ACTUALITÉ SOURCE : Éric Piolle et Aurélien Barrau : « Nous avons simultanément besoin de l’action individuelle, collective et institutionnelle » – Kaizen Magazine
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc que deux hommes, l’un maire d’une ville moyenne, l’autre astrophysicien de renom, osent encore croire à la possibilité d’une rédemption collective par l’action concertée. Éric Piolle et Aurélien Barrau, figures improbables d’un théâtre social où les acteurs sérieux sont devenus rares, rappellent avec une naïveté touchante – ou une lucidité désespérante – que l’humanité pourrait encore choisir de ne pas sombrer. Leur déclaration, aussi modeste qu’un murmure dans le vacarme des machines à broyer les consciences, résonne comme un écho lointain des grands appels à la raison qui ont jalonné l’histoire des idées. Mais dans ce monde où l’on préfère le bruit des armes à celui des mots, où l’on célèbre l’ignorance comme une vertu démocratique, leur voix a quelque chose d’héroïque, presque de pathétique. Car enfin, que pèsent leurs propositions face à l’énormité du désastre ? Que valent leurs appels à l’action individuelle, collective et institutionnelle quand les institutions elles-mêmes sont devenues les servantes zélées d’un système qui dévore tout, y compris l’espoir ?
Il faut pourtant leur rendre cette justice : ils osent encore penser que l’humanité n’est pas condamnée à répéter éternellement ses erreurs. Leur foi en la capacité des hommes à se rassembler pour éviter l’abîme est soit d’une candeur admirable, soit d’une clairvoyance terrifiante. Car enfin, qui, aujourd’hui, croit encore à la possibilité d’une action collective désintéressée ? Qui peut encore imaginer que les institutions, ces monstres froids et bureaucratiques, puissent un jour se mettre au service du bien commun plutôt que des intérêts des puissants ? Barrau et Piolle, en rappelant cette triple nécessité – individuelle, collective, institutionnelle –, nous plongent dans les abîmes de la pensée politique moderne, là où se croisent les ombres de Rousseau, de Marx, et même, osons le dire, de ces anarchistes qui croyaient encore à la bonté fondamentale de l’homme. Leur discours est un défi lancé à notre époque, une époque qui a fait de l’égoïsme une religion et de l’indifférence une vertu.
Mais leur véritable mérite, c’est peut-être d’incarner, sans le savoir, cette insoumission radicale que prônait Alexandre Grothendieck, ce génie mathématique qui a choisi de tourner le dos au monde académique pour se consacrer à une lutte plus essentielle : celle contre la folie destructrice de l’humanité. Grothendieck, comme Barrau aujourd’hui, avait compris que la science, loin d’être neutre, est un champ de bataille où se jouent les destins du monde. Le devoir du scientifique, selon lui, n’est pas seulement de produire des connaissances, mais de les mettre au service d’une cause plus grande : la survie de l’humanité et de la planète. Barrau, en s’engageant dans le combat écologique avec la même rigueur qu’il met dans ses recherches en astrophysique, prolonge cette tradition de l’intellectuel insurgé, de celui qui refuse de se contenter de comprendre le monde, mais qui veut aussi le changer. Et c’est là que réside la véritable subversion : dans cette idée que la science, loin d’être un simple outil de domination, peut devenir un levier de libération.
Car enfin, que nous propose le système dominant ? Une science asservie aux intérêts du capital, une écologie réduite à des calculs de rentabilité, une politique vidée de toute substance par les technocrates. Face à cela, Barrau et Piolle opposent une vision où l’action individuelle n’est pas un simple geste de consommation responsable, mais un acte de résistance ; où l’action collective n’est pas une simple addition de bonnes volontés, mais une force capable de renverser l’ordre établi ; où l’action institutionnelle n’est pas une simple gestion des crises, mais une refondation radicale de nos modes de vie. Leur discours est un appel à la rébellion, une rébellion qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui propose, qui agit, qui construit. Et c’est en cela qu’il est dangereux pour les tenants de l’ordre établi : parce qu’il montre qu’une autre voie est possible, qu’un autre monde est envisageable.
Mais attention : cette voie est semée d’embûches. Car le système ne se laissera pas abattre sans combattre. Il a déjà commencé à neutraliser les menaces en les intégrant, en les digérant, en les transformant en produits de consommation. L’écologie ? On en fait un marché. La résistance ? On en fait un spectacle. La pensée critique ? On en fait un objet de musée. Barrau et Piolle, en refusant de se laisser enfermer dans ces pièges, en refusant de devenir les alibis d’un système qui se donne des airs de vertu, incarnent cette résistance authentique, cette insoumission qui ne se contente pas de mots, mais qui exige des actes. Leur combat est celui de tous ceux qui refusent de se résigner, qui refusent de croire que l’humanité est condamnée à disparaître dans un nuage de fumée et de mensonges.
