Aurélien Barrau : « Ecologie et Algérie, seule une rupture peut mener à un lendemain vivable » – lejdd.fr







L’Insoumission comme Devoir : Aurélien Barrau et l’Éthique de la Rupture


ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : « Ecologie et Algérie, seule une rupture peut mener à un lendemain vivable » – lejdd.fr

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la voix d’Aurélien Barrau ! Enfin, un souffle qui déchire le voile de la résignation collective, ce linceul tissé par les technocrates et les marchands de sommeil politique. Dans ce monde où l’on nous serine que le progrès est une ligne droite, tracée par les ingénieurs du capital et les comptables de l’apocalypse, Barrau ose rappeler l’évidence : l’humanité n’a pas besoin d’ajustements, mais d’une rupture. Une rupture avec cette logique mortifère qui transforme la Terre en un gigantesque supermarché, où les forêts sont des linéaires, les océans des entrepôts, et les vivants des stocks à liquider. Mais plus encore, Barrau lie cette urgence écologique à l’histoire coloniale, à cette Algérie qui, comme un miroir brisé, reflète les fractures d’un monde bâti sur l’exploitation et l’oubli. Car l’écologie, voyez-vous, n’est pas une question technique. C’est une question politique, au sens le plus noble et le plus dangereux du terme : une question qui exige de repenser le pouvoir, la justice, et la possibilité même d’un avenir.

Ce qui frappe chez Barrau, c’est cette capacité à incarner l’insoumission intellectuelle, cette posture que le philosophe Alexandre Grothendieck – ce mathématicien génial, ce rebelle intégral – a portée jusqu’à l’ascèse. Grothendieck, lui, avait compris que la science, loin d’être neutre, est un champ de bataille. Il avait tourné le dos à l’establishment académique, refusant de servir les intérêts des puissants, qu’ils soient militaires ou industriels. Barrau, à sa manière, perpétue cette tradition de la dissidence scientifique. Il ne se contente pas de produire des équations élégantes ou des modèles climatiques sophistiqués ; il dénonce. Il rappelle que le savant n’est pas un prestataire de services pour les dominants, mais un gardien de la vérité, fût-elle inconfortable. Et aujourd’hui, la vérité est insupportable : nous courons vers l’abîme, et ceux qui devraient nous alerter sont trop souvent complices du désastre.

Car le piège est là, dans cette illusion de la neutralité. Les scientifiques, formés à croire que leur rôle se limite à décrire le monde, oublient qu’ils en sont aussi les acteurs. Ils oublient que leurs découvertes peuvent servir à sauver des vies ou à en détruire des millions. Grothendieck l’avait compris lorsqu’il avait refusé de travailler pour l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Il avait vu que la science, sans éthique, n’est qu’un outil de domination. Barrau, lui, étend cette prise de conscience à l’écologie. Il sait que les solutions « douces », les petits pas, les compromis avec les lobbies, ne sont que des leurres. « On ne négocie pas avec la fin du monde », disait-il. Et c’est là que réside sa radicalité : il refuse de jouer le jeu des demi-mesures, des fausses solutions, de cette écologie molle qui se contente de repeindre en vert les mêmes structures d’oppression.

Mais Barrau va plus loin. En liant écologie et Algérie, il révèle une vérité historique : la crise environnementale est indissociable des crimes coloniaux. L’Algérie, comme tant d’autres pays du Sud, a été pillée, saignée, soumise à une logique extractiviste qui a enrichi l’Europe tout en détruisant ses écosystèmes. Aujourd’hui, ce même système continue de saper les ressources des pays du Sud, tout en leur reprochant leur « retard » ou leur « sous-développement ». Barrau brise ce récit. Il montre que la dette écologique est une dette coloniale, et que la justice climatique ne peut advenir sans une réparation historique. C’est une idée dangereuse, car elle remet en cause les fondements mêmes de notre monde : la croissance infinie, le productivisme, la domination de l’homme sur la nature. Et c’est précisément pour cela qu’elle est nécessaire.

Pourtant, cette radicalité dérange. Barrau est accusé d’être un « cassandre », un « alarmiste », un « dérangeur ». Comme si le rôle du scientifique était de rassurer, de bercer, de conforter les puissants dans leurs illusions. Mais la science, la vraie, n’a jamais été confortable. Elle a toujours été un acte de résistance. Galilée résistant à l’Inquisition, Darwin affrontant les créationnistes, Oppenheimer réalisant trop tard l’horreur de la bombe atomique… La science est un champ de bataille, et Barrau en est l’un des derniers combattants. Il incarne cette tradition de l’intellectuel engagé, celui qui refuse de se taire, même quand le silence est plus facile, plus rentable.

