Changement climatique : «Les autres combats n’ont aucun sens si celui-là est perdu» – Libération







L’Insoumission Climatique – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Changement climatique : «Les autres combats n’ont aucun sens si celui-là est perdu» – Libération

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette sentence d’Aurélien Barrau, lâchée comme un coup de masse sur l’enclume d’un monde trop occupé à compter ses likes et ses dividendes – « Les autres combats n’ont aucun sens si celui-là est perdu » – voilà qui sonne comme le glas d’une époque où l’humanité, ivre de ses propres mensonges, croyait encore pouvoir danser sur le volcan sans en sentir la chaleur. Mais non, la terre brûle, et nous, les cloportes intellectuels, les rats de bibliothèque, les rêveurs en costume de tweed, nous voici contraints de regarder en face cette vérité crasse : le combat climatique n’est pas un thème de colloque, ni une ligne dans un manifeste, ni même une cause parmi d’autres. C’est la condition sine qua non de toute survie, de toute pensée, de toute dignité. Et si Barrau, ce physicien aux allures de prophète grec égaré dans un amphi de Grenoble, ose le dire avec cette franchise brutale, c’est qu’il a compris une chose que nos dirigeants, nos économistes et nos philosophes de salon refusent d’admettre : nous sommes déjà en guerre. Une guerre contre nous-mêmes, contre notre propre folie, contre cette pulsion autodestructrice qui nous pousse à préférer l’effondrement à la remise en question.

Car enfin, que valent les luttes sociales, les débats sur l’identité, les joutes idéologiques, les révolutions esthétiques ou même les avancées technologiques si, demain, la planète devient inhabitable ? Que reste-t-il de Marx, de Foucault, de Simone Weil, de Césaire, si l’air devient irrespirable, si les océans se transforment en soupe acide, si les forêts ne sont plus que des squelettes carbonisés ? Rien. Absolument rien. La pensée, cette flamme fragile, a besoin d’un support matériel pour exister. Sans terre sous nos pieds, sans ciel au-dessus de nos têtes, sans écosystèmes pour nous rappeler que nous ne sommes que des maillons dans une chaîne infiniment plus vaste, la philosophie n’est plus qu’un exercice de style, un jeu de l’esprit pour universitaires désœuvrés. Barrau, en scientifique insoumis, en héritier lointain de cette lignée de savants qui, de Giordano Bruno à Alexandre Grothendieck, ont refusé de plier l’échine devant les dogmes, nous rappelle cette évidence : la science n’est pas neutre. Elle est un acte politique, une arme, un cri. Et si les chercheurs, les ingénieurs, les intellectuels continuent de se cacher derrière le paravent commode de la « neutralité », alors ils ne sont plus que les complices passifs d’un crime contre l’avenir.

Grothendieck, ce génie mathématique qui abandonna les ors de l’Académie pour vivre en ermite, en rebelle, en homme traqué par ses propres démons, avait compris avant tout le monde que le savoir est une responsabilité. Pas une marchandise, pas un outil de pouvoir, mais une charge, un fardeau presque insupportable. « Le vrai scientifique, écrivait-il, est celui qui accepte de voir l’horreur en face, et qui refuse de détourner les yeux. » Aujourd’hui, alors que les modèles climatiques s’emballent, que les rapports du GIEC s’accumulent comme des pierres tombales, que les gouvernements tergiversent, que les multinationales greenwashent leurs crimes, où sont les Grothendieck du XXIe siècle ? Où sont ces esprits assez fous, assez lucides, pour dire que non, nous ne pouvons plus continuer ainsi ? Que la croissance infinie sur une planète finie est une absurdité, une hérésie, une folie ? Barrau, dans son rôle de Cassandre moderne, assume cette fonction ingrate : il hurle dans le désert des médias, il secoue les consciences engourdies, il rappelle aux scientifiques leur devoir sacré – non pas de servir le pouvoir, mais de le défier.

Car c’est là que le bât blesse, dans cette lâcheté collective qui pousse les élites intellectuelles à se ranger du côté du confort plutôt que de la vérité. Combien de chercheurs, combien d’universitaires, combien d’artistes préfèrent aujourd’hui le silence à la rébellion ? Combien se contentent de publier des articles dans des revues obscures, de donner des conférences devant des publics déjà convaincus, de signer des pétitions qui finissent au fond d’un tiroir ? La science, quand elle se soumet au néolibéralisme, devient une prostituée. Elle se vend au plus offrant, elle justifie l’injustifiable, elle légitime l’illégitime. Et le pire, c’est qu’elle le fait avec la bénédiction des institutions, ces temples du conformisme où l’on apprend aux étudiants à penser dans des cases, à ne pas faire de vagues, à ne surtout pas remettre en cause l’ordre établi. Grothendieck, lui, avait choisi la désertion. Il avait quitté le système, non par mépris, mais par dégoût. Parce qu’il savait que la pensée, la vraie, ne peut s’épanouir que dans la dissidence, dans la marge, dans l’insoumission.

