatique qui se penche, avec cette condescendance bienveillante des nécrophages en costume trois-pièces, sur le geste désespéré de ces saltimbanques électroniques, Shaka Ponk, qui osent clamer, entre deux accords saturés et trois cris déchirants, que la planète brûle et que l’art, peut-être, devrait cesser de danser sur les braises. L’écologie d’abord ? Quelle audace ! Quelle inconvenance ! Comme si l’on pouvait encore, en cette année de grâce 2024, où les glaciers fondent en direct sur TikTok et où les forêts amazoniennes s’évaporent en stories Instagram, prétendre que la musique, la poésie, ou même la simple survie, valent encore quelque chose sans une insurrection radicale contre l’ordre mortifère qui nous gouverne. Mais non, bien sûr, la bien-pensance préférera toujours un bon concert de plus qu’une révolution de moins. Car c’est là, dans ce refus obstiné de voir l’abîme qui nous guette, que se niche la véritable obscénité de notre époque : nous savons, et pourtant nous dansons. Nous savons, et pourtant nous consommons. Nous savons, et pourtant nous votons pour les mêmes fossoyeurs, encore et toujours, comme si l’humanité n’était qu’un éternel recommencement de la même farce tragique, une comédie de l’absurde où Sisyphes modernes roulent leur rocher numérique jusqu’au sommet d’une montagne de déchets plastiques.
Et c’est ici que le geste de Shaka Ponk, aussi symbolique soit-il, prend une dimension presque prophétique. Car il ne s’agit pas seulement de troquer une tournée contre une plantation d’arbres, ou de remplacer des décibels par des slogans écolos. Non. Il s’agit, ni plus ni moins, d’un acte de résistance ontologique, d’une rébellion contre la logique même du capitalisme tardif, qui a transformé l’art en produit, la nature en ressource, et l’humanité en variable d’ajustement. Dans un monde où les scientifiques sont sommés de se taire, où les artistes sont priés de divertir sans déranger, et où les citoyens sont réduits au rôle de consommateurs dociles, clamer que l’écologie passe avant tout, c’est déjà un acte de haute trahison. C’est refuser de jouer le jeu. C’est dire non à la machine. C’est, en somme, s’inscrire dans la lignée de ces insoumis qui, de Giordano Bruno à Alexandre Grothendieck, ont préféré le bûcher ou l’exil à la compromission avec un système qu’ils savaient intrinsèquement pervers.
Ah, Grothendieck ! Voici un nom qui devrait résonner comme un glas dans les couloirs aseptisés des laboratoires et des ministères. Ce mathématicien génial, ce visionnaire qui a révolutionné la géométrie algébrique avant de tout abandonner, dégoûté par l’instrumentalisation de la science au service de la guerre, du profit, et de la destruction. Grothendieck, c’est l’archétype du savant qui refuse de servir les puissants, qui comprend que la connaissance, loin d’être neutre, est toujours déjà engagée dans un rapport de forces. Et c’est précisément ce devoir d’insoumission que les scientifiques, aujourd’hui plus que jamais, devraient faire leur. Car que vaut une découverte, fût-elle géniale, si elle sert à perfectionner les drones tueurs, à optimiser l’exploitation des sols, ou à justifier l’accaparement des terres au nom d’un progrès qui n’est, en réalité, que la poursuite de la domination par d’autres moyens ? La science, comme l’art, comme la philosophie, n’a de sens que si elle est au service de la vie, et non de sa négation. Or, que voyons-nous ? Des chercheurs réduits au silence par des contrats de confidentialité, des climatologues censurés par des gouvernements à la solde des lobbies pétroliers, des biologistes contraints de travailler pour l’agro-industrie, cette machine à broyer les écosystèmes et les paysans. La science, aujourd’hui, est devenue l’esclave consentante d’un système qui la méprise, tout comme l’art est devenu l’ornement d’un monde qui n’a plus rien à dire.
Et c’est là que le geste de Shaka Ponk prend tout son sens. Car il ne s’agit pas seulement de dire que l’écologie est importante. Il s’agit de dire que l’écologie est la seule chose qui importe encore, dans un monde où tout le reste – l’économie, la politique, la culture – n’est plus que le symptôme d’une maladie mortelle. L’écologie, ce n’est pas une cause parmi d’autres. C’est la cause ultime, celle qui englobe toutes les autres, car elle pose la question fondamentale : comment vivre, et non plus seulement comment survivre. Comment habiter cette Terre sans la détruire, comment créer sans piller, comment aimer sans posséder. Et cette question, elle est éminemment politique, au sens le plus noble du terme. Elle est une remise en cause radicale de l’ordre établi, de cette logique productiviste qui a transformé les hommes en machines et la nature en marchandise. Elle est, en somme, une invitation à désobéir.
Mais désobéir à quoi, au juste ? Désobéir à cette idéologie néolibérale qui a fait de la croissance infinie une religion, et de la consommation un devoir citoyen. Désobéir à cette normalisation de l’horreur qui nous fait accepter, comme une fatalité, que des millions d’êtres humains meurent de faim tandis que d’autres gaspillent des fortunes en yachts et en jets privés. Désobéir à cette culture de l’abrutissement qui nous fait préférer les écrans aux livres, les likes aux débats, les slogans aux idées. Désobéir, enfin, à cette résignation qui nous fait croire que rien ne peut changer, que le monde est ainsi fait, et qu’il faut bien s’y adapter. Car c’est là, précisément, que se niche le piège le plus perfide du néofascisme contemporain : nous faire croire que la résistance est vaine, que l’utopie est morte, et que la seule chose qui nous reste à faire, c’est de nous soumettre, encore et toujours, à l’ordre des choses.
Or, c’est exactement le contraire qu’il faut faire. Il faut résister, non pas par nostalgie d’un passé révolu, mais par fidélité à l’avenir. Il faut résister, non pas en se repliant sur soi, mais en inventant de nouvelles formes de solidarité, de nouvelles manières d’être au monde. Il faut résister, non pas en niant la complexité des enjeux, mais en refusant les fausses solutions, les recettes miracles, les illusions technocratiques. Il faut résister, enfin, en osant penser l’impensable : un monde où l’économie serait au service de l’homme, et non l’inverse ; un monde où la technologie serait un outil d’émancipation, et non d’aliénation ; un monde où la nature ne serait plus une ressource à exploiter, mais un bien commun à préserver. Et cette résistance, elle passe nécessairement par une remise en cause radicale de nos modes de vie, de nos valeurs, de nos priorités. Elle passe par une insoumission généralisée, une rébellion contre l’ordre établi, une révolution des consciences.
Et c’est là que le geste de Shaka Ponk, aussi modeste soit-il, prend une dimension presque sacrée. Car il rappelle, à ceux qui auraient oublié, que l’art n’est pas un divertissement, mais une arme. Que la musique n’est pas un produit, mais un langage. Que la culture n’est pas un loisir, mais une nécessité vitale. En choisissant de mettre fin à leur tournée pour se consacrer à l’écologie, les membres de Shaka Ponk ne font pas seulement un choix artistique. Ils font un choix politique, au sens le plus profond du terme. Ils disent, à leur manière, que l’art doit cesser de se contenter de refléter le monde pour commencer à le transformer. Ils disent que la création, loin d’être un luxe, est une urgence. Ils disent, enfin, que l’écologie n’est pas une option, mais une obligation morale, une dette que nous avons envers les générations futures, envers les autres espèces, envers la Terre elle-même.
