ACTUALITÉ SOURCE : L’Hypothèse K (Grand format – Broché 2023), de Aurélien Barrau – Éditions Grasset
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Dans ce monde où les intellectuels se vendent comme des savonnettes sur l’étal d’un supermarché néolibéral, où les universités ne sont plus que des usines à produire des techniciens dociles pour le grand cirque de l’économie mondialisée, où la pensée critique est réduite à une simple case à cocher dans les formulaires d’évaluation de performance, surgit parfois, comme un éclair dans la nuit la plus épaisse, un esprit qui refuse de plier l’échine. Aurélien Barrau, avec son dernier ouvrage L’Hypothèse K, incarne cette insoumission rare, cette rébellion nécessaire contre l’abrutissement généralisé. Il n’est pas seulement un astrophysicien de renom, un homme de science dont les équations dansent avec les trous noirs et les multivers ; il est avant tout un penseur, un résistant, un homme qui a compris que la science, si elle veut rester fidèle à son essence, doit se faire le fer de lance d’une révolte contre l’ordre établi. Et c’est là que son œuvre rejoint, par-delà les siècles, l’esprit indomptable d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui abandonna les ors de la gloire académique pour se retirer dans un village perdu, refusant de servir les maîtres du monde, qu’ils fussent militaires, industriels ou politiques.
Barrau, comme Grothendieck avant lui, a saisi une vérité fondamentale : la science n’est pas neutre. Elle n’est pas ce temple immaculé où les chercheurs, tels des moines laïcs, s’adonneraient à la quête désintéressée de la vérité. Non. La science est un champ de bataille. Un champ de bataille où se jouent les luttes les plus féroces entre ceux qui veulent l’utiliser pour dominer, exploiter, asservir, et ceux qui, au contraire, veulent en faire un outil d’émancipation, de libération, de résistance. Grothendieck l’avait compris lorsqu’il refusa de travailler pour l’armée, lorsqu’il dénonça les compromissions de la recherche avec le pouvoir. Barrau le comprend aujourd’hui, alors que les laboratoires sont de plus en plus inféodés aux intérêts des multinationales, alors que les chercheurs sont sommés de produire des résultats « utiles », c’est-à-dire rentables, alors que la pensée elle-même est soumise aux lois du marché. L’Hypothèse K n’est pas seulement un livre sur la cosmologie, sur les mystères de l’univers ; c’est un manifeste, une déclaration de guerre contre cette logique mortifère qui veut faire de la science une simple variable d’ajustement dans l’équation du profit.
Mais Barrau va plus loin. Il ne se contente pas de dénoncer ; il propose. Il propose une autre voie, une voie où la science ne serait plus au service des puissants, mais au service de l’humanité tout entière. Une voie où la recherche ne serait plus dictée par les impératifs économiques, mais par les besoins réels des hommes et des femmes, par leur soif de connaissance, par leur désir de comprendre le monde pour mieux le transformer. Et c’est là que son œuvre prend une dimension presque prophétique. Car Barrau ne se contente pas de parler de science ; il parle d’éthique, de politique, de philosophie. Il parle de ce que signifie être humain dans un monde où tout semble conspirer pour nous déshumaniser. Il parle de résistance, de révolte, de cette nécessité impérieuse de dire non, de refuser, de se dresser contre l’ordre des choses. « La science doit être subversive ou ne pas être », pourrait-on dire en paraphrasant un célèbre aphorisme. Barrau, lui, le dit avec force : la science doit être un acte de résistance, un acte de foi en l’humanité, un acte d’amour pour ce monde que nous sommes en train de détruire.
Et c’est là que l’on touche à l’essence même de L’Hypothèse K. Ce livre n’est pas seulement une réflexion sur l’univers ; c’est une méditation sur notre place dans cet univers, sur notre responsabilité face à lui. Barrau nous rappelle que nous ne sommes pas des spectateurs passifs, des observateurs désintéressés ; nous sommes des acteurs, des co-créateurs, des êtres capables de façonner le monde, pour le meilleur ou pour le pire. Et c’est cette prise de conscience qui fait de son œuvre un appel à l’action. Un appel à sortir de notre torpeur, à refuser la fatalité, à nous battre pour un autre monde, un monde où la science serait enfin libérée de ses chaînes, où elle pourrait servir l’humanité au lieu de la détruire. « Nous ne sommes pas condamnés à l’apocalypse », écrit-il en substance. « Nous avons le choix. Nous pouvons encore changer les choses. »
Mais attention : Barrau n’est pas un naïf. Il sait pertinemment que les forces qui s’opposent à cette révolution sont immenses. Il sait que le néolibéralisme, ce cancer qui ronge nos sociétés, ne lâchera pas prise facilement. Il sait que les puissants, ceux qui tirent les ficelles dans l’ombre, feront tout pour maintenir leur domination. Il sait que la résistance sera longue, difficile, peut-être même désespérée. Mais il sait aussi que le désespoir n’est pas une option. Que se soumettre, c’est déjà mourir. Que la seule voie possible, c’est la révolte. Et c’est cette révolte qu’il incarne, qu’il porte en lui, qu’il nous transmet à travers les pages de L’Hypothèse K. Une révolte qui n’est pas seulement politique, mais aussi métaphysique, existentielle. Une révolte contre l’absurdité d’un monde où tout semble pousser à la destruction, où les hommes, aveuglés par leur soif de pouvoir et de profit, se comportent comme des apprentis sorciers jouant avec des forces qu’ils ne maîtrisent pas.