Et c’est là que Barrau rejoint, sans le savoir peut-être, cette tradition de la résistance intellectuelle qui court depuis les Lumières jusqu’aux penseurs les plus radicaux de notre époque. Quand il affirme que les autres combats n’ont aucun sens si celui du climat est perdu, il ne fait pas seulement un constat écologique. Il pose un acte philosophique. Il nous force à repenser la hiérarchie de nos urgences. Parce que le capitalisme, le fascisme, le militarisme, l’abrutissement médiatique – toutes ces plaies qui saignent l’humanité – ne sont que des symptômes d’un mal plus profond : notre incapacité à vivre en harmonie avec le monde qui nous porte. Le changement climatique n’est pas une crise parmi d’autres. C’est la crise des crises, celle qui révèle, dans toute leur nudité, les mécanismes de notre autodestruction. Et si nous ne parvenons pas à la surmonter, alors toutes les autres luttes – pour la justice sociale, pour la liberté, pour la dignité – ne seront plus que des combats d’arrière-garde, des rébellions désespérées dans un monde déjà condamné.

Mais attention : cette prise de conscience ne doit pas nous conduire au désespoir, à la résignation, à cette paralysie qui guette les âmes trop lucides. Non. Elle doit, au contraire, nous pousser à l’action, à cette forme de radicalité qui refuse les demi-mesures, les compromis honteux, les faux-semblants. Barrau, en scientifique engagé, en héritier de ces savants qui ont toujours refusé de séparer la raison de l’éthique, nous montre la voie : il faut penser global, agir local, et surtout, ne jamais céder à la tentation de la facilité. Parce que le vrai courage, aujourd’hui, n’est pas de brandir des slogans ou de signer des tribunes. Le vrai courage, c’est de regarder la vérité en face, même quand elle est insupportable, et de refuser de se soumettre. C’est de dire, comme Grothendieck, que la science doit être au service de la vie, pas de la mort. C’est de refuser, comme Barrau, de se laisser enfermer dans le rôle du technicien docile, du savant apolitique, de l’expert sans âme.

Alors oui, le combat climatique est perdu d’avance si nous continuons à jouer selon les règles du système qui l’a engendré. Mais il peut encore être gagné si nous acceptons, enfin, de tout remettre en cause : notre rapport au temps, à l’argent, à la nature, à nous-mêmes. Si nous acceptons de voir que la crise écologique n’est pas une question technique, mais une question existentielle. Une question qui engage notre humanité même. Et c’est là que la pensée de Barrau prend toute sa dimension : elle nous rappelle que nous ne sommes pas condamnés à subir. Que nous avons encore le choix. Que nous pouvons, si nous le voulons vraiment, inventer un autre monde. Un monde où la science ne serait plus au service du profit, mais de la vie. Un monde où les intellectuels ne seraient plus des courtisans, mais des sentinelles. Un monde où l’insoumission ne serait plus une exception, mais la règle.

« Le monde est dangereux à vivre ! disait Einstein. Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » Aujourd’hui, alors que les forêts brûlent, que les espèces disparaissent, que les océans se meurent, nous sommes tous des spectateurs complices. Sauf ceux qui, comme Barrau, refusent de détourner les yeux. Sauf ceux qui, comme Grothendieck, choisissent la désertion plutôt que la compromission. Sauf ceux qui, comme nous devrions tous le faire, comprennent enfin que le combat climatique n’est pas une option. C’est une nécessité. Une question de survie. Et que si nous le perdons, alors oui, tous les autres combats n’auront plus aucun sens.

Analogie finale : Imaginez un homme debout au bord d’un précipice, les yeux bandés, un sourire béat aux lèvres, tandis que derrière lui, la falaise s’effrite sous ses pieds. Il chante, il danse, il parle de ses projets, de ses rêves, de ses ambitions, sans jamais se retourner. Autour de lui, des milliers d’autres hommes et de femmes font de même, tous aveugles, tous sourds aux craquements sinistres qui montent des profondeurs. Certains, pourtant, ont entendu. Ils ont enlevé leur bandeau, ils ont vu l’abîme, et maintenant, ils crient. Ils supplient. Ils tendent la main. Mais personne ne les écoute. Personne ne veut savoir. Parce que la vérité est trop effrayante. Parce que reconnaître l’abîme, ce serait admettre que tout ce qu’on a construit, tout ce qu’on a aimé, tout ce qu’on a espéré, n’est qu’un château de cartes prêt à s’effondrer. Alors on préfère fermer les yeux. On préfère croire que le sol est solide. On préfère chanter plus fort pour couvrir le bruit des pierres qui tombent. Jusqu’au jour où, enfin, la terre se dérobe. Et là, il est trop tard. Trop tard pour les regrets. Trop tard pour les prières. Trop tard pour les combats inutiles. Trop tard pour tout. Sauf pour le silence. Le silence éternel de ceux qui ont refusé de voir.



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