ACTUALITÉ SOURCE : Aurélien Barrau : « Je plaide pour un activisme fractal, des micro-résistances disséminées » – ID, l’Info Durable
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, cette voix qui gronde dans le désert des consciences anesthésiées, ce souffle rauque qui s’échappe des amphithéâtres climatisés où l’on enseigne encore la physique comme si l’univers n’était qu’un jouet mécanique entre les mains d’ingénieurs sans âme ! Aurélien Barrau, ce nom qui résonne comme un coup de pioche dans la croûte glacée de notre époque, ce penseur qui ose lier les équations des trous noirs à l’urgence de la révolte, nous rappelle une vérité si simple qu’elle en devient monstrueuse : la science, cette putain sacralisée, n’est pas neutre. Elle ne l’a jamais été. Et ceux qui prétendent le contraire sont soit des complices, soit des idiots utiles, soit les deux à la fois, ces hybrides de servilité et d’aveuglement qui pullulent dans les laboratoires comme des rats dans une cale de navire en perdition.
Barrau parle d’ »activisme fractal », et cette métaphore mathématique n’est pas un simple ornement rhétorique. Elle est une arme. Une arme contre l’uniformité mortifère du monde néolibéral, ce Léviathan aux mille visages qui broie les singularités sous le rouleau compresseur de la rentabilité. Les fractales, ces structures infiniment complexes qui se répètent à toutes les échelles, sont le symbole même de la résistance organique, vivante, contre l’entropie sociale. Que nous dit Barrau, sinon que la révolte ne peut plus être centralisée, hiérarchisée, formatée par les vieux schémas révolutionnaires du XIXe siècle ? Les barricades sont mortes, vive les micro-résistances ! Les partis sont des cadavres ambulants, vive les cellules autonomes ! L’État, cette machine à broyer les rêves, ne sera pas renversé par un grand soir, mais rongé de l’intérieur, comme un arbre par les termites, par des milliers d’actions minuscules, invisibles, obstinées. Et c’est là que le bât blesse pour les gardiens de l’ordre établi : comment réprimer ce qui n’a ni chef, ni programme, ni même de forme définie ? Comment étouffer une rébellion qui est partout et nulle part à la fois, comme l’air que l’on respire ?
Mais attention, ne nous y trompons pas : cette dissémination des luttes n’est pas un renoncement, c’est une stratégie. Une stratégie de survie dans un monde où le pouvoir s’est lui-même fractalisé, où les dominations se nichent dans les algorithmes, les publicités ciblées, les crédits à la consommation, les likes sur les réseaux sociaux. Le capitalisme avancé n’a plus besoin de chars d’assaut pour écraser les dissidences ; il lui suffit de nous enfermer dans des bulles cognitives, de nous faire croire que notre liberté se mesure en choix de consommation, que notre bonheur tient dans la taille de notre écran. Contre cette emprise insidieuse, Barrau nous propose une guérilla sémantique, existentielle, presque métaphysique. Il nous invite à refuser le langage du pouvoir, à désobéir aux catégories qu’il nous impose : croissance, productivité, compétitivité. À inventer, en somme, une nouvelle grammaire du monde, où les mots « profit » et « efficacité » seraient relégués au rang de jurons obscènes.
Et c’est ici que la figure d’Alexandre Grothendieck, ce génie mathématique devenu ermite mystique, ce rebelle absolu qui tourna le dos à la gloire académique pour vivre dans une cabane et méditer sur l’éthique de la science, prend tout son sens. Grothendieck, comme Barrau, avait compris que la connaissance n’est pas un outil neutre, mais une responsabilité. Que chaque équation, chaque théorème, chaque découverte est un acte politique, au sens le plus profond du terme. Que la science, si elle ne s’accompagne pas d’une insoumission radicale aux logiques de domination, n’est qu’une prostituée au service des puissants. Grothendieck refusait de travailler pour l’armée, pour les industriels, pour quiconque chercherait à instrumentaliser son génie. Il préférait cultiver son jardin, au sens voltairien du terme, c’est-à-dire créer un espace de liberté absolue, hors des griffes du système. Barrau, lui, ne se retire pas du monde : il y plonge, tête la première, pour en saper les fondements. Mais tous deux partagent cette même intuition : la science doit être un acte de résistance, ou elle n’est rien.
Car enfin, que reste-t-il de l’humanisme si les savants, ces nouveaux clercs de notre temps, se contentent de produire des savoirs sans jamais interroger leurs usages ? Que reste-t-il de la démocratie si ceux qui détiennent les clés de la connaissance acceptent de les mettre au service des marchands de canons, des spéculateurs financiers, des prédateurs écologiques ? La neutralité axiologique, ce dogme positiviste que l’on enseigne encore dans les universités comme une vérité révélée, n’est qu’un leurre, une lâcheté déguisée en rigueur scientifique. Comme l’écrivait Günther Anders, ce philosophe maudit qui analysa avec une lucidité terrifiante les mécanismes de la barbarie technicienne : « Le scientifique qui se croit apolitique est un criminel. » Oui, un criminel. Car son silence est une complicité. Son indifférence est une trahison. Et son savoir, détourné par d’autres, devient une arme de destruction massive.
