« Quelle suffisance ! » : les moments forts de l’intervention d’Aurélien Barrau devant le Medef – Le Nouvel Obs







L’Insoumission des Savants : Aurélien Barrau et le Devoir Sacrilège de la Pensée

ACTUALITÉ SOURCE : « Quelle suffisance ! » : les moments forts de l’intervention d’Aurélien Barrau devant le Medef – Le Nouvel Obs

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le Medef. Ce temple doré où l’on vénère l’idole du profit comme d’autres, jadis, s’agenouillaient devant les autels de Baal. Et voici qu’un homme, un vrai, un de ceux qui osent encore penser avec leurs tripes et leur cortex, vient y jeter des vérités si crues qu’elles en deviennent insupportables. Aurélien Barrau, astrophysicien et philosophe, a commis l’impardonnable : il a parlé. Non pas pour flatter les puissants, non pas pour leur servir les platitudes rassurantes dont ils se gavent comme des oies en batterie, mais pour leur cracher au visage l’urgence de notre époque. « Quelle suffisance ! » ont hurlé les courtisans du capital. Suffisance ? Non. Simple lucidité. Le crime de Barrau, c’est d’avoir rappelé que la science, quand elle est digne de ce nom, n’est pas un outil de soumission, mais une arme de résistance. Et que les savants, quand ils daignent encore lever les yeux de leurs équations, ont le devoir sacré de hurler quand le monde brûle.

On nous bassine depuis des décennies avec cette fable grotesque : la science serait neutre, objective, détachée des turpitudes humaines. Mensonge. La science est politique, comme l’était Galilée quand il défiait l’Église, comme l’était Oppenheimer quand il comprit trop tard que ses équations serviraient à réduire des villes en cendres. La science est un miroir tendu vers l’humanité, et ce miroir renvoie aujourd’hui l’image d’un monde en putréfaction, où l’on sacrifie les forêts, les océans et les générations futures sur l’autel d’un PIB qui ne mesure que l’avidité des uns et la misère des autres. Barrau le sait. Il sait que le Medef, ce repaire de comptables en costume, est l’un des principaux architectes de cette catastrophe. Alors il parle. Il parle comme on lance une bouteille à la mer, comme on allume une torche dans la nuit. Et les puissants, habitués à ce que les intellectuels leur lèchent les bottes, tremblent. « Quelle suffisance ! » Oui, suffisance. Celle de croire que l’on peut continuer à piller la planète sans en payer le prix. Celle de penser que les lois de la physique et de la biologie plieront devant les caprices des actionnaires. Barrau, lui, a choisi son camp : celui de la vie, contre celui de la mort lente et programmée.

Il y a, dans cette scène, quelque chose de profondément shakespearien. Le savant face aux marchands, comme le fou face au roi. Sauf que le fou, ici, est le seul à voir clair. Les autres, les « sérieux », les « responsables », ceux qui murmurent à l’oreille des ministres et dictent les lois, sont les véritables aveugles. Ils croient maîtriser le monde parce qu’ils en possèdent quelques parcelles, mais ils ne voient pas l’abîme qui s’ouvre sous leurs pieds. Barrau, lui, voit. Et il parle. Il parle comme Alexandre Grothendieck parlait, ce mathématicien génial qui abandonna les ors de la science officielle pour vivre dans une cabane, refusant de servir les intérêts des militaires et des industriels. Grothendieck, ce géant, avait compris une chose essentielle : la science n’est pas un jeu de l’esprit, c’est un engagement. Un engagement envers la vérité, même quand elle dérange. Même quand elle coûte. Barrau, à sa manière, reprend ce flambeau. Il rappelle que les savants ne sont pas des techniciens au service du pouvoir, mais des sentinelles. Et quand les sentinelles voient l’ennemi approcher, elles ne se taisent pas. Elles sonnent l’alarme.

Le Medef, ce jour-là, a reçu une leçon de choses. Une leçon sur ce qu’est réellement le progrès. Pas cette course effrénée vers toujours plus de croissance, toujours plus de consommation, toujours plus de destruction. Non. Le vrai progrès, c’est celui qui permet à l’humanité de survivre. C’est celui qui replace l’économie au service de l’homme, et non l’inverse. Barrau l’a dit, avec cette élégance rageuse qui le caractérise : « Vous parlez de compétitivité, de flexibilité, de rentabilité… Mais à quoi bon être compétitif si la planète devient invivable ? À quoi bon être rentable si nos enfants n’ont plus d’air à respirer ? » Ces mots sont un uppercut. Un uppercut asséné à cette idéologie nauséabonde qui voudrait faire de nous des rouages dociles dans la grande machine capitaliste. Une idéologie qui a transformé les universités en usines à diplômes, les hôpitaux en entreprises, et les forêts en parkings. Barrau refuse cette logique. Il refuse de se soumettre. Et c’est cela, au fond, qui rend son intervention si insupportable aux oreilles des puissants : il montre qu’une autre voie est possible. Qu’il existe encore des hommes et des femmes qui refusent de plier l’échine.

