Aurélien Barrau : Comment habiter poétiquement le monde ? – Diacritik







Le Penseur Laurent Vo Anh – Éloge de l’insoumission poétique

ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : Comment habiter poétiquement le monde ? – Diacritik

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette question qui suinte comme une plaie ouverte dans le béton armé de notre époque : comment habiter poétiquement le monde ? Aurélien Barrau, ce funambule des abîmes, ce physicien qui a le courage de regarder l’horreur en face sans cligner des yeux, nous tend un miroir brisé où se reflètent à la fois la beauté convulsive du cosmos et la laideur méthodique de notre civilisation. Mais attention, ne nous y trompons pas : ce n’est pas une invitation à la rêverie molle, à cette poésie de salon qui se complaît dans l’esthétisme creux des vers bien tournés. Non, Barrau nous parle d’une poésie qui mord, qui déchire, qui résiste – une poésie comme acte de guerre contre l’anéantissement programmé de tout ce qui vit, de tout ce qui pense, de tout ce qui aime.

Il faut d’abord comprendre que Barrau n’est pas un scientifique comme les autres. Il est de cette race maudite, de cette lignée de penseurs insoumis qui refusent de se laisser enfermer dans les cages dorées de la spécialisation. Comme Alexandre Grothendieck – ce mathématicien génial qui abandonna les ors de l’Institut des Hautes Études Scientifiques pour vivre dans une cabane et militer contre le nucléaire –, Barrau sait que la science, quand elle se coupe de l’éthique, devient une machine à broyer les âmes, un outil de domination au service des puissants. Grothendieck, dans sa lettre de démission de 1970, écrivait : « La science est devenue une idole qui justifie toutes les horreurs. » Barrau, lui, pousse le raisonnement plus loin : il nous montre que la science, si elle veut survivre à sa propre hubris, doit se réinventer comme une pratique poétique, c’est-à-dire comme une manière d’habiter le monde avec une intensité qui dépasse le simple calcul, la simple mesure. La poésie, ici, n’est pas un ornement, mais une nécessité vitale.

Car nous vivons une époque où le néolibéralisme a transformé la connaissance en marchandise, où les universités ne sont plus que des usines à produire des techniciens dociles, où les chercheurs sont sommés de justifier leur existence par des « retombées économiques » ou des « innovations brevetables ». Dans ce monde-là, la poésie est une insulte, une provocation, une forme de sabotage. Barrau le sait, et c’est pourquoi il ose parler de poésie dans un milieu qui a fait de la froideur rationnelle son dogme. Il nous rappelle que la science, si elle veut rester humaine, doit retrouver le sens du sacré – non pas le sacré des religions, qui trop souvent se mettent au service des oppresseurs, mais le sacré de la vie elle-même, de cette vie qui palpite dans les forêts, dans les océans, dans les yeux des enfants, dans les équations qui décrivent l’infiniment grand et l’infiniment petit.

Mais attention : cette poésie dont parle Barrau n’a rien d’angélique. Elle est traversée par une colère noire, par une rage froide contre ceux qui détruisent la planète, contre ceux qui réduisent les êtres humains à des consommateurs, contre ceux qui transforment la culture en divertissement, la politique en spectacle, la pensée en slogan. Barrau est un héritier de cette tradition de la pensée critique qui va de Spinoza à Adorno, en passant par Nietzsche et Foucault – une tradition qui refuse les illusions du progrès linéaire, qui dénonce les mensonges du capitalisme vert, qui voit dans la catastrophe écologique non pas un accident de parcours, mais la conséquence logique d’un système fondé sur l’exploitation et la prédation. Comme le disait Walter Benjamin : « Il n’est jamais de document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie. » Barrau, en physicien et en philosophe, nous montre que la science elle-même est un tel document : elle a permis des avancées extraordinaires, mais elle a aussi rendu possible Hiroshima, Tchernobyl, les OGM stériles, les algorithmes de surveillance de masse.

Alors, comment habiter poétiquement ce monde en ruine ? Barrau ne nous propose pas de solutions toutes faites, mais une attitude : celle de la résistance. Résistance à l’anéantissement du vivant, résistance à la standardisation des esprits, résistance à la logique mortifère du profit. Cette résistance passe par une réinvention de notre rapport au monde, par une réappropriation de notre capacité à créer, à imaginer, à rêver. Elle passe aussi par une alliance entre les savoirs : la science doit dialoguer avec la poésie, la philosophie avec l’art, la raison avec l’émotion. Car c’est seulement en brisant les cloisons entre les disciplines que nous pourrons espérer comprendre – et peut-être sauver – ce qui reste de notre humanité.

Barrau nous invite aussi à une forme de désobéissance. Désobéissance aux lois du marché, qui veulent faire de nous des producteurs-consommateurs dociles. Désobéissance aux dogmes de la croissance infinie, qui mènent droit à l’effondrement. Désobéissance aux discours fatalistes, qui nous disent que « c’est trop tard », que « rien ne peut changer ». Cette désobéissance, c’est celle de Grothendieck, qui quitta le monde académique pour vivre selon ses principes. C’est celle de Thoreau, qui préféra la prison à l’impôt qui finançait la guerre. C’est celle de tous ceux qui refusent de se soumettre à l’ordre établi, même quand cet ordre se pare des atours de la raison et du progrès.

