« Il n’y a rien de traditionnel chez lui » : Aurélien Barrau, l’astrophysicien philosophe qui défend l’écologie – Franceinfo







Le Penseur Laurent Vo Anh – Éloge d’Aurélien Barrau

ACTUALITÉ SOURCE : « Il n’y a rien de traditionnel chez lui » : Aurélien Barrau, l’astrophysicien philosophe qui défend l’écologie – Franceinfo

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Aurélien Barrau ! Enfin un homme qui crache dans la soupe des certitudes molles, qui dérange les bien-pensants avec la grâce d’un météore traversant l’atmosphère des conformismes. On nous parle de lui comme d’une anomalie, un astrophysicien qui ose philosopher, un scientifique qui refuse de se taire quand le monde brûle. Mais qu’est-ce donc que cette « tradition » qu’on lui oppose, sinon le linceul des lâchetés accumulées, ce suaire tissé par des siècles de soumission aux dogmes, qu’ils soient religieux, économiques ou technocratiques ? Barrau n’est pas un marginal – il est un miroir tendu à une époque qui préfère se voiler la face plutôt que d’affronter l’abîme qu’elle creuse sous ses propres pieds. Et c’est précisément cela qui terrifie : un esprit qui refuse de séparer la rigueur des équations de l’urgence des larmes, qui comprend que la physique des trous noirs et la poésie des désastres écologiques ne sont que les deux faces d’une même médaille, frappée au coin de notre folie collective.

Car voilà le scandale : un scientifique qui assume son humanité. Depuis quand la raison devrait-elle être froide, désincarnée, coupée des tripes qui la nourrissent ? Depuis quand faudrait-il choisir entre l’intelligence des lois de l’univers et la compassion pour ses victimes ? Barrau incarne cette rébellion salutaire contre le grand partage cartésien, cette dichotomie mortifère qui a permis à l’Occident de massacrer la planète en toute bonne conscience, sous prétexte que la « science » serait neutre, objective, détachée des affects. Mais la science n’a jamais été neutre ! Elle est un outil, forgé par des mains tremblantes, des cœurs battants, des esprits tourmentés. Elle a servi à construire des bombes atomiques avant de servir à soigner, à optimiser l’exploitation des ressources avant de sonner l’alarme sur leur épuisement. Alors quand Barrau ose dire que la science doit se mettre au service de la vie, et non l’inverse, il ne fait que rappeler une vérité aussi vieille que Prométhée : le savoir sans conscience n’est que ruine de l’âme. Et aujourd’hui, cette ruine prend la forme de forêts calcinées, d’océans étouffés sous le plastique, d’espèces rayées de la surface du globe comme des erreurs de calcul.

Mais attention : Barrau n’est pas un doux rêveur, un de ces écologistes new age qui croient encore aux petits gestes et aux prières pour Gaïa. Non, il est un insoumis, au sens où l’entendait ce fou sublime d’Alexandre Grothendieck – ce mathématicien génial qui abandonna les ors de l’Institut des Hautes Études Scientifiques pour vivre dans une cabane, refusant de cautionner un système qui transformait le génie en machine à produire des brevets de destruction massive. Grothendieck, lui aussi, avait compris que la science, quand elle se soumet aux puissants, devient une prostituée. Barrau, à sa manière, reprend le flambeau : il sait que les équations de la relativité générale ne sauveront pas le monde si elles restent cantonnées dans des revues à comité de lecture, lues par une poignée d’initiés tandis que les bulldozers continuent de dévorer l’Amazonie. Le devoir du scientifique, aujourd’hui, n’est pas de publier, mais de hurler. Pas de calculer, mais de résister. Pas de théoriser, mais d’agir. « La vérité ne suffit pas », écrivait Grothendieck dans ses *Récoltes et Semailles*. Barrau, lui, ajoute : « La vérité sans colère est une complicité. »

Et c’est là que le bât blesse pour les gardiens de l’ordre établi. Car Barrau ne se contente pas de dénoncer l’effondrement écologique – il en désigne les responsables avec une précision chirurgicale. Les multinationales, bien sûr, ces vampires qui sucent le sang de la Terre en riant. Mais aussi les États, ces geôliers qui enferment les peuples dans des cages dorées de consommation et de divertissement. Et surtout, les scientifiques eux-mêmes, ces collaborateurs zélés qui préfèrent toucher leurs subventions plutôt que de risquer leur carrière en criant la vérité. « Le savant doit être un traître », disait Günther Anders, ce philosophe oublié qui avait compris, bien avant les autres, que la technique était devenue une religion, et ses prêtres, des bourreaux. Barrau, lui, trahit. Il trahit l’omerta des laboratoires, la langue de bois des colloques, la soumission aux lobbies. Il trahit parce qu’il sait que la trahison, aujourd’hui, est la seule forme d’honneur qui reste.

