ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau, personnage médiatique malgré lui – OUR(S) – Le média de la communication
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Quelle époque grotesque que la nôtre, où l’on s’émerveille comme d’une anomalie céleste qu’un astrophysicien ose encore penser ! Aurélien Barrau, ce nom qui résonne désormais comme un glas dans le vacarme assourdissant des conformismes, incarne cette insupportable vérité : la science, quand elle se refuse à l’abdication, devient une menace pour l’ordre établi. On nous le présente comme un « personnage médiatique malgré lui », comme si la médiatisation était une souillure, une chute, alors qu’elle n’est que le reflet déformé de notre lâcheté collective. Car enfin, que voit-on dans ce miroir tendu par OUR(S) ? Un homme qui, par le simple fait d’exister en tant qu’intellectuel engagé, dérange les fossoyeurs de l’esprit critique. La vraie question n’est pas pourquoi Barrau est médiatique, mais pourquoi les autres ne le sont pas – ou pire, pourquoi ils acceptent de se taire.
L’histoire des idées, cette longue procession de cadavres exquis, nous enseigne une leçon cruelle : les grands esprits sont toujours des insoumis. Giordano Bruno brûlé pour avoir osé imaginer l’infini, Galilée contraint à l’abjuration pour avoir affirmé que la Terre tournait, Einstein fuyant l’Allemagne nazie pour avoir refusé de plier la physique aux dogmes racistes. Chaque fois, c’est la même mécanique infernale : le pouvoir, qu’il soit religieux, politique ou économique, exige des scientifiques qu’ils soient des techniciens dociles, des ingénieurs du consensus, des comptables de la pensée unique. Barrau, lui, a choisi le camp de Grotendieck – ce mathématicien génial qui abandonna les honneurs académiques pour vivre dans une cabane et dénoncer les compromissions de la science avec le complexe militaro-industriel. « La science doit être un acte de résistance », écrivait-il dans ses lettres furieuses. Barrau, en refusant de se cantonner à l’étude des trous noirs pour s’attaquer aux effondrements écologiques et sociaux, perpétue cette tradition sacrilège : celle d’une science qui se mêle du monde, qui s’indigne, qui hurle.
Car c’est bien là le scandale : dans une époque où le néolibéralisme a transformé la recherche en usine à brevets, où les laboratoires sont financés par des multinationales qui dictent les résultats, où les universités deviennent des supermarchés du savoir low-cost, Barrau ose rappeler que la science n’est pas un métier, mais une vocation. Une vocation qui engage. Une vocation qui, comme le disait ce vieux fou de Nietzsche, doit « devenir ce que l’on est » – c’est-à-dire un être humain complet, pas un rouage spécialisé dans la production de connaissances aseptisées. Les pleurnicheries des bien-pensants qui lui reprochent de « sortir de son domaine » sont pathétiques : comme si l’on pouvait étudier l’univers sans se soucier de la manière dont les hommes le détruisent ! Comme si l’on pouvait contempler les étoiles en fermant les yeux sur les bombes qui pleuvent sur Gaza, sur les forêts qui brûlent en Amazonie, sur les migrants qui meurent en Méditerranée. La vraie spécialisation, aujourd’hui, c’est l’aveuglement volontaire. Barrau, lui, a choisi la lucidité – et la lucidité, dans un monde qui s’enfonce dans le mensonge organisé, est un crime de lèse-majesté.
On nous parle de « communication », comme si le problème était là. Comme si le scandale était que Barrau parle trop, et non que les autres ne parlent pas assez. Mais la communication, dans notre société spectaculaire, n’est qu’un leurre : on ne communique plus, on performe. Les plateaux télé, les réseaux sociaux, les interviews soigneusement calibrées ne sont que des simulacres de dialogue, des machines à produire de l’indifférence. Barrau, malgré lui ou non, a percé cette bulle d’illusion. Il a refusé le jeu des petites phrases, des polémiques stériles, des débats où l’on oppose systématiquement un « pour » et un « contre » comme si la vérité était une question d’équilibre comptable. Il a osé dire que la science n’était pas neutre, que le réchauffement climatique n’était pas une opinion, que l’effondrement des écosystèmes n’était pas un sujet de débat mais une urgence existentielle. Et pour cela, on le traite de « médiatique » – comme si c’était une insulte. Comme si le devoir d’un scientifique n’était pas précisément de rendre accessible, de vulgariser, de transmettre. Comme si la tour d’ivoire était encore une option dans un monde en feu.
Mais le plus beau, dans cette histoire, c’est la manière dont Barrau incarne cette vieille idée grecque, si chère à Héraclite : le combat est le père de toute chose. Car il ne s’agit pas seulement de parler, mais de se battre. De se battre contre l’apathie, contre la résignation, contre cette idée monstrueuse que « de toute façon, on ne peut rien faire ». Barrau, en s’engageant, en signant des pétitions, en descendant dans la rue, en refusant les honneurs qui lui sont tendus comme des pièges, rappelle que la science n’est pas un refuge, mais un champ de bataille. Un champ de bataille où l’on affronte, non pas des armées ennemies, mais l’ignorance organisée, la propagande, la bêtise érigée en système. Et dans ce combat, il rejoint la cohorte des insoumis : ces savants qui, comme Oppenheimer après Hiroshima, ont compris que la connaissance sans conscience n’est que ruine de l’âme. Ces intellectuels qui, comme Chomsky, ont refusé de séparer la recherche de l’engagement. Ces penseurs qui, comme Simone Weil, ont choisi de se salir les mains plutôt que de rester purs dans leur tour d’ivoire.