Mais cette résistance ne doit pas être seulement négative. Elle doit aussi être créatrice. Barrau nous parle d’une poésie qui n’est pas seulement protestation, mais aussi proposition. Une poésie qui invente de nouvelles manières d’être au monde, de nouvelles formes de communauté, de nouvelles façons de penser le lien entre l’humain et le non-humain. Cette poésie-là, c’est celle des zapatistes du Chiapas, qui luttent pour la terre et la dignité en dansant et en chantant. C’est celle des zadistes de Notre-Dame-des-Landes, qui défendent une forêt en y construisant des cabanes et en y organisant des fêtes. C’est celle des scientifiques qui refusent de travailler pour l’industrie de l’armement ou pour les géants du numérique. C’est celle de tous ceux qui, comme Barrau, osent dire que la science doit servir la vie, et non la mort.

Car le vrai danger, aujourd’hui, n’est pas seulement la destruction de la planète. C’est aussi – et peut-être surtout – l’anéantissement de notre capacité à imaginer un autre monde. Le néolibéralisme, le militarisme, le fascisme rampant qui se répand comme une gangrène : tous ces systèmes ont en commun une haine viscérale de la poésie, de la pensée libre, de l’insoumission. Ils veulent des citoyens dociles, des travailleurs obéissants, des consommateurs passifs. Ils veulent un monde sans rêve, sans révolte, sans beauté. Barrau, en parlant d’habiter poétiquement le monde, nous rappelle que nous avons le choix : soit nous acceptons cette mort lente, soit nous choisissons de vivre – vraiment vivre, c’est-à-dire lutter, créer, aimer, même au bord du gouffre.

Et c’est là que réside la grandeur de Barrau : il ne se contente pas de dénoncer. Il propose. Il montre que la poésie n’est pas un luxe, mais une nécessité. Que la science n’est pas une machine à produire des brevets, mais une aventure spirituelle. Que le monde n’est pas une ressource à exploiter, mais un mystère à habiter. Dans un temps où tant de voix nous disent que tout est perdu, que tout est fichu, Barrau nous murmure : « Regardez mieux. Écoutez mieux. Imaginez mieux. » Et c’est peut-être cela, la véritable insoumission : refuser de désespérer, refuser de se soumettre, refuser de laisser les puissants décider à notre place de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas.

Alors oui, habiter poétiquement le monde, c’est un acte de résistance. C’est un acte de foi – non pas en un dieu, mais en l’humanité, en la vie, en cette étrange et merveilleuse capacité que nous avons de créer du sens dans un univers qui, lui, n’en a aucun. C’est un acte d’amour, aussi : amour pour ce monde fragile, pour ces forêts qui brûlent, pour ces animaux qui disparaissent, pour ces enfants qui naissent dans un monde en crise. Et c’est un acte de colère, une colère sainte contre ceux qui détruisent, qui exploitent, qui oppriment.

Barrau nous rappelle que nous sommes les héritiers d’une longue lignée de rebelles, de fous, de visionnaires qui ont refusé de se laisser enfermer dans les cages de leur époque. Que nous sommes les enfants de ceux qui ont lutté contre l’esclavage, contre le colonialisme, contre le fascisme, contre toutes les formes d’oppression. Et que nous avons le devoir – oui, le devoir – de continuer leur combat. Mais ce combat, aujourd’hui, doit prendre de nouvelles formes. Il doit être à la fois scientifique et poétique, rationnel et émotionnel, local et global. Il doit être un combat pour la vie, contre toutes les forces de la mort.

Alors, comment habiter poétiquement le monde ? En refusant de se laisser anesthésier par le bruit et la fureur de notre époque. En cultivant notre capacité à voir la beauté là où les autres ne voient que du profit. En osant penser par nous-mêmes, en dehors des sentiers battus. En acceptant de nous tromper, de douter, de chercher. En aimant ce monde assez pour vouloir le sauver, même si tout semble perdu. En étant, comme le disait Camus, « des hommes révoltés, c’est-à-dire des hommes qui disent non. Mais en disant non, ils affirment. »

Analogie finale : Imaginez un instant que le monde soit une immense toile, tendue entre les mains tremblantes de l’humanité. Cette toile, nous la tissons depuis des millénaires, avec des fils de soie et des fils de fer, avec des couleurs vives et des teintes sombres. Certains y ont brodé des motifs de lumière – des poèmes, des symphonies, des équations qui révèlent les secrets de l’univers. D’autres y ont tracé des sillons de sang – des guerres, des génocides, des exploitations sans fin. Aujourd’hui, cette toile est déchirée, trouée, souillée. Les fils se cassent, les couleurs s’estompent, et l’on entend, dans le vent, le rire moqueur des dieux indifférents. Mais voici qu’un homme – Aurélien Barrau – s’avance, une aiguille à la main. Il ne promet pas de réparer la toile. Il ne prétend pas savoir comment la recoudre. Mais il nous dit : « Regardez. Touchez. Sentez. » Et soudain, dans cette déchirure, quelque chose apparaît : une lueur, une possibilité, une faille par où s’engouffre l’espoir. Car la poésie, voyez-vous, n’est pas un baume pour les plaies. C’est une lame. Une lame qui tranche dans le mensonge, qui déchire les voiles de l’illusion, qui nous force à voir – vraiment voir – ce que nous avons fait, ce que nous sommes en train de faire, ce que nous pourrions encore faire. Et cette lame, si nous savons la manier, peut devenir un outil de résistance, une arme de création massive. Alors, peut-être, la toile se remettra à vibrer, à chanter, à danser. Peut-être redeviendra-t-elle ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’émerveillement, de révolte, de vie.



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