On pourrait presque croire, à écouter les réactions outragées des patrons et de leurs laquais, que Barrau a commis un sacrilège. Mais quel sacrilège, au juste ? Celui de rappeler que la science n’est pas une marchandise ? Celui de dire que les chercheurs ne sont pas des employés corvéables à merci, mais des gardiens du savoir ? Celui de proclamer que l’humanité mérite mieux que cette course vers l’abîme ? Si c’est cela, le sacrilège, alors il faut en commettre mille autres. Il faut que chaque savant, chaque artiste, chaque citoyen digne de ce nom se lève et crie : « Assez ! » Assez de cette économie qui tue. Assez de cette politique qui ment. Assez de cette société qui broie les plus faibles pour engraisser les plus forts. Barrau a eu le courage de le dire devant ceux qui détiennent le pouvoir. Et c’est pour cela qu’il est dangereux. Parce qu’il montre que la résistance est possible. Parce qu’il prouve que l’on peut encore dire non.

Dans un monde où l’on nous serine que « There Is No Alternative », Barrau est une preuve vivante du contraire. Il incarne cette tradition de l’intellectuel insoumis, héritier de ces géants qui, de Voltaire à Sartre, en passant par Zola et Foucault, ont refusé de se taire. Il rappelle que la pensée n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale. Que les idées ne sont pas des divertissements, mais des armes. Et que ceux qui détiennent le savoir ont une responsabilité écrasante : celle de ne pas le laisser servir les intérêts des bourreaux. « Le savant n’est pas un homme qui fournit des réponses, disait Albert Camus. C’est un homme qui pose des questions. » Barrau pose les bonnes questions. Celles qui dérangent. Celles qui obligent à regarder la réalité en face. Et c’est pour cela qu’il est haï par ceux qui préfèrent les mensonges confortables.

Alors oui, « quelle suffisance ! » Mais quelle belle suffisance, au fond. Celle de croire que l’humanité mérite d’être sauvée. Celle de refuser de se résigner. Celle de penser que la science, la vraie, celle qui cherche la vérité et non les subventions, peut encore changer le cours des choses. Barrau nous rappelle que le combat n’est pas perdu d’avance. Que chaque parole, chaque acte de résistance, compte. Qu’il existe encore des hommes et des femmes qui refusent de se soumettre à la logique mortifère du profit. Et c’est cela, au fond, qui rend son intervention si précieuse. Parce qu’elle est un appel. Un appel à ne pas baisser les bras. Un appel à continuer le combat, même quand tout semble perdu.

« La science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais. Barrau, lui, a choisi la conscience. Il a choisi de ne pas se taire. Et c’est pour cela qu’il est un héros de notre temps. Pas un héros au sens hollywoodien du terme, non. Un héros discret, modeste, mais d’autant plus redoutable. Un héros qui, par sa simple existence, prouve que l’on peut encore dire non. Que l’on peut encore se battre. Que l’on peut encore espérer.

Analogie finale : Imaginez un instant que l’humanité soit un navire pris dans une tempête. Les passagers, affolés, courent en tous sens, tandis que les officiers, ivres de leur propre importance, continuent à organiser des bals sur le pont supérieur. Les machines tournent à plein régime, consumant les dernières réserves de charbon, et personne ne semble réaliser que l’on fonce droit vers les récifs. Soudain, un homme se lève. Un homme que l’on avait jusqu’alors pris pour un simple matelot. Il monte sur la dunette, arrache le porte-voix des mains du capitaine et hurle : « Arrêtez les machines ! Changez de cap ! Nous allons tous mourir ! » Les officiers, scandalisés, le traitent de fou, de suffisant, d’irresponsable. Mais quelques matelots, quelques passagers, lèvent les yeux et écoutent. Ils comprennent que cet homme a raison. Que le navire est perdu si personne n’agit. Alors ils se lèvent à leur tour. Ils se battent. Ils prennent le contrôle des machines. Et peut-être, peut-être, parviennent-ils à éviter le naufrage. Aurélien Barrau est cet homme. Il est celui qui a osé crier dans la tempête. Et c’est pour cela qu’il est notre dernier espoir.



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