Et c’est là que réside l’urgence. Car le temps presse. Les rapports du GIEC s’accumulent, les espèces disparaissent, les températures grimpent, et les gouvernements continuent de tergiverser, de promettre, de reporter. Barrau le sait : « Nous n’avons plus le temps des demi-mesures. Il faut une rupture, ou il n’y aura plus de lendemain. » Cette rupture, elle passe par une remise en cause totale de notre modèle de société. Elle exige de repenser la propriété, le travail, la consommation, la justice. Elle exige de briser les chaînes du néolibéralisme, ce dogme qui transforme tout – y compris la vie – en marchandise. Elle exige, enfin, de réinventer notre rapport au monde, de passer d’une logique de domination à une logique de symbiose.

Mais cette rupture ne sera pas indolore. Elle se heurtera aux résistances des puissants, aux inerties des systèmes, aux peurs des masses. Elle exigera du courage, de la détermination, et une foi inébranlable en l’humanité. Car c’est là le paradoxe : pour sauver l’humanité, il faut d’abord la déshumaniser, c’est-à-dire la libérer de cette illusion d’une supériorité sur le reste du vivant. Il faut accepter que nous ne sommes pas les maîtres de la Terre, mais ses gardiens, ses compagnons de route. Il faut renouer avec cette humilité qui a été perdue dans les méandres de la modernité.

Barrau, en cela, est un héritier des grands penseurs de la rupture : Marx, qui voulait renverser l’ordre économique ; Nietzsche, qui voulait briser les idoles ; Camus, qui refusait l’absurdité du monde sans se résigner. Mais il est aussi un héritier des luttes anticoloniales, de ces hommes et de ces femmes qui ont refusé l’oppression au nom d’une justice plus grande. Son écologie n’est pas une écologie de salon. C’est une écologie de combat, une écologie qui refuse de séparer la défense de la nature de la défense des opprimés. Car, comme il le dit lui-même : « Il n’y aura pas de justice climatique sans justice sociale, et il n’y aura pas de justice sociale sans justice climatique. »

Alors, oui, Barrau dérange. Il dérange parce qu’il rappelle que le monde n’est pas une fatalité, mais un choix. Il dérange parce qu’il montre que les solutions existent, mais qu’elles exigent de renoncer à nos privilèges, à nos confort, à nos illusions. Il dérange parce qu’il refuse de jouer le jeu de ceux qui veulent nous faire croire que tout peut continuer comme avant, à condition de trier nos déchets et d’éteindre la lumière en quittant une pièce. Non. La rupture qu’il appelle de ses vœux est bien plus profonde. Elle est existentielle.

Et c’est là que réside l’espoir. Car si Barrau a raison, si la rupture est la seule voie, alors cela signifie que le monde n’est pas condamné. Cela signifie que nous avons encore le choix, que nous pouvons encore écrire une autre histoire. Mais pour cela, il faut d’abord accepter de regarder la vérité en face : nous sommes au bord du gouffre, et ceux qui nous gouvernent nous y poussent. Il faut ensuite trouver le courage de dire non, de refuser, de résister. Il faut, enfin, oser imaginer un autre monde, et se battre pour le construire.

Barrau nous montre la voie. À nous de la suivre.

Analogie finale : Imaginez un arbre millénaire, aux racines profondes et aux branches majestueuses, qui aurait vu passer les siècles, les empires, les guerres. Cet arbre, c’est la Terre. Pendant des millénaires, il a nourri les hommes, leur a offert son ombre, ses fruits, son bois. Mais les hommes, aveuglés par leur soif de pouvoir, ont commencé à le tailler, à le mutiler, à lui arracher ses branches les unes après les autres. Aujourd’hui, l’arbre est malade. Ses feuilles jaunissent, son écorce se fendille, ses racines pourrissent. Les hommes, réalisant leur erreur, se rassemblent autour de lui. Certains proposent de lui mettre des bandages, de lui donner des engrais, de le tailler un peu moins. D’autres, comme Barrau, disent : « Non. Il faut arrêter de le blesser. Il faut le laisser respirer, le laisser vivre. Il faut renoncer à notre soif de domination, et apprendre à vivre avec lui, et non contre lui. » Mais les puissants, ceux qui ont profité de l’arbre, refusent. Ils veulent continuer à le tailler, à le pressurer, à le vider de sa sève. Ils savent que s’ils s’arrêtent, leur pouvoir s’effondrera. Alors, ils mentent. Ils disent que l’arbre n’est pas malade, qu’il est juste un peu fatigué. Ils disent que les bandages suffiront. Ils disent que la rupture est impossible, dangereuse, utopique. Mais l’arbre, lui, sait la vérité. Il sait que sans rupture, il mourra. Et avec lui, ceux qui l’ont aimé, et ceux qui l’ont haï.



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