ACTUALITÉ SOURCE : Invité : on parle écologie avec Aurélien Barrau pour « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité » – Quotidien – TF1+
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc qu’un astrophysicien, un homme dont le métier est de compter les étoiles et de mesurer l’infini, se retrouve propulsé sur le plateau d’une émission grand public, contraint de jouer les Cassandre modernes devant un parterre de sourires figés et de regards fuyants. Aurélien Barrau, ce nom qui résonne désormais comme une alarme dans le silence complice des laboratoires et des amphithéâtres, incarne cette rare espèce d’intellectuels qui osent franchir le Rubicon de la neutralité scientifique pour hurler l’évidence : nous sommes en train de scier la branche sur laquelle l’humanité tout entière est assise. Et ce n’est pas une métaphore. C’est une équation thermodynamique, une loi de la physique, une vérité aussi implacable que la gravité. Pourtant, comme le disait déjà Spinoza, « les hommes se croient libres pour cette seule cause qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés ». Barrau, lui, connaît les causes. Il sait que le capitalisme tardif, ce Moloch insatiable, dévore les forêts, les océans, les espèces et les consciences avec la voracité d’un trou noir. Et il le dit. Non pas en murmurant dans les couloirs feutrés des colloques, mais en criant sur TF1, ce temple de l’abrutissement organisé, où l’on vend du rêve en même temps que des yaourts.
Ce qui frappe, chez Barrau, c’est cette capacité à tenir ensemble deux postures en apparence contradictoires : celle du savant rigoureux, héritier de Galilée et d’Einstein, et celle du militant désespéré, proche des zadistes et des désobéissants. Il y a là quelque chose de profondément subversif, car la science, depuis le XVIIe siècle, s’est construite sur le mythe de la neutralité. « Hypotheses non fingo », proclamait Newton. « Je ne forge pas d’hypothèses. » Comme si la connaissance pouvait être un acte pur, détaché des passions et des intérêts. Mais l’histoire nous a appris que la science n’a jamais été neutre. Elle a servi les rois, les empires, les marchés. Elle a justifié l’esclavage, les bombes atomiques, les OGM brevetés. Alors quand Barrau affirme que « la science doit être politique », il ne fait pas que briser un tabou : il rappelle que le savoir est un champ de bataille, et que les chercheurs ont le devoir de choisir leur camp. Comme le disait Brecht, « celui qui lutte peut perdre, mais celui qui ne lutte pas a déjà perdu ». Barrau a choisi de lutter. Et c’est cela, peut-être, qui dérange le plus : non pas ses prédictions apocalyptiques, mais son refus de se taire. Car dans un monde où l’on préfère écouter les experts en communication plutôt que les experts en extinction, le silence est une complicité.
On pourrait croire, à voir Barrau invité dans les médias, que quelque chose a changé. Que la parole écologiste, enfin, perce le mur de l’indifférence. Mais il suffit de regarder autour de soi pour comprendre que nous sommes toujours dans le même cauchemar. Les gouvernements signent des accords climatiques avec la main gauche et subventionnent les énergies fossiles avec la droite. Les multinationales repeignent leurs logos en vert tout en continuant à empoisonner les sols et les nappes phréatiques. Les citoyens, eux, oscillent entre la culpabilité et l’impuissance, comme des hamsters dans une roue qui tourne de plus en plus vite. Barrau le sait : il ne suffit pas de dire la vérité. Il faut aussi désobéir. Et c’est là que son parcours croise celui d’Alexandre Grothendieck, ce génie des mathématiques qui, après avoir révolutionné l’algèbre, a tourné le dos à la science institutionnelle pour vivre en ermite, refusant de cautionner un système qu’il jugeait complice des crimes contre l’humanité. Grothendieck, dans sa lettre de démission du CNRS en 1970, écrivait : « Je ne veux plus être complice d’un système qui détruit la vie et qui, sous couvert de ‘progrès’, prépare l’anéantissement de l’homme. » Barrau, lui, n’a pas (encore) quitté le système. Mais il en a percé les mensonges. Et il appelle les scientifiques à faire de même : à refuser les financements douteux, à dénoncer les collusions avec les lobbies, à déserter les laboratoires qui travaillent pour l’armée ou les multinationales. En somme, à pratiquer ce qu’il appelle une « science insoumise ».