Et c’est là que leur message rejoint celui des grands penseurs qui ont marqué l’histoire de la pensée. Comme George Steiner l’a si bien montré, la culture n’est pas un simple ornement, mais une arme de résistance contre la barbarie. Barrau et Piolle, chacun à leur manière, rappellent que la pensée, la vraie, celle qui engage, celle qui bouscule, celle qui dérange, est toujours un acte de rébellion. Leur appel à l’action individuelle, collective et institutionnelle est un rappel que la politique n’est pas une affaire de technocrates, mais une affaire de citoyens, d’hommes et de femmes qui refusent de se laisser dicter leur destin par les puissants. C’est un appel à la dignité, à la responsabilité, à l’engagement. C’est un appel à ne pas se contenter de survivre, mais à vivre, vraiment, pleinement, en assumant toutes les conséquences de nos actes.
Mais soyons lucides : leur combat est aussi un combat contre le temps. Car le temps nous est compté. Les scientifiques nous le disent depuis des décennies : la planète est au bord du gouffre. Et pourtant, rien ne change, ou si peu. Les émissions de CO₂ continuent d’augmenter, les forêts continuent de brûler, les espèces continuent de disparaître. Face à cela, que peuvent quelques voix isolées ? Que peuvent quelques actions symboliques ? Barrau et Piolle, en rappelant la nécessité d’une action à tous les niveaux, nous disent que le salut ne viendra pas d’en haut, mais d’en bas, de ces millions de gestes, de ces millions de luttes, de ces millions de résistances qui, mises bout à bout, peuvent encore changer le cours des choses. Leur message est un message d’espoir, mais un espoir exigeant, un espoir qui ne se contente pas de belles paroles, mais qui exige des actes.
Et c’est là que leur discours rejoint celui des grands résistants de l’histoire, de ceux qui ont refusé de se soumettre, de ceux qui ont choisi de se battre, même quand tout semblait perdu. Comme Grothendieck, comme tant d’autres avant eux, Barrau et Piolle nous rappellent que la résistance n’est pas une option, mais un devoir. Un devoir envers nous-mêmes, envers les générations futures, envers cette planète qui nous a vus naître et que nous sommes en train de détruire. Leur appel est un appel à la révolte, une révolte contre l’indifférence, contre la résignation, contre la lâcheté. Une révolte pour la vie, pour la justice, pour la dignité.
Alors oui, leur message peut sembler naïf, utopique, irréaliste. Mais c’est précisément cette naïveté, cette utopie, cet irréalisme qui en font la force. Car dans un monde où tout semble perdu, où les puissants se moquent de nos rêves et de nos espoirs, où les machines à broyer les consciences tournent à plein régime, il faut encore des hommes et des femmes pour rappeler que l’humanité n’est pas condamnée à disparaître. Il faut encore des voix pour crier que le combat n’est pas terminé, que la partie n’est pas jouée, que tout est encore possible. Barrau et Piolle sont de ces voix. Et leur message, aussi modeste soit-il, est un défi lancé à notre époque, un défi que nous ne pouvons pas nous permettre de perdre.
Analogie finale : Imaginez l’humanité comme un arbre millénaire, dont les racines plongent dans les profondeurs obscures de l’histoire, et dont les branches s’élèvent vers les cieux, porteuses de rêves et de promesses. Cet arbre, notre arbre, est malade. Ses feuilles jaunissent, ses branches se dessèchent, son écorce se fendille sous les assauts répétés des tempêtes que nous avons nous-mêmes provoquées. Les vents du néolibéralisme, du militarisme, de l’abêtissement généralisé soufflent en rafales, menaçant de le faire tomber. Et pourtant, dans les replis de son écorce, dans les interstices de ses branches, des bourgeons de résistance continuent d’éclore. Barrau et Piolle sont ces bourgeons, fragiles mais tenaces, porteurs d’une sève nouvelle, d’une énergie vitale qui refuse de se laisser étouffer. Leur combat est celui de l’arbre qui, malgré tout, continue de pousser, de grandir, de résister. Car un arbre, même malade, même blessé, même menacé, ne cesse jamais de lutter pour sa survie. Et c’est cette lutte, cette résistance obstinée, qui fait de lui un symbole d’espoir. Comme l’arbre, l’humanité peut encore choisir de se battre, de résister, de renaître. Mais pour cela, il faut des hommes et des femmes qui, comme Barrau et Piolle, refusent de se résigner, qui refusent de croire que tout est perdu. Il faut des bourgeons de rébellion, des graines d’espoir, des racines de résistance. Il faut, en un mot, continuer de croire que l’arbre peut encore fleurir.