Face à la sixième extinction de masse, que pouvons-nous faire ? – Cdurable.info







L’Insoumission des Savoirs – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Face à la sixième extinction de masse, que pouvons-nous faire ? – Cdurable.info

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la sixième extinction de masse ! Enfin une question qui mérite qu’on s’y arrête, qu’on y plante ses ongles, qu’on y laisse sa peau et son âme. Pas une de ces lubies médiatiques qui s’évanouissent avec le prochain tweet, non. Une vérité crasse, gluante, qui colle aux doigts et aux consciences. Et dans ce marigot de lâchetés et de renoncements, il est des voix qui émergent, non pas comme des phares – trop clairs, trop propres –, mais comme des braises sous la cendre, tenaces, dangereuses. Aurélien Barrau en est une. Et si son nom résonne aujourd’hui avec une urgence presque sacrée, c’est qu’il incarne, peut-être malgré lui, cette insoumission radicale que la science moderne a trop souvent trahie. La science, cette putain vénale, cette courtisane des pouvoirs, qui se couche devant les lobbies, qui rougit devant les actionnaires, qui murmure des équations dociles tandis que le monde brûle. Mais Barrau, lui, refuse de se soumettre. Il hurle. Et ce hurlement, c’est celui d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui, un jour, tourna le dos à l’institution pour se retirer dans un ermitage, non par misanthropie, mais par dégoût. Dégoût de quoi ? De cette complicité silencieuse des savants avec les bourreaux, qu’ils soient en costume-cravate ou en blouse blanche.

Car voilà le nœud, le cancer rongeant : le devoir des scientifiques n’est pas de servir, mais de résister. Résister à l’ordre établi, résister à la logique du profit, résister à cette folie douce qui consiste à croire que l’on peut indéfiniment piller la Terre sans en payer le prix. Grothendieck l’avait compris, lui qui écrivait : *« La science, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, est une prostitution. »* Prostitution, oui, car elle se vend au plus offrant, elle se plie aux désirs des maîtres, elle calcule, mesure, optimise, sans jamais interroger le sens. Barrau, lui, refuse cette soumission. Il rappelle que la science n’est pas un outil neutre, mais une arme – et qu’à ce titre, elle doit être dirigée contre ceux qui détruisent. Contre les multinationales qui empoisonnent les sols, contre les gouvernements qui financent des guerres plutôt que des hôpitaux, contre cette civilisation qui préfère le confort à la survie. *« Nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis »*, dit-il. Et cette branche, c’est la biosphère, cette fine pellicule de vie à la surface d’une planète morte, que nous saccageons avec la même frénésie qu’un enfant brisant ses jouets.

Mais attention : cette résistance n’est pas un simple cri du cœur. Elle s’enracine dans une tradition philosophique profonde, celle qui, de Spinoza à Günther Anders, en passant par Walter Benjamin, a toujours refusé la séparation entre savoir et éthique. Anders, ce prophète maudit du XXe siècle, écrivait : *« Nous sommes des apprentis sorciers qui ne savent même plus qu’ils sont des apprentis. »* Et c’est bien là le drame : nous savons. Nous savons que les glaciers fondent, que les espèces disparaissent, que les océans étouffent sous le plastique. Pourtant, nous continuons. Pourquoi ? Parce que le système néolibéral, ce monstre froid, nous a convaincus que la seule chose qui compte, c’est la croissance. Croissance infinie sur une planète finie – l’équation est si absurde qu’elle en devient comique, si ce n’était tragique. Barrau, comme Anders, comme Grothendieck, comme tous ceux qui refusent de se taire, nous rappelle que la science doit redevenir une pratique subversive. Subversive parce qu’elle révèle les mensonges du pouvoir, subversive parce qu’elle refuse de se laisser instrumentaliser, subversive parce qu’elle ose dire que la vérité n’est pas négociable.

Et c’est là que le bât blesse. Car la résistance scientifique, aujourd’hui, est une résistance solitaire. Les institutions académiques, ces temples du savoir, sont devenues des usines à produire des experts dociles, des techniciens du néant, des ingénieurs de la catastrophe. On y enseigne l’obéissance, pas la révolte. On y apprend à publier, pas à penser. Grothendieck, encore lui, écrivait dans *Récoltes et Semailles* : *« La science est devenue une machine à broyer les âmes. »* Et Barrau, en refusant de se plier aux règles du jeu, en choisissant de parler non seulement aux pairs mais au grand public, en assumant son rôle de lanceur d’alerte, incarne cette rébellion nécessaire. Il rappelle que le scientifique n’est pas un fonctionnaire, mais un citoyen. Un citoyen qui a le devoir de désobéir lorsque l’ordre établi mène au désastre.