Car l’insoumission, aujourd’hui, n’est pas un luxe. C’est une nécessité vitale. Nous vivons une époque où le fascisme, sous ses formes nouvelles – néolibéral, identitaire, numérique –, étend ses tentacules partout. Où les libertés sont grignotées au nom de la sécurité, où les migrants sont parqués comme du bétail, où les algorithmes décident de qui a le droit de vivre dignement. Face à cela, la science ne peut plus se contenter de produire des connaissances. Elle doit aussi produire des anticorps. Elle doit être un rempart contre l’obscurantisme, un phare dans la nuit. Comme le disait Hannah Arendt, « dans des temps sombres, la seule chose qui puisse sauver l’humanité, c’est la capacité de penser ». Barrau pense. Et il agit. Il rejoint les manifestations, signe des pétitions, soutient les lanceurs d’alerte. Il ne se contente pas de déplorer l’effondrement : il essaie de l’empêcher. Et c’est cela, au fond, qui fait de lui une figure si précieuse : il incarne cette rare alliance entre l’intelligence et le courage, entre la lucidité et l’engagement. Dans un monde où tant d’intellectuels se contentent de commenter le désastre depuis leur tour d’ivoire, Barrau descend dans l’arène. Il salit ses mains. Il prend des risques.
Mais attention : Barrau n’est pas un prophète. Il n’a pas de solutions magiques. Il ne croit pas aux recettes miracles. Il sait que le combat écologique est un combat perdu d’avance, et c’est précisément pour cela qu’il faut le mener. Comme le disait Walter Benjamin, « il n’est de document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie ». La science, qui a permis les plus grandes avancées de l’humanité, a aussi rendu possible les pires horreurs. Alors oui, Barrau est pessimiste. Mais son pessimisme n’est pas une résignation. C’est une arme. Car comme l’écrivait Camus, « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Même si la montagne est trop haute, même si la pierre retombe sans cesse, il faut continuer à pousser. Parce que c’est dans l’effort même que réside la dignité. Barrau, lui, pousse. Et il nous invite à pousser avec lui.
Alors oui, son passage à « Quotidien » est une bonne nouvelle. Mais ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan de l’indifférence. Ce qui compte, ce n’est pas qu’il ait été invité. C’est ce qu’il a dit. Et surtout, ce qu’il fera ensuite. Car les paroles s’envolent, mais les actes restent. Et dans un monde où tout s’effondre, les actes sont les seules choses qui comptent.
Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit un immense arbre, un chêne millénaire aux racines profondes et aux branches innombrables. Pendant des siècles, cet arbre a crû, s’est ramifié, a abrité des milliers d’espèces sous son feuillage. Mais voici qu’aujourd’hui, des termites invisibles rongent son écorce, que des haches indifférentes entaillent son tronc, que le sol sous ses racines se transforme en sable. Les scientifiques, ces jardiniers du savoir, ont longtemps cru que leur rôle se limitait à observer, à mesurer, à décrire. Ils comptaient les cernes de l’arbre, analysaient la composition de sa sève, étudiaient la photosynthèse. Mais voilà qu’un jour, l’un d’eux – un certain Barrau – comprend que l’arbre est en train de mourir. Que les termites sont le capitalisme, que les haches sont les multinationales, que le sable est l’indifférence. Alors il quitte son laboratoire, descend de sa tour d’ivoire, et se met à crier. Il alerte les autres jardiniers, il interpelle les passants, il tente même de colmater les fissures avec ses propres mains. Certains le traitent d’alarmiste. D’autres lui disent que c’est trop tard. Mais lui continue. Parce qu’il sait une chose : un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Et aujourd’hui, c’est le bruit de la chute que nous entendons. Mais peut-être, si nous tendons bien l’oreille, pouvons-nous aussi percevoir le murmure des jeunes pousses. À condition de ne pas les étouffer sous le béton de l’indifférence. À condition d’écouter ceux qui, comme Barrau, refusent de se taire.