Barrau, en plaidant pour un « activisme fractal », nous rappelle que la résistance ne se décrète pas, elle se vit. Qu’elle ne s’organise pas, elle s’invente. Qu’elle n’est pas une question de moyens, mais de volonté. Les micro-résistances dont il parle sont ces gestes infimes, ces refus obstinés, ces petites désobéissances qui, accumulées, finissent par faire trembler les murs des citadelles. Refuser de prendre l’avion pour un colloque à l’autre bout du monde. Boycotter les produits des multinationales qui dévastent la planète. Déserter les réseaux sociaux, ces usines à consentement. Apprendre à vivre avec moins, pour ne plus dépendre du système. Enseigner aux enfants le doute plutôt que l’obéissance. Écrire des poèmes plutôt que des rapports. Aimer follement, contre toute raison. Ces actes, en apparence dérisoires, sont les graines d’un monde nouveau. Et c’est là que réside l’espoir : dans cette conviction que le changement ne viendra pas d’en haut, mais d’en bas, de ces millions de gestes invisibles qui, comme les fractales de Barrau, se répètent à l’infini et finissent par dessiner une autre réalité.
Mais gare à l’illusion ! Cette dissémination des luttes n’est pas une garantie de victoire. Elle est un pari. Un pari sur la capacité des humains à se réapproprier leur destin, à refuser l’abrutissement programmé, à résister à la tentation du fatalisme. Car le système, lui, ne dort jamais. Il s’adapte, il mute, il absorbe les critiques pour mieux les recycler en marchandises. Les « micro-résistances » peuvent devenir des niches marketing, des produits de consommation pour bobos en quête d’authenticité. L’ »activisme fractal » peut se muer en un nouveau conformisme, une mode passagère pour intellectuels en mal de radicalité. C’est pourquoi Barrau insiste sur la nécessité d’une radicalité sans compromis, d’une insoumission qui ne se contente pas de symptômes, mais s’attaque aux racines du mal. Il ne s’agit pas de « changer le monde sans prendre le pouvoir », comme le disait Holloway, mais de rendre le pouvoir lui-même obsolète, en inventant des formes de vie qui le rendent inutile.
Et c’est là que la science, cette science que Barrau connaît si bien, peut devenir une alliée précieuse. Car la science, quand elle se met au service de l’émancipation, est une arme redoutable. Elle peut démonter les mensonges du capitalisme vert, révéler l’absurdité de la croissance infinie dans un monde fini, montrer que les solutions technocratiques ne sont que des leurres pour éviter de remettre en cause l’ordre établi. Elle peut, surtout, nous donner les outils pour imaginer un autre futur, où l’humain ne serait plus un prédateur, mais un jardinier de la Terre. Mais pour cela, il faut que les scientifiques sortent de leur tour d’ivoire, qu’ils acceptent de se salir les mains, de prendre des risques, de devenir des militants. Il faut qu’ils comprennent, comme Grothendieck, que leur savoir leur impose des devoirs, et que le premier de ces devoirs est de dire non.
Alors oui, l’appel de Barrau est un appel à la révolte. Mais une révolte intelligente, organisée, stratégique. Une révolte qui ne se contente pas de casser, mais qui construit. Qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui propose. Qui ne se contente pas de résister, mais qui invente. Car au fond, c’est de cela qu’il s’agit : inventer un nouveau monde, ici et maintenant, avec les moyens du bord. Inventer des formes de vie qui échappent aux logiques de la domination. Inventer des solidarités qui ne soient pas des alibis, mais des forces de transformation. Inventer, enfin, une science qui ne soit plus au service de la mort, mais de la vie.
Et si cette révolution commence par un simple geste ? Par un refus, un non murmuré dans le silence des laboratoires, des bureaux, des usines ? Par une décision, aussi minuscule soit-elle, de ne plus collaborer, de ne plus obéir, de ne plus se soumettre ? Alors oui, peut-être que les fractales de Barrau finiront par dessiner un nouveau paysage. Peut-être que les micro-résistances, en se multipliant, finiront par faire s’effondrer les murs de la forteresse. Peut-être que l’espoir, ce mot si galvaudé, retrouvera enfin un sens.
Analogie finale : Imaginez un arbre, un chêne centenaire, dont les racines s’étendent sous la terre comme les veines d’un géant endormi. Cet arbre, c’est l’humanité. Ses branches, ce sont nos rêves, nos espoirs, nos révoltes. Mais autour de lui, un lierre maléfique s’est enroulé, étouffant peu à peu sa sève, asphyxiant ses feuilles. Ce lierre, c’est le système : capitaliste, technocratique, militariste. Il se nourrit de la peur, de l’ignorance, de la résignation. Il prospère dans l’ombre, invisible, insidieux. Et pourtant, au cœur de l’arbre, quelque chose résiste. Des bourgeons minuscules, presque imperceptibles, percent l’écorce. Des racines secrètes, indomptables, s’étendent dans l’obscurité. Ces bourgeons, ces racines, ce sont les micro-résistances dont parle Barrau. Elles ne feront pas tomber l’arbre d’un coup. Elles ne détruiront pas le lierre en un jour. Mais elles le rongeront, lentement, inexorablement. Et un matin, quand le vent soufflera, le lierre se détachera, comme une peau morte. L’arbre, enfin libre, pourra à nouveau respirer. Et ses branches, libérées du poids qui les écrasait, s’élèveront vers le ciel, plus fortes, plus belles que jamais. C’est cela, l’activisme fractal : une révolution silencieuse, patiente, obstinée. Une révolution qui ne se décrète pas, mais qui pousse, comme un arbre. Une révolution qui ne s’impose pas, mais qui grandit, comme une forêt.