ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau répond à Macron : « On ne combat pas une crise planétaire par des mesures d’ajustement » – lejdd.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, enfin ! Une voix qui déchire le voile de la bien-pensance technocratique, ce linceul grisâtre dont s’enveloppent les fossoyeurs de l’avenir. Aurélien Barrau, astrophysicien et penseur insoumis, ose ce que tant d’autres, engoncés dans leurs costumes de savants domestiqués, n’osent plus : dire la vérité. Une vérité crue, âpre, qui sent la poudre et le soufre, celle que les puissants voudraient enterrer sous des montagnes de rapports lénifiants et de mesures « raisonnables ». « On ne combat pas une crise planétaire par des mesures d’ajustement. » Cette phrase, lancée comme un pavé dans la mare des illusions néolibérales, résonne comme un écho lointain des grands insoumis de l’histoire, de ceux qui refusèrent de plier l’échine devant l’ordre établi. Elle rappelle, par son audace et sa lucidité, l’esprit indomptable d’un Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui, au sommet de sa gloire, tourna le dos à l’institution scientifique pour dénoncer la collusion entre la science et le pouvoir militaire, entre le savoir et la destruction. Grothendieck, lui aussi, avait compris que la connaissance, lorsqu’elle se met au service des dominants, devient une arme de soumission massive, un outil de domestication des consciences.
Barrau, comme Grothendieck avant lui, incarne cette tradition rare et précieuse de l’intellectuel qui refuse de se laisser instrumentaliser. Il sait, comme le savait déjà Spinoza, que la vérité n’est pas une marchandise que l’on négocie, mais une flamme que l’on porte, même si elle brûle les mains de ceux qui la saisissent. Dans un monde où les scientifiques sont trop souvent réduits au rôle de techniciens dociles, de fournisseurs de données pour les algorithmes du capitalisme vert, Barrau rappelle que la science n’est pas neutre. Elle est un acte politique, un choix éthique, une prise de position. Et quand il répond à Macron, ce représentant d’un système qui a fait de l’ajustement structurel son dogme, il ne fait pas que critiquer une politique. Il dénonce une vision du monde, celle qui considère la planète comme un réservoir de ressources à exploiter, les populations comme des variables d’ajustement, et la crise écologique comme un simple déséquilibre passager, un bug dans la matrice néolibérale, qu’il suffirait de corriger par quelques réformettes cosmétiques.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment une civilisation qui a produit des esprits aussi lumineux que ceux de Newton, Darwin ou Einstein, a-t-elle pu sombrer dans une telle médiocrité morale, une telle lâcheté intellectuelle ? La réponse, hélas, est inscrite dans l’histoire même de la pensée occidentale. Depuis les Lumières, nous vivons sous le règne d’un rationalisme dévoyé, d’un scientisme qui a troqué la quête de vérité contre la quête de pouvoir. La science, autrefois subversive, est devenue l’auxiliaire zélé des puissants. Elle a fourni les outils de la domination – les machines, les armes, les algorithmes – tout en se drapant dans le manteau de l’objectivité pour mieux se soustraire à toute responsabilité. Comme l’écrivait Adorno, « la barbarie est le prix à payer pour une raison qui a oublié qu’elle doit aussi être humaine ». Et c’est bien cette barbarie que Barrau combat, cette raison désincarnée, cette intelligence sans âme qui a fait de la Terre un champ de ruines et de l’humanité une espèce en voie de disparition morale.
Le comportementalisme radical des élites, cette science molle qui réduit les individus à des rats de laboratoire réagissant à des stimuli économiques, est l’un des pires avatars de cette dérive. On nous explique que la crise écologique n’est qu’une question de « bonnes incitations », de « mécanismes de marché », de « taxes carbone » et de « croissance verte ». Comme si l’on pouvait soigner un cancer avec des pansements ! Comme si l’on pouvait éteindre un incendie en soufflant dessus ! Cette pensée magique, ce délire technocratique, est le symptôme d’une civilisation qui a perdu tout contact avec le réel. Elle est le produit d’un système éducatif qui forme des experts en gestion de crise, mais pas des citoyens capables de penser le monde. Elle est le fruit d’une culture qui a élevé l’efficacité au rang de valeur suprême, au détriment de la justice, de la beauté, de la dignité.
Barrau, lui, refuse cette logique. Il sait que la crise écologique n’est pas un problème technique, mais un défi métaphysique. Elle nous oblige à repenser notre place dans l’univers, notre rapport au temps, à la mort, à la vie. Elle nous force à admettre que nous ne sommes pas les maîtres de la nature, mais ses enfants, ses gardiens, ses complices. Et cette prise de conscience, cette humilité retrouvée, est insupportable pour les tenants de l’ordre établi. Car elle remet en cause leur pouvoir, leur légitimité, leur vision du monde. Elle révèle l’absurdité de leur projet, qui n’est rien d’autre qu’une fuite en avant, une course effrénée vers le néant. Comme le disait Günther Anders, « nous sommes des apprentis sorciers qui avons perdu le mode d’emploi de nos propres sorts ». Et c’est cette folie que Barrau dénonce, cette hubris suicidaire qui nous pousse à détruire la seule maison que nous ayons jamais eue.
