ACTUALITÉ SOURCE : DIACRITIK Écologie : les conséquences avant les causes et la dictature verte… – Diacritik
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah ! Voici donc que l’on nous sert, une fois de plus, cette pitoyable soupe tiède où l’écologie se voit réduite à une simple question de « conséquences » à gérer, comme si l’on pouvait soigner la gangrène en badigeonnant de mercurochrome les plaies purulentes d’un corps déjà rongé jusqu’à l’os. Diacritik, dans son article au titre aussi provocateur qu’aveugle, nous invite à contempler le spectacle navrant d’une pensée qui, sous couvert de pragmatisme, s’enlise dans la plus crasse des lâchetés intellectuelles. « Les conséquences avant les causes », clament-ils, comme si l’on pouvait dissocier le symptôme de la maladie sans tomber dans le ridicule le plus achevé. Mais passons, car ce qui est en jeu ici dépasse de loin les arguties d’un débat mal posé. Ce qui se joue, c’est la survie même de l’esprit critique, de cette flamme vacillante que quelques âmes courageuses, comme Aurélien Barrau, tentent de raviver dans un monde où l’obscurantisme prend désormais les atours séduisants de la raison technocratique.
Barrau, ce Cassandre des temps modernes, ce Socrate en blouse de physicien, nous rappelle avec une urgence qui confine au désespoir que la science, cette noble entreprise de la raison, ne saurait se contenter de jouer les comptables zélés d’un système qui a fait de la destruction son principe même. La science, mes amis, n’est pas un outil neutre, une simple technique que l’on pourrait brandir comme un étendard pour justifier l’injustifiable. Elle est, ou devrait être, l’expression la plus haute de notre humanité, ce qui nous élève au-dessus de la simple condition animale pour nous permettre de contempler, avec effroi et émerveillement, les abîmes de notre propre ignorance. Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Une science domestiquée, mise au pas, réduite à n’être plus qu’une servante docile du productivisme, une caution morale pour les nouveaux prêtres du capitalisme vert. « Regardez, disent-ils, nous recyclons nos déchets, nous plantons des arbres, nous compensons nos émissions de CO2. Tout va bien, circulez, il n’y a rien à voir. » Mensonge éhonté ! Mensonge qui pue la mauvaise foi et la complicité avec l’ordre établi.
Car c’est bien là que le bât blesse. Ce que Diacritik et ses semblables refusent de voir, c’est que l’écologie, la vraie, celle qui ne se contente pas de verdir les façades des entreprises polluantes, est une insoumission radicale. Elle est, par essence, une révolte contre l’ordre du monde tel qu’il va, contre cette logique implacable qui transforme tout – les forêts, les océans, les êtres humains – en marchandises, en ressources à exploiter jusqu’à l’épuisement. Et c’est ici que la figure d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial et rebelle, s’impose comme un phare dans la nuit. Grothendieck, lui, savait ce que signifie refuser. Refuser les honneurs, refuser les compromissions, refuser même la science telle qu’elle était pratiquée, lorsque celle-ci devenait l’alliée objective des puissants. Il a quitté le monde académique comme on quitte une secte, avec dégoût et lucidité, comprenant avant tout le monde que la connaissance, lorsqu’elle se met au service du pouvoir, n’est plus qu’une forme sophistiquée de barbarie.
Le devoir des scientifiques, aujourd’hui, est donc clair : il est de s’aligner avec cette insoumission, de refuser la logique des « conséquences avant les causes » qui n’est qu’un leurre pour nous faire accepter l’inacceptable. Car que nous propose-t-on, au fond ? Une écologie de façade, une écologie des petits pas, une écologie qui ne remet jamais en cause les fondements mêmes du système. On nous parle de « transition écologique », comme si l’on pouvait passer en douceur d’un monde fondé sur la prédation à un monde fondé sur le respect du vivant. Mais la transition, mes chers amis, est un leurre. Elle est le mot magique qui permet aux puissants de continuer à piller la planète tout en se donnant bonne conscience. Non, ce qu’il nous faut, c’est une rupture. Une rupture radicale, douloureuse, nécessaire, avec cette logique mortifère qui a fait de la croissance infinie son dogme et de la destruction son corollaire obligé.