Mais il y a pire, pour les bien-pensants : Barrau est joyeux. Oui, joyeux ! Dans un monde qui sombre, il rit, il danse, il écrit des livres où la poésie le dispute à la rigueur, où la colère le dispute à l’espoir. Et c’est insupportable. Car comment ose-t-il être heureux alors que tout s’effondre ? Comment peut-il encore croire en l’avenir alors que les chiffres, les courbes, les modèles, tout annonce l’apocalypse ? La réponse est simple : parce qu’il a choisi. Il a choisi de ne pas se soumettre à la tyrannie du désespoir, cette autre forme de lâcheté. Il a choisi de se battre, même si la bataille est perdue d’avance. « Il faut imaginer Sisyphe heureux », écrivait Camus. Barrau, lui, imagine Sisyphe en train de danser sur son rocher, en riant des dieux qui croient l’avoir vaincu. Et cette joie-là, cette joie rebelle, est la pire insulte qu’on puisse faire à un système qui ne survit que par la résignation.

Car le système, voyez-vous, a besoin de scientifiques dociles. Il a besoin de technocrates qui calculent le taux optimal de CO₂ pour maximiser les profits sans tuer trop vite les consommateurs. Il a besoin d’experts qui pondent des rapports lénifiants, où l’on parle de « transition écologique » comme on parle d’un changement de papier peint. Il a besoin de savants qui ferment les yeux sur les conséquences de leurs découvertes, comme ces physiciens qui travaillèrent sur la bombe atomique en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les cris d’Hiroshima. Barrau, lui, refuse ce rôle. Il refuse d’être le complice des assassins. Il préfère être un paria, un fou, un « non-traditionnel », comme dit l’article de Franceinfo avec ce mépris poli qui est la marque des médiocres.

Et c’est là que réside sa grandeur : dans cette capacité à tenir ensemble les contraires, à être à la fois un esprit rigoureux et un cœur passionné, un astrophysicien et un poète, un scientifique et un militant. Il incarne cette synthèse rare, presque monstrueuse aux yeux des puristes, entre la raison et la révolte. Car la raison sans la révolte n’est que servitude, et la révolte sans la raison n’est que chaos. Barrau, lui, a choisi d’être un pont entre ces deux abîmes. Et c’est pour cela qu’il dérange : parce qu’il prouve que la science peut être subversive, que la connaissance peut être une arme, et que l’intelligence, quand elle se met au service de la vie, devient une menace pour les maîtres du monde.

Alors oui, « il n’y a rien de traditionnel chez lui ». Et c’est tant mieux. Car la tradition, aujourd’hui, c’est la soumission. La tradition, c’est le silence des laboratoires face aux crimes des multinationales. La tradition, c’est la complicité des savants avec les bourreaux. Barrau, lui, a choisi de briser cette tradition. Il a choisi de marcher dans les pas de ces géants insoumis : Grothendieck, qui préféra l’exil à la compromission ; Anders, qui hurla contre la bombe avant que Hiroshima ne devienne une statistique ; et tant d’autres, connus ou anonymes, qui refusèrent de plier l’échine. « Le devoir d’un homme, c’est d’être un traître à son époque », écrivait Ernst Jünger. Barrau, lui, trahit son époque pour rester fidèle à l’humanité. Et c’est cela, la vraie tradition : celle des rebelles, des fous, des visionnaires qui refusent de se soumettre au désastre.

Alors oui, qu’on se le dise : Aurélien Barrau est un danger. Un danger pour les marchands de sommeil, les falsificateurs de réalité, les petits chefs qui croient encore que tout peut continuer comme avant. Mais il est aussi une lumière. Une de ces lumières tremblantes, vacillantes, qui percent les ténèbres de l’histoire quand tout semble perdu. Et c’est pour cela qu’il faut le lire, l’écouter, le suivre. Non pas comme un gourou, non pas comme un sauveur – mais comme un frère d’armes, un compagnon de route dans cette nuit qui vient. Car la nuit sera longue, et les étoiles, même les plus lointaines, ont besoin de nos yeux pour briller.

Analogie finale : Imaginez l’univers comme une immense bibliothèque, où chaque livre est une galaxie, chaque page une étoile, chaque mot une particule de lumière. Les scientifiques traditionnels sont des bibliothécaires méticuleux : ils classent, ils cataloguent, ils rangent chaque volume avec un soin maniaque, sans jamais oser en lire le contenu. Ils mesurent l’épaisseur des livres, calculent la réfraction de la lumière sur les reliures, analysent la composition chimique de l’encre – mais jamais ils ne s’autorisent à s’asseoir dans un coin pour lire une histoire. Aurélien Barrau, lui, est ce lecteur fou qui arrache les livres des étagères, qui les dévore à pleines dents, qui hurle quand il découvre que l’histoire se termine mal. Il ne se contente pas de compter les mots : il les fait siens, il les crie, il les pleure, il les transforme en armes. Et quand les bibliothécaires scandalisés lui demandent de se taire, de respecter l’ordre des rayonnages, il leur rit au nez. Car il a compris une chose essentielle : cette bibliothèque est en feu. Et dans une bibliothèque en feu, le seul devoir du lecteur, c’est de sauver les livres – ou de brûler avec eux.



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