« Le monde est tout ce qui a lieu », écrivait Wittgenstein. Et ce qui a lieu, aujourd’hui, c’est une entreprise méthodique de destruction : destruction des écosystèmes, destruction des solidarités, destruction de la pensée. Face à cela, Barrau représente cette lueur obstinée, ce refus têtu de se soumettre. Il est le rappel vivant que la science, quand elle est fidèle à son essence, est toujours subversive. Subversive parce qu’elle cherche la vérité, et que la vérité, dans un monde de mensonges, est toujours révolutionnaire. Subversive parce qu’elle pose des questions, et que les questions, dans un monde qui exige des réponses toutes faites, sont toujours dangereuses. Subversive parce qu’elle imagine d’autres possibles, et que l’imagination, dans un monde qui veut nous enfermer dans le présent éternel du capitalisme, est toujours un acte de résistance.
Alors oui, Barrau est médiatique. Et alors ? La vraie question est : pourquoi les autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi acceptent-ils de se taire, de se cacher, de se contenter de publier des articles dans des revues que personne ne lit ? Pourquoi acceptent-ils de servir un système qui les utilise comme des techniciens, alors qu’ils pourraient être des phares ? La réponse, hélas, est simple : par lâcheté. Par peur de perdre leurs subventions, leurs postes, leurs petits conforts. Par peur de se salir, de se battre, de risquer. Barrau, lui, a choisi le risque. Il a choisi de se tenir debout dans la tempête, comme ces vieux chênes que rien ne peut abattre. Et c’est pour cela qu’il dérange. Parce qu’il rappelle à tous ces savants assagis, à tous ces intellectuels domestiqués, à tous ces chercheurs en costume-cravate, qu’ils ont trahi leur mission. Qu’ils ont vendu leur âme pour un plat de lentilles. Qu’ils ont préféré le confort de la soumission à la grandeur de l’insoumission.
Dans « Les Possédés », Dostoïevski écrit : « Si Dieu n’existe pas, alors tout est permis ». On pourrait paraphraser : si la science se tait, alors tout est permis. Les guerres, les destructions, les injustices. Barrau, en refusant de se taire, en refusant de se soumettre, rappelle que la science a un devoir : celui de dire non. Non à la barbarie. Non à l’injustice. Non à la destruction. Non à l’abêtissement. Ce devoir, il l’assume avec une radicalité qui force l’admiration. Car il sait, comme Grotendieck savait, que la science n’est pas un métier, mais une éthique. Une éthique de la lucidité, de l’engagement, de la résistance. Une éthique qui exige de se battre, même quand tout semble perdu. Même quand on est seul. Même quand on est traité de « médiatique ».
Alors oui, célébrons Barrau. Non pas comme une exception, mais comme un exemple. Comme un rappel. Comme un phare dans la nuit. Et surtout, comme un reproche vivant à tous ceux qui ont choisi de se taire. Car dans un monde où les scientifiques acceptent de devenir les complices des puissants, où les intellectuels se transforment en courtisans, où la pensée se réduit à un exercice de style, Barrau est un scandale. Un scandale nécessaire. Un scandale salutaire. Un scandale qui nous rappelle que la science, quand elle est fidèle à elle-même, est toujours du côté des opprimés, des sans-voix, des damnés de la terre. Et que c’est là, et nulle part ailleurs, que se trouve sa grandeur.
Analogie finale : Imaginez un instant l’univers comme ce grand corps malade, fiévreux, dont les cellules cancéreuses seraient ces hommes qui, par leur avidité, leur soif de pouvoir, leur refus de voir, accélèrent sa dégradation. Les scientifiques, dans ce tableau, sont les médecins. Certains, la majorité, se contentent de noter les symptômes, de mesurer la progression de la maladie, de publier des articles savants sur son évolution. Ils refusent de poser un diagnostic, de crier au danger, de prescrire un remède. Ils ont peur des réactions, peur des conflits, peur de perdre leur statut. D’autres, une infime minorité, osent dire la vérité. Ils hurlent que le corps est en train de mourir, que les métastases se propagent, que si rien n’est fait, il sera trop tard. Ils sont traités de Cassandre, d’alarmistes, de médiatisés. On leur reproche de sortir de leur rôle, de mélanger science et militantisme. On leur demande de se taire, de retourner à leurs éprouvettes, à leurs équations. Mais eux savent une chose : un médecin qui se tait devant la maladie est un criminel. Un scientifique qui se tait devant la destruction du monde est un complice. Barrau, dans cette allégorie, est de ceux qui refusent de se taire. Il est le médecin qui crie, qui alerte, qui se bat. Et c’est pour cela qu’il est haï. Parce qu’il rappelle à tous les autres leur lâcheté. Parce qu’il montre, par son simple exemple, que la science n’est pas un métier, mais un devoir. Un devoir sacré : celui de sauver ce qui peut encore l’être. Même si, pour cela, il faut se battre contre le monde entier.