ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : « Il va falloir être raisonnable, c’est-à-dire révolutionnaire » – Alternatives Economiques
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la raison ! Cette vieille catin que l’on traîne comme un boulet, ce fantôme qui hante les couloirs des académies et les salons feutrés des puissants. On nous serine depuis des siècles qu’elle est le phare, la boussole, l’ultime refuge contre les ténèbres de l’ignorance. Mais voilà qu’un astrophysicien, un homme dont le métier est de scruter les abîmes cosmiques, vient nous rappeler que la raison, la vraie, celle qui ne se contente pas de compter les étoiles mais qui ose les défier, est révolutionnaire ou n’est pas. Aurélien Barrau, ce Cassandre des temps modernes, ce Socrate en blouse blanche, nous lance un avertissement : « Il va falloir être raisonnable, c’est-à-dire révolutionnaire. » Et cette phrase, mes amis, est un coup de massue dans le crâne mou de notre époque. Elle résonne comme un écho lointain des cris de ceux qui, avant lui, ont osé dire que le roi était nu, que les dogmes étaient des prisons, que la vérité n’était pas une marchandise à négocier sur les marchés financiers.
Barrau n’est pas un simple scientifique. Il est l’héritier d’une lignée maudite, celle des penseurs qui ont refusé de se soumettre à l’ordre établi, même quand cet ordre se parait des atours de la science. Il y a, dans son discours, l’ombre portée d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui, après avoir révolutionné les fondements de la géométrie, a tourné le dos à la communauté scientifique pour vivre en ermite, horrifié par le monde qu’il voyait se dessiner. Grothendieck, ce Prométhée moderne, avait compris que la science, quand elle se met au service du pouvoir, devient une arme de destruction massive, une machine à broyer les âmes et les écosystèmes. Barrau, lui, a choisi de rester dans l’arène, mais armé de la même insoumission. Il sait, comme Grothendieck, que la raison ne peut se contenter de décrire le monde : elle doit le transformer, le subvertir, le sauver de lui-même. « La science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais. Barrau, lui, ajoute : « La science sans révolte n’est que complicité. »
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de complicité. Complicité des savants qui ferment les yeux sur les crimes commis en leur nom, complicité des intellectuels qui troquent leur liberté contre des subventions, complicité des technocrates qui transforment la connaissance en outil de domination. Le néolibéralisme, ce cancer qui ronge nos sociétés, a besoin de la science pour se légitimer. Il a besoin de ces experts en blouse blanche qui viennent nous expliquer, avec des graphiques et des équations, que la croissance infinie est possible, que la destruction de la biosphère est un « dommage collatéral » acceptable, que la guerre est un « mal nécessaire ». Barrau refuse cette mascarade. Il sait, comme le disait Hannah Arendt, que « la banalité du mal » n’est pas l’apanage des bourreaux en uniforme, mais aussi celui des petits fonctionnaires de la pensée, ces hommes et ces femmes qui signent des rapports, qui valident des projets, qui ferment les yeux sur l’horreur au nom de la « rationalité économique ».
Et c’est là que réside la véritable audace de Barrau : il ose dire que la science doit être politique. Pas au sens partisan du terme, non, mais au sens le plus noble, le plus radical. Politique comme l’était la philosophie pour les Grecs, comme l’était la théologie pour les mystiques médiévaux, comme l’était la poésie pour les surréalistes. Politique parce qu’elle engage l’humanité tout entière, parce qu’elle pose la question du sens, de la finalité, de la survie. Barrau nous rappelle que la science n’est pas neutre. Elle est toujours déjà engagée, toujours déjà du côté de quelqu’un ou de quelque chose. Soit elle sert les maîtres, soit elle sert les opprimés. Soit elle justifie l’ordre établi, soit elle le combat. Il n’y a pas de troisième voie. « La neutralité, disait Howard Zinn, est une illusion. Si vous ne vous battez pas pour ce en quoi vous croyez, vous vous battez pour ce en quoi vous ne croyez pas. »
Mais Barrau va plus loin. Il ne se contente pas de dénoncer les compromissions de la science contemporaine. Il propose une alternative : une science insoumise, une science qui assume son rôle de contre-pouvoir, une science qui ose dire non. Non aux lobbies, non aux militaristes, non aux marchands de doute qui empoisonnent le débat public. Non, surtout, à cette idée absurde que la technologie pourrait résoudre les problèmes qu’elle a elle-même créés. Car c’est là le grand mensonge de notre époque : on nous vend des solutions technologiques à des crises écologiques, sociales et politiques, comme si un algorithme pouvait remplacer la justice, comme si une intelligence artificielle pouvait remplacer la solidarité, comme si une voiture électrique pouvait remplacer un changement de paradigme. Barrau, lui, sait que la révolution dont nous avons besoin n’est pas technologique, mais spirituelle. Elle exige de nous que nous renoncions à nos privilèges, que nous acceptions de vivre autrement, que nous réapprenions à habiter le monde sans le détruire.