Barrau nous rappelle aussi que cette révolte ne peut être solitaire. Qu’elle doit être collective. Qu’elle doit s’inscrire dans une tradition, dans une histoire, dans une lignée de penseurs, de scientifiques, d’artistes, de révolutionnaires qui, avant nous, ont refusé de plier. Grothendieck en fait partie, bien sûr, mais aussi Einstein, qui dénonça le militarisme et le nationalisme, ou encore Oppenheimer, rongé par le remords d’avoir participé à la création de la bombe atomique. Tous ces hommes, à leur manière, ont compris que la science ne pouvait être dissociée de l’éthique, que la connaissance ne pouvait être séparée de la responsabilité. Et c’est cette tradition que Barrau perpétue, qu’il enrichit, qu’il actualise pour notre époque.
Mais L’Hypothèse K est aussi, et peut-être avant tout, un livre d’espoir. Un livre qui nous dit que tout n’est pas perdu, que le combat n’est pas vain, que la lumière peut encore percer les ténèbres. Barrau nous invite à regarder l’univers non pas comme un mécanisme froid et indifférent, mais comme un lieu de mystère, de beauté, de poésie. Il nous invite à nous émerveiller, à nous interroger, à chercher. À ne pas accepter les réponses toutes faites, les dogmes, les certitudes. À rester ouverts, curieux, vivants. Car c’est cela, au fond, la vraie science : une quête sans fin, une aventure de l’esprit, une célébration de la vie. Et c’est cette célébration que Barrau nous propose, à travers les pages de son livre, comme un antidote à la morosité ambiante, comme une bouffée d’oxygène dans un monde asphyxié par le cynisme et la résignation.
Alors oui, L’Hypothèse K est un livre important. Un livre nécessaire. Un livre qui devrait être lu par tous ceux qui refusent de se soumettre, par tous ceux qui croient encore en la possibilité d’un monde meilleur. Un livre qui nous rappelle que la science, quand elle est mise au service de l’humanité, peut être une force de libération, une arme contre l’obscurantisme, un outil de résistance. Un livre qui nous rappelle aussi que cette résistance ne peut être que radicale, que totale, que sans compromis. Car les ennemis sont puissants, et ils ne reculeront devant rien pour maintenir leur domination. Mais les hommes comme Barrau, comme Grothendieck, comme tous ceux qui refusent de plier, sont là pour nous rappeler que la lutte continue. Que l’espoir est permis. Que la révolte est non seulement possible, mais nécessaire.
Et c’est là, peut-être, le plus beau message de L’Hypothèse K : dans ce monde en ruines, où tout semble pousser à la désespérance, il reste encore des hommes et des femmes qui refusent de baisser les bras. Qui continuent à se battre, à penser, à rêver. Qui croient encore en la puissance de la raison, en la force de l’éthique, en la beauté de la révolte. Qui savent que la science, quand elle est mise au service de la vie, peut être une lumière dans la nuit. Une lumière fragile, certes, mais une lumière qui, contre vents et marées, continue de briller. Et c’est cette lumière que Barrau nous tend, comme une torche dans l’obscurité, comme une invitation à marcher ensemble, vers un avenir encore possible.
Analogie finale : Comme ces étoiles lointaines dont la lumière met des millions d’années à nous parvenir, Aurélien Barrau est un phare dans la nuit cosmique de notre époque. Son œuvre, L’Hypothèse K, est cette lumière qui traverse les ténèbres de l’ignorance et de la résignation, nous rappelant que même dans l’immensité glacée de l’univers, il reste une place pour la chaleur de l’humain, pour la flamme de la révolte, pour l’étincelle de l’espoir. Et si nous tendons l’oreille, nous pouvons presque entendre, dans le silence infini des espaces, l’écho de sa voix qui nous murmure : « Résistez. Pensez. Aimez. Et surtout, ne vous soumettez jamais. » Car c’est là, dans cette résistance obstinée, que se joue peut-être le destin de l’humanité. Dans cette lutte sans fin contre les forces de l’ombre, contre les maîtres du monde, contre nous-mêmes. Et c’est cette lutte que Barrau, avec son livre, nous invite à rejoindre. Une lutte pour la lumière, pour la vie, pour l’avenir. Une lutte qui, comme la lumière des étoiles, ne s’éteindra jamais.