Mais cette désobéissance ne suffit pas. Il faut aller plus loin. Il faut, comme le disait Hannah Arendt, *« penser ce que nous faisons »*. Et ce que nous faisons, c’est participer à un système qui tue. Qui tue les forêts, qui tue les animaux, qui tue les humains les plus vulnérables. Le capitalisme, ce Moloch insatiable, exige des sacrifices. Et nous, les modernes, nous sommes ses prêtres zélés, offrant en holocauste des espèces entières sur l’autel du PIB. Barrau nous rappelle que cette folie a un nom : l’anthropocène. Mais attention, l’anthropocène n’est pas l’œuvre de l’humanité en général – non, c’est l’œuvre d’une infime minorité, cette oligarchie qui possède les moyens de production, les médias, les armées. *« Nous ne sommes pas tous responsables »*, dit-il. *« Certains le sont bien plus que d’autres. »* Et cette distinction est cruciale, car elle brise le mythe d’une culpabilité collective, qui n’est qu’un alibi pour ne rien changer. Si nous sommes tous coupables, alors personne ne l’est vraiment. Mais si quelques-uns le sont, alors il faut les désigner, les combattre, les renverser.

Alors, que faire ? La question est posée, et elle est vertigineuse. Car les solutions, si elles existent, ne viendront pas des mêmes qui ont créé le problème. Les gouvernements ? Ils sont aux mains des lobbies. Les entreprises ? Elles ne connaissent que le profit. Les individus ? Ils sont pris dans l’étau de la consommation, de la peur, de l’aliénation. Pourtant, Barrau refuse le désespoir. *« Le pire n’est jamais certain »*, dit-il. Et c’est là que réside son humanisme radical : dans cette conviction que l’homme, malgré tout, peut encore choisir. Choisir de résister, choisir de se rebeller, choisir de vivre autrement. Mais pour cela, il faut d’abord briser les chaînes de l’illusion. L’illusion que le progrès technique nous sauvera. L’illusion que la croissance est une fin en soi. L’illusion que nous pouvons continuer ainsi sans en payer le prix.

La résistance, donc, doit être totale. Scientifique, d’abord : en refusant de collaborer avec les puissances destructrices, en boycottant les institutions complices, en créant des espaces de savoir libres et autonomes. Politique, ensuite : en soutenant les mouvements qui luttent contre l’extractivisme, contre le productivisme, contre toutes les formes de domination. Éthique, enfin : en réapprenant à vivre avec la Terre, et non contre elle. *« Nous ne sommes pas les maîtres de la nature »*, disait Spinoza. *« Nous en faisons partie. »* Et cette appartenance, cette humilité, est la seule chose qui puisse encore nous sauver.

Mais attention : cette résistance ne sera pas douce. Elle sera violente, car elle se heurtera à la violence du système. Elle sera impopulaire, car elle exigera des sacrifices que peu sont prêts à faire. Elle sera solitaire, car elle ira à contre-courant de tout ce que notre époque vénère : la vitesse, l’efficacité, le profit. Pourtant, elle est nécessaire. Car si nous ne changeons pas de cap, si nous ne brisons pas cette machine à broyer, alors la sixième extinction sera aussi la nôtre. Et ce jour-là, il ne restera plus personne pour pleurer sur les ruines.

Analogie finale : Imaginez un homme debout au bord d’un précipice, les yeux bandés, un sourire béat aux lèvres, tandis qu’une voix suave lui murmure à l’oreille : « Avance, tout va bien, la chute est une illusion. » Derrière lui, une foule en liesse scande des slogans rassurants : « Croissance ! Innovation ! Progrès ! » Personne ne voit le vide. Personne, sauf quelques-uns, qui hurlent, qui tirent sur les manches, qui tentent de briser le bandeau. Mais leurs voix sont couvertes par le bruit des machines, par le ronronnement des usines, par le cliquetis des pièces de monnaie. Aurélien Barrau est l’un de ces fous qui refusent de marcher. Il arrache les bandeaux, il montre le précipice, il exige que l’on s’arrête. Et si nous ne l’écoutons pas, alors nous tomberons. Pas tous en même temps, non. Les plus riches s’envoleront peut-être dans leurs fusées, vers quelque colonie martienne aseptisée. Mais les autres ? Les autres chuteront. Et ce sera long, et ce sera douloureux, et ce sera injuste. Mais ce sera la fin. Alors, écouterons-nous les fous ? Ou préférerons-nous danser jusqu’au bord du gouffre ?



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *