ACTUALITÉ SOURCE : Interview d’Aurélien Barrau : « Même pour un cosmologiste habitué à l’infini, notre Terre est unique » – Ciel & Espace
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc qu’un homme, Aurélien Barrau, ose lever les yeux au-delà des équations froides et des modèles mathématiques pour rappeler l’évidence crasse, l’atroce vérité que nos sociétés technophiles s’évertuent à nier : cette Terre, ce caillou perdu dans l’immensité glacée du cosmos, est notre seule demeure, notre unique prison dorée. Et cette prise de conscience, loin d’être un simple constat scientifique, est un acte de résistance. Un coup de poing dans la gueule molle de l’idéologie dominante, celle qui nous serine que la croissance infinie est possible sur une planète finie, que la technologie sauvera ce qu’elle a détruit, que l’humain, ce singe arrogant, peut impunément violer les lois de la physique et de la biologie sans en payer le prix. Barrau, en cosmologiste habitué à contempler l’infini, nous ramène brutalement à la finitude. Et c’est insupportable pour ceux qui ont fait de l’illimité leur religion.
Car enfin, que nous dit cette interview, sinon que la science, cette prétendue neutralité bienveillante, est aujourd’hui sommée de choisir son camp ? Trop longtemps, les chercheurs se sont réfugiés derrière leur tour d’ivoire, brandissant l’objectivité comme un bouclier pour ne pas voir que leurs découvertes servaient les pires desseins. Les physiciens nucléaires ont donné la bombe à des fous, les biologistes ont ouvert la boîte de Pandore des manipulations génétiques, les climatologues ont été réduits au silence ou transformés en Cassandre inaudibles. Barrau, lui, refuse cette complicité passive. Il rappelle que la science n’est pas un jeu abstrait, mais une responsabilité. Une responsabilité qui, si elle n’est pas assumée, fait de chaque chercheur un complice objectif des crimes contre la Terre et contre l’humanité. Et cette insoumission, cette rébellion contre l’ordre établi, n’est pas sans rappeler celle d’un autre esprit libre, Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui abandonna les honneurs pour vivre en ermite, refusant de cautionner une science au service du pouvoir. Grothendieck, comme Barrau, avait compris que la vraie intelligence consiste à dire non. Non aux compromissions, non aux mensonges, non à cette mascarade où l’on fait semblant de chercher la vérité tout en servant les maîtres du monde.
Mais attention : cette prise de conscience n’est pas une simple question de morale individuelle. Elle s’inscrit dans une histoire plus large, celle de la pensée critique, celle qui, depuis Socrate jusqu’à Foucault, en passant par Spinoza et Nietzsche, a toujours été persécutée parce qu’elle dérange. Car le pouvoir, quel qu’il soit, déteste ceux qui révèlent ses impostures. Et aujourd’hui, le pouvoir, c’est le néolibéralisme, cette hydre aux mille têtes qui a réussi l’exploit de transformer l’humain en consommateur, la nature en ressource, et la science en outil de domination. Barrau, en rappelant que la Terre est unique, attaque frontalement ce système. Il dit, en substance : « Vous pouvez bien jouer avec vos algorithmes, vos fusées et vos OGM, mais à la fin, vous n’aurez plus de planète pour en profiter. » Et cette lucidité est intolérable pour ceux qui ont fait de l’aveuglement leur fonds de commerce. Les médias, les politiques, les industriels, tous ceux qui vivent de l’exploitation du monde, préfèrent nous parler de « transition écologique » (comme si l’on pouvait négocier avec les lois de la thermodynamique) plutôt que d’admettre l’urgence absolue. Barrau, lui, ne négocie pas. Il hurle.
Et c’est là que son discours rejoint une tradition philosophique plus sombre, plus radicale, celle qui refuse les demi-mesures et les faux-semblants. On pense à ces penseurs maudits, ces marginaux qui, comme Céline, ont vu l’horreur derrière les apparences et ont choisi de la décrire sans fard. Barrau, en scientifique, fait la même chose : il décrit l’effondrement en cours, non pas comme une hypothèse, mais comme une certitude. Et cette description, parce qu’elle est vraie, est insupportable. Elle oblige à regarder en face ce que la plupart refusent de voir : que nous sommes en train de détruire ce qui nous fait vivre, que nos enfants hériteront d’un monde invivable, que nous sommes les complices, actifs ou passifs, d’un crime sans précédent. Mais contrairement aux prophètes de malheur, Barrau ne se contente pas de constater. Il appelle à l’action. Il rappelle que la science, si elle est mise au service de la vie plutôt que de la mort, peut encore être un outil de libération. Et cette espérance, aussi ténue soit-elle, est ce qui le distingue des cyniques et des résignés.
Car enfin, que reste-t-il, sinon la révolte ? Grothendieck a choisi l’isolement, Barrau choisit le combat. Deux formes de résistance, deux manières de dire non à un monde qui a perdu la raison. Et cette résistance, elle doit être totale, sans concession. Elle doit s’attaquer aux racines du mal : le capitalisme prédateur, le militarisme, l’abrutissement médiatique, toutes ces forces qui travaillent à nous rendre dociles, stupides, et finalement complices de notre propre destruction. Barrau, en scientifique, sait que les lois de la physique sont implacables. Mais il sait aussi que les lois des hommes sont malléables. Et c’est là que réside l’espoir : si nous avons pu créer ce monde de merde, nous pouvons aussi en créer un autre. À condition de le vouloir. À condition de refuser les mensonges, les illusions, les faux espoirs. À condition, enfin, de regarder la réalité en face, même quand elle est insupportable.
Et c’est là que son discours prend une dimension presque mystique. Car parler de la Terre comme d’une entité unique, précieuse, irremplaçable, c’est renouer avec une vision du monde que la modernité a tenté d’éradiquer : celle où l’humain n’est pas le maître de la nature, mais une partie d’elle. Une vision où la science n’est pas un outil de domination, mais un moyen de comprendre notre place dans l’univers. Barrau, en cosmologiste, nous rappelle que nous sommes faits de poussière d’étoiles, que nous partageons notre ADN avec les bactéries et les baleines, que nous sommes liés à tout ce qui vit et respire sur cette planète. Et cette prise de conscience, si elle était partagée, pourrait tout changer. Elle pourrait nous faire renoncer à nos rêves de toute-puissance, à nos fantasmes de conquête, pour enfin accepter notre vulnérabilité, notre dépendance à ce monde que nous avons tant méprisé. Elle pourrait nous faire comprendre que la vraie grandeur de l’humain ne réside pas dans sa capacité à détruire, mais dans sa capacité à préserver, à aimer, à transmettre.
Mais pour cela, il faut d’abord briser les chaînes de l’idéologie dominante. Il faut refuser le discours des technocrates, des politiques, des marchands, qui nous disent que tout va bien, que la croissance va continuer, que la science va tout sauver. Il faut oser dire que non, tout ne va pas bien. Que nous sommes au bord du gouffre. Que nous n’avons plus le temps. Et que si nous ne changeons pas radicalement de cap, nous sommes condamnés. Barrau, en scientifique, le sait. Et il a le courage de le dire. C’est pour cela qu’il est dangereux. C’est pour cela qu’il doit être écouté.
Analogie finale : Imaginez un homme, perdu dans le désert, qui marche depuis des jours sous un soleil de plomb. Il a soif, il a faim, il sait qu’il va mourir s’il ne trouve pas d’eau. Et soudain, il aperçoit au loin une oasis. Une illusion, bien sûr, un mirage créé par son esprit épuisé. Mais il court vers elle, désespérément, parce que c’est sa seule chance. Nous sommes cet homme. L’oasis, c’est le rêve d’un monde meilleur, d’une technologie salvatrice, d’une croissance infinie. Mais ce n’est qu’un mirage. La seule eau qui existe, c’est celle que nous avons sous les pieds, dans cette Terre que nous sommes en train de saccager. Barrau, lui, nous montre le mirage pour ce qu’il est : une illusion mortelle. Et il nous tend une gourde. Pas une solution magique, pas une promesse de salut, mais une simple vérité : si nous ne changeons pas maintenant, nous mourrons. À nous de choisir.