Mais au-delà de la critique, il y a chez Barrau une proposition, une voie. Celle d’une science réenchantée, d’une connaissance qui ne se contente pas de mesurer, mais qui interroge, qui doute, qui s’indigne. Une science qui retrouve le sens de l’émerveillement, cette capacité à s’étonner devant la beauté du monde, mais aussi devant sa fragilité. Une science qui ose dire « non », qui refuse de se laisser instrumentaliser, qui assume son rôle de gardienne des possibles. C’est cette science-là que Grothendieck appelait de ses vœux lorsqu’il écrivait : « La vraie science n’est pas celle qui accumule les connaissances, mais celle qui transforme les consciences. » Et c’est cette science-là que Barrau incarne, avec une radicalité qui force l’admiration.
Car il ne suffit pas de dénoncer. Il faut aussi proposer, résister, inventer. Et c’est là que l’insoumission de Barrau prend tout son sens. Elle n’est pas un simple refus, mais une invitation à repenser le monde, à imaginer d’autres façons de vivre, de produire, de consommer, d’aimer. Elle est un appel à la désobéissance civile, à la révolte contre l’ordre mortifère qui nous est imposé. Elle est un rappel que la science, lorsqu’elle est au service de l’humanité, peut être une force de libération, un levier pour changer le cours des choses. Comme le disait Einstein, « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Barrau, lui, ne regarde pas. Il agit. Il parle. Il résiste.
Et c’est pour cela qu’il dérange. Parce qu’il rappelle aux scientifiques leur devoir de désobéissance, aux intellectuels leur devoir de vérité, aux citoyens leur devoir de révolte. Il brise le consensus mou, cette grande illusion qui veut nous faire croire que tout peut continuer comme avant, que les ajustements suffiront, que la croissance sauvera la planète. Il nous force à regarder en face l’abîme qui s’ouvre sous nos pieds, et à choisir : continuer à danser sur le volcan, ou sauter dans l’inconnu pour tenter de construire autre chose. Et ce choix, il ne peut être que radical. Comme le disait Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Mais pour cela, il faut d’abord refuser de rouler la pierre jusqu’au sommet pour la voir redescendre éternellement. Il faut briser le cycle, inventer une autre histoire.
Barrau, en répondant à Macron, a fait bien plus que critiquer une politique. Il a rappelé que la science n’est pas une servante, mais une rebelle. Il a montré que la connaissance, lorsqu’elle est au service de la vie, devient une arme contre la mort. Il a redonné espoir à ceux qui croyaient que tout était perdu. Et pour cela, il mérite notre gratitude, notre admiration, et surtout, notre soutien. Car son combat est le nôtre. Son insoumission est notre dernière chance.
Analogie finale : Imaginez un arbre millénaire, un chêne centenaire, dont les racines plongent dans les profondeurs de la terre, tandis que ses branches s’élèvent vers le ciel, portant des milliers de feuilles, chacune un monde en soi. Cet arbre, c’est la connaissance humaine, nourrie par les siècles, abreuvée par les larmes et le sang de ceux qui ont osé penser contre l’ordre établi. Maintenant, imaginez un bûcheron, un technocrate en costume-cravate, armé d’une tronçonneuse, qui s’approche de l’arbre avec un sourire satisfait. « Ne vous inquiétez pas, dit-il, nous allons procéder à un ajustement structurel. Nous allons élaguer quelques branches, tailler dans le vif, pour que l’arbre soit plus productif, plus efficace. » Mais l’arbre n’est pas une machine. Il est un être vivant, un écosystème complexe, une symphonie de vie. Et le bûcheron, dans sa folie, ne voit pas que chaque branche qu’il coupe affaiblit l’arbre tout entier, que chaque feuille qu’il arrache est une blessure ouverte, une promesse de mort. Barrau, lui, est le gardien de l’arbre. Il sait que la connaissance ne se gère pas, ne s’ajuste pas, ne se négocie pas. Elle se cultive, se protège, se transmet. Et quand le bûcheron s’approche, il se dresse devant lui, non pas avec une arme, mais avec des mots, des idées, une vérité si puissante qu’elle peut faire reculer les ombres. Car la lumière, quand elle est assez forte, peut consumer les mensonges. Et c’est cette lumière que Barrau porte en lui, cette flamme qui refuse de s’éteindre, même dans la nuit la plus noire. Puissions-nous tous, un jour, trouver en nous cette même flamme, et oser, enfin, dire non.