Et c’est ici que Barrau, dans sa clairvoyance désespérée, rejoint les grands esprits qui, tout au long de l’histoire, ont refusé de plier l’échine devant les idoles de leur temps. Pensons à Giordano Bruno, brûlé vif pour avoir osé affirmer que l’univers était infini, que la Terre n’en était pas le centre. Pensons à Galilée, contraint de renier ses découvertes pour sauver sa peau. Pensons à tous ces savants, ces philosophes, ces artistes qui ont préféré l’exil, la prison, la mort, plutôt que de trahir leur conscience. Car la science, lorsqu’elle est authentique, est toujours une forme de résistance. Résistance à l’ignorance, résistance à l’obscurantisme, résistance à la tyrannie des puissants. Et aujourd’hui, la tyrannie a changé de visage. Elle ne porte plus la soutane de l’Inquisition, mais le costume-cravate des PDG et des technocrates. Elle ne menace plus de bûcher, mais de chômage, de précarité, de marginalisation. Et pourtant, elle est tout aussi redoutable, tout aussi mortifère.
Alors oui, Diacritik a raison sur un point : il y a bien une « dictature verte » qui se profile à l’horizon. Mais cette dictature n’est pas celle que l’on croit. Ce n’est pas celle des écologistes radicaux, des décroissants, des objecteurs de croissance. Non, la vraie dictature verte, c’est celle qui se met en place sous nos yeux, celle qui nous promet un monde « durable » tout en continuant à exploiter, à polluer, à détruire. C’est la dictature du greenwashing, des COP qui accouchent de souris, des accords internationaux qui ne sont que des chiffons de papier. C’est la dictature des experts autoproclamés, des think tanks financés par les multinationales, des médias qui nous abreuvent de solutions technologiques miracles tout en passant sous silence les causes profondes de la crise écologique. C’est la dictature de la résignation, du « on n’y peut rien », du « c’est trop tard ».
Mais contre cette dictature, il y a l’insoumission. L’insoumission de ceux qui refusent de se soumettre, de ceux qui préfèrent la vérité, même douloureuse, aux mensonges rassurants. L’insoumission de ceux qui, comme Barrau, osent dire que la science n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de l’humanité et de la planète. L’insoumission de ceux qui, comme Grothendieck, comprennent que la connaissance, lorsqu’elle se coupe de l’éthique, devient un outil de domination. L’insoumission de ceux qui, face à l’effondrement qui vient, choisissent de se battre plutôt que de se résigner.
Car l’effondrement n’est pas une fatalité. Il est le résultat de choix politiques, économiques, culturels. Il est le produit d’un système qui a fait de la destruction son principe de fonctionnement. Et c’est ce système qu’il faut abattre, non pas par la violence, mais par la lucidité, par le refus, par la construction patiente d’alternatives. Les scientifiques ont un rôle crucial à jouer dans cette bataille. Non pas en se contentant de publier des articles dans des revues savantes, mais en descendant dans l’arène, en prenant parti, en refusant de servir de caution à un système qui les instrumentalise. Ils doivent, comme le disait Albert Camus, « témoigner pour la vérité », même si cette vérité dérange, même si elle remet en cause les fondements de leur propre pouvoir.
Et c’est ici que l’on touche au cœur du problème. Car la science, aujourd’hui, est devenue une religion. Une religion avec ses dogmes, ses prêtres, ses excommunications. Une religion qui exige la soumission à ses lois, à ses méthodes, à ses hiérarchies. Une religion qui, comme toutes les religions, a tendance à se couper du monde réel, à se réfugier dans l’abstraction, à oublier que la connaissance n’a de sens que si elle sert à améliorer la condition humaine. Or, que voyons-nous ? Des scientifiques qui passent leur temps à mesurer, à quantifier, à modéliser, mais qui oublient de se poser la question fondamentale : à quoi sert tout cela ? À quoi sert de connaître les mécanismes du réchauffement climatique si c’est pour continuer à le nier dans les faits ? À quoi sert de comprendre les lois de l’écosystème si c’est pour les détruire en toute connaissance de cause ?