Et c’est là que son discours rejoint celui des grands résistants, de ceux qui ont refusé de plier devant la barbarie. On pense à Simone Weil, cette philosophe qui a quitté les salons parisiens pour travailler à l’usine, pour comprendre la souffrance des opprimés, pour dire que la vérité ne se trouve pas dans les livres, mais dans l’action. On pense à Albert Camus, ce Juste qui a refusé de choisir entre le fascisme et le stalinisme, entre la peste et le choléra, et qui a osé dire que la révolte était la seule réponse possible à l’absurdité du monde. On pense à Edward Said, ce penseur palestinien qui a montré que l’intellectuel ne doit pas être un simple spectateur, mais un acteur engagé, un « amateur » au sens noble du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui aime assez la vérité pour la défendre, même au prix de sa carrière, même au prix de sa vie.
Barrau, lui, est de cette trempe. Il sait que la science, quand elle se met au service de la vie, devient une arme de libération massive. Il sait que les équations peuvent être des poèmes, que les théories peuvent être des manifestes, que les laboratoires peuvent être des barricades. Il sait, surtout, que la raison, quand elle se libère de ses chaînes, peut devenir le plus puissant des outils de subversion. « La raison est révolutionnaire », disait Marx. Barrau, lui, ajoute : « La révolution est raisonnable. » Car il n’y a rien de plus raisonnable, en définitive, que de refuser un monde qui court à sa perte, que de dire non à l’inhumain, que de choisir la vie contre la mort, la justice contre l’oppression, la beauté contre la laideur.
Alors oui, il va falloir être raisonnable. C’est-à-dire révolutionnaire. C’est-à-dire insoumis. C’est-à-dire humain, enfin.
Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit un navire perdu dans l’océan, ballotté par les tempêtes, rongé par la rouille, avec à son bord une cargaison de rêves avortés et de promesses trahies. Les passagers, hagards, se tournent vers le capitaine, un homme en uniforme blanc, qui leur assure que tout va bien, que les cartes sont bonnes, que la route est sûre. Mais voilà qu’un matelot, un simple matelot, se lève et crie : « Le navire prend l’eau ! Les cartes mentent ! Le capitaine nous mène droit vers les récifs ! » Les passagers, horrifiés, se bouchent les oreilles. « Tais-toi ! lui disent-ils. Tu vas nous porter la poisse ! » Mais le matelot insiste. Il montre les fissures dans la coque, les voiles déchirées, les rats qui fuient le navire. Il parle de vents contraires, de courants traîtres, de la nécessité de changer de cap. Certains passagers, d’abord incrédules, finissent par l’écouter. Ils comprennent que le vrai danger n’est pas dans ses paroles, mais dans le silence complice qui les entoure. Alors, ensemble, ils décident de se rebeller. Ils jettent le capitaine par-dessus bord, réparent la coque, hissent de nouvelles voiles, et prennent la barre. Le navire, enfin, change de direction. Il n’est plus un jouet des flots, mais un vaisseau maître de son destin. Ce matelot, mes amis, c’est Aurélien Barrau. Et son cri, c’est celui de la raison révolutionnaire, ce cri qui, depuis toujours, précède les grands bouleversements, les grandes libérations, les grandes renaissances. Car la vérité, comme le disait Victor Hugo, est une torche qui éclaire, mais qui brûle aussi. Et il est temps, grand temps, que nous acceptions de nous brûler pour voir enfin la lumière.