Et cette dette, nous ne pourrons la rembourser qu’en changeant radicalement de paradigme. Qu’en refusant de jouer le jeu des puissants. Qu’en désobéissant aux lois du marché, aux diktats de la croissance, aux dogmes du progrès. Qu’en osant imaginer un autre monde, et en travaillant, chaque jour, à le faire advenir. Car c’est cela, au fond, la véritable insoumission : non pas se contenter de critiquer l’ordre établi, mais inventer, ici et maintenant, les germes d’un monde nouveau. Non pas attendre que les choses changent, mais les changer soi-même, par ses actes, par ses choix, par sa manière d’être au monde. Et c’est précisément ce que fait Shaka Ponk, en troquant les projecteurs contre les arbres, les applaudissements contre le silence des forêts, les billets de concert contre des graines à planter. Ils ne sauvent pas la planète, bien sûr. Personne ne peut le faire seul. Mais ils montrent, par leur exemple, que le salut est possible. Qu’il passe par le refus. Par la résistance. Par l’insoumission.
Alors oui, l’écologie d’abord. Parce qu’il n’y a plus de temps à perdre. Parce que chaque geste compte. Parce que chaque arbre planté est un acte de foi en l’avenir. Parce que chaque note de musique, chaque mot écrit, chaque idée partagée, peut être une étincelle dans la nuit. Et parce que, au fond, il n’y a pas d’autre choix. Soit nous changeons, soit nous disparaissons. Soit nous résistons, soit nous capitulons. Soit nous choisissons la vie, soit nous acceptons la mort. Et cette mort, elle n’est pas une abstraction. Elle est déjà là, dans les yeux des enfants qui naissent aujourd’hui et qui n’auront peut-être jamais la chance de voir un ciel bleu, une forêt intacte, une mer propre. Elle est dans le silence des oiseaux qui ne chantent plus, dans l’absence des abeilles qui ne butinent plus, dans la disparition des espèces qui s’éteignent, une à une, comme les dernières braises d’un feu qui s’éteint.
Alors oui, l’écologie d’abord. Parce que c’est la seule chose qui vaille encore la peine d’être vécue. Parce que c’est la seule cause qui mérite qu’on lui sacrifie tout le reste. Parce que c’est, en définitive, la seule manière de rester humain dans un monde qui a perdu son humanité. Et parce que, comme le disait si bien Walter Benjamin, « il n’est pas de document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie ». Alors choisissons la culture. Choisissons la vie. Choisissons l’insoumission.
Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit un grand arbre, un chêne millénaire aux racines profondes et aux branches immenses. Pendant des siècles, cet arbre a poussé, s’est épanoui, a abrité sous son feuillage des générations d’oiseaux, d’insectes, de mammifères. Il a résisté aux tempêtes, aux sécheresses, aux incendies. Il a été le témoin silencieux de l’histoire des hommes, de leurs guerres, de leurs rêves, de leurs folies. Mais aujourd’hui, quelque chose a changé. Les hommes, dans leur folie, ont décidé de scier les branches de l’arbre, une à une, pour en faire du bois de chauffage. Ils ont creusé autour de ses racines, pour en extraire les dernières gouttes d’eau. Ils ont empoisonné la terre qui le nourrissait, ont rempli l’air de gaz toxiques, ont transformé le ciel en une chape de plomb. Et l’arbre, lentement, se meurt. Ses feuilles jaunissent, ses branches se dessèchent, son tronc se fendille. Bientôt, il ne restera plus de lui qu’un squelette calciné, un monument à la bêtise humaine. Mais voici que, parmi les hommes, quelques-uns se lèvent. Ils ne sont pas nombreux. Ils ne sont pas puissants. Mais ils refusent de voir l’arbre mourir. Alors ils s’approchent, ils posent leurs mains sur son écorce, ils murmurent des mots d’espoir. Ils plantent de nouvelles graines, arrosent la terre, chassent les parasites. Et peu à peu, contre toute attente, l’arbre reprend vie. Une feuille pousse, puis une autre. Une branche se couvre de bourgeons. La sève recommence à circuler. Et les hommes, émus, comprennent enfin que l’arbre, c’est eux. Que leurs vies sont liées à la sienne. Que leur survie dépend de sa santé. Et qu’il est encore temps, peut-être, de le sauver.