La science, sans conscience, n’est que ruine de l’âme, disait Rabelais. Et c’est bien cela qui nous menace aujourd’hui : une science sans conscience, une science qui a oublié sa vocation première, qui est de servir l’humanité et non de la dominer. Une science qui, au lieu de nous éclairer, nous aveugle. Une science qui, au lieu de nous libérer, nous enchaîne. Car le savoir, lorsqu’il est coupé de l’éthique, devient un instrument de pouvoir. Et le pouvoir, comme le disait Foucault, est toujours une forme de violence. Une violence subtile, insidieuse, mais une violence tout de même.
Alors oui, il est temps de dire non. Non à cette science qui se met au service des puissants. Non à cette écologie qui se contente de verdir les façades. Non à cette dictature verte qui nous promet un monde durable tout en continuant à détruire la planète. Il est temps de dire oui à une autre science, une science insoumise, une science qui refuse de se soumettre aux lois du marché, aux impératifs de la croissance, aux dogmes du productivisme. Une science qui ose dire que la vérité n’est pas toujours bonne à entendre, que la réalité n’est pas toujours conforme à nos désirs, que l’effondrement n’est pas une fatalité mais le résultat de nos choix.
Et c’est ici que Barrau, dans sa radicalité, nous montre la voie. Car il ne se contente pas de dénoncer les mensonges du système. Il propose une autre vision du monde, une vision où l’humanité n’est plus le centre de l’univers, mais une partie d’un tout, un maillon d’une chaîne infinie de vies et de morts, de créations et de destructions. Une vision où la science n’est plus un outil de domination, mais un moyen de comprendre notre place dans le cosmos, notre responsabilité envers les générations futures, notre devoir de préserver la beauté et la diversité du vivant. Une vision où l’écologie n’est plus une simple question de « conséquences » à gérer, mais une éthique, une manière d’être au monde, une façon de vivre en harmonie avec la nature plutôt que contre elle.
Alors, face à l’article de Diacritik, face à cette pensée molle et complice, face à cette résignation déguisée en pragmatisme, il est temps de dire non. Non, nous ne nous contenterons pas de gérer les conséquences. Non, nous ne nous soumettrons pas à la dictature verte des technocrates. Non, nous ne renoncerons pas à notre devoir de résistance. Car l’écologie, la vraie, est une insoumission. Une insoumission contre l’ordre établi, contre les puissants, contre les mensonges. Une insoumission qui, comme celle de Grothendieck, de Barrau, de tous les grands esprits qui ont refusé de plier, est la seule voie possible pour éviter l’effondrement.
Alors, à tous les scientifiques, à tous les intellectuels, à tous ceux qui ont encore un peu de lucidité et de courage, je dis : réveillez-vous ! Sortez de vos laboratoires, de vos bureaux, de vos tours d’ivoire. Descendez dans la rue, prenez la parole, refusez de servir de caution à un système qui vous instrumentalise. Car la science, la vraie, n’est pas un métier, ni même une vocation. C’est une responsabilité. Une responsabilité envers l’humanité, envers la planète, envers les générations futures. Une responsabilité qui exige de nous que nous osions dire non, que nous osions nous rebeller, que nous osions insoumis.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin ravagé par les parasites, se contenterait d’arracher les feuilles jaunies sans jamais s’attaquer aux racines du mal. Il passerait ses journées à courir d’une plante à l’autre, à badigeonner les tiges de produits chimiques, à prier pour que la pluie tombe au bon moment. Mais jamais il ne remettrait en cause son propre rôle dans cette tragédie. Jamais il ne se demanderait si ce n’est pas sa manière même de cultiver, de labourer, de sélectionner, qui a créé les conditions de la catastrophe. Jamais il ne songerait à changer radicalement ses méthodes, à renoncer à ses outils, à ses certitudes, à ses habitudes. Et pourtant, c’est bien là que réside la seule issue possible. Car un jardin, voyez-vous, n’est pas une machine. C’est un écosystème vivant, complexe, fragile, où chaque élément est lié aux autres par des milliers de fils invisibles. Et si l’on veut le sauver, il faut accepter de tout repenser, de tout réinventer, de tout recommencer. Il faut accepter de se perdre pour se retrouver. Il faut accepter de mourir pour renaître. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond. D’une mort et d’une renaissance. La mort d’un monde ancien, épuisé, moribond. Et la naissance d’un monde nouveau, encore incertain, encore fragile, mais porteur d’espoir. Alors, à nous de choisir. À nous de décider si nous voulons être les jardiniers de la fin, ou les semeurs de l’aube.