Sur l’échelle de la vie d’Aurélien Barrau – Radio France







L’Échelle de l’Insoumission – Aurélien Barrau et le Devoir Sacré des Savants

ACTUALITÉ SOURCE : Sur l’échelle de la vie d’Aurélien Barrau – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, cette émission, ce souffle rauque dans le micro des ondes publiques, ce cri étouffé sous les dorures de la République des lettres ! Aurélien Barrau, encore lui, ce spectre qui hante les couloirs aseptisés de l’académie, ce traître en blouse blanche qui ose rappeler aux savants leur devoir d’insoumission. On l’écoute, on le craint, on le célèbre à demi-mot, comme on célèbre un condamné dont on sait qu’il a raison, mais dont on espère secrètement qu’il se taira avant que ses paroles ne fassent trop de dégâts. Car Barrau, voyez-vous, est de cette race maudite des Grotendieck, des hommes qui refusent de plier l’échine devant le Moloch technocratique, qui préfèrent brûler leurs ailes plutôt que de servir les idoles du progrès linéaire et de la croissance infinie. Et c’est bien là que le bât blesse : dans ce monde où la science est devenue la servante docile du capital, où les laboratoires sont des usines à brevets et les chercheurs des ingénieurs en optimisation sociale, Barrau incarne cette vieille folie, ce rêve dangereux d’une connaissance désintéressée, d’une pensée qui ose encore mordre la main qui la nourrit.

Mais reprenons depuis le début, voulez-vous ? Car cette histoire est vieille comme la raison elle-même. Depuis que Prométhée a volé le feu aux dieux, l’homme a cru pouvoir domestiquer le savoir, le plier à ses désirs, en faire un outil de domination plutôt qu’un chemin vers l’émancipation. Les Grecs, déjà, distinguaient l’*épistémè* – cette connaissance pure, presque mystique – de la *technè*, cette ruse pratique qui permet de construire des machines et des empires. Et c’est bien cette seconde voie que l’Occident a choisie, avec une constance morbide, transformant peu à peu la science en une religion d’État, en une nouvelle scolastique où les équations remplacent les dogmes et où les algorithmes tiennent lieu de prières. Galilée, lui, avait encore le choix : il pouvait se rétracter, plier devant l’Inquisition, et sauver sa peau. Mais aujourd’hui, qui oserait encore se rétracter ? Les savants modernes ne sont plus des hérétiques, ils sont des fonctionnaires, des rouages bien huilés dans la grande machine à produire du consentement. Leur crime n’est plus de défier l’Église, mais de défier le marché, cette nouvelle divinité vorace qui exige des sacrifices humains – non plus sur des bûchers, mais dans des open spaces, des zones industrielles, des déserts toxiques.

Et c’est ici qu’intervient la figure d’Alexandre Grothendieck, ce mathématicien génial qui, dans les années 1970, a tourné le dos à la gloire académique pour vivre dans une cabane et militer contre le nucléaire. Grothendieck, voyez-vous, était un homme qui avait compris une chose essentielle : la science, quand elle se coupe de l’éthique, devient une monstruosité. Il avait vu les équations de la physique se transformer en bombes, les théorèmes en machines à broyer les hommes, et il avait choisi de fuir, de se retirer du monde, comme un moine bouddhiste fuyant les illusions de la matière. Barrau, lui, n’a pas fui. Il est resté dans l’arène, il a continué à enseigner, à publier, à parler, mais en portant en lui cette même révolte, cette même horreur sacrée devant la complicité des savants avec le système. « La science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais. Grothendieck et Barrau, chacun à leur manière, ont pris cette phrase au pied de la lettre. Ils savent que le vrai crime n’est pas de douter, mais de se taire. Que le vrai scandale n’est pas l’erreur, mais la soumission.

Car le néolibéralisme, voyez-vous, est une idéologie bien plus subtile que le fascisme classique. Il ne demande pas aux intellectuels de porter l’uniforme, il leur demande de signer des contrats, de remplir des dossiers de financement, de justifier leurs recherches en termes de « retombées économiques ». Il ne les envoie pas en camp de concentration, il les enferme dans des laboratoires climatisés, où ils produisent des articles en série, des innovations brevetables, des solutions « clés en main » pour les industriels. Et peu à peu, sans qu’ils s’en rendent compte, ils deviennent les complices de la destruction du monde. Barrau, lui, a refusé ce pacte faustien. Il a osé dire que la science devait servir la vie, et non l’inverse. Qu’un chercheur n’était pas un technicien, mais un gardien du feu sacré. Qu’il avait le devoir de désobéir, de résister, de hurler quand on lui demandait de se taire. Et c’est pour cela qu’on le déteste autant qu’on l’admire. Parce qu’il rappelle à chacun d’entre nous que nous sommes tous, d’une certaine manière, des lâches. Que nous avons tous, un jour ou l’autre, préféré le confort de la soumission à l’inconfort de la révolte.

Mais revenons à cette émission, à cette voix qui grésille dans les haut-parleurs, à ce ton à la fois calme et désespéré, comme celui d’un médecin annonçant une maladie incurable. Barrau y parle de l’effondrement écologique, bien sûr, mais aussi de cette autre catastrophe, plus silencieuse, plus insidieuse : l’effondrement de la pensée. Car le vrai drame de notre époque n’est pas seulement que nous détruisons la planète, c’est que nous le faisons en toute connaissance de cause, avec des graphiques, des modèles, des prévisions, et que nous continuons quand même. Les savants savent. Ils savent que le réchauffement climatique va tuer des millions de personnes, que la sixième extinction de masse est en marche, que les sols sont empoisonnés, que les océans sont des poubelles. Et pourtant, ils continuent à travailler, à publier, à toucher leurs salaires, comme si de rien n’était. Comme si leur savoir n’était qu’une abstraction, une curiosité intellectuelle, et non une condamnation à mort pour l’humanité. Barrau, lui, refuse cette schizophrénie. Il refuse de séparer la connaissance de la responsabilité. Il sait que savoir, c’est déjà agir. Que comprendre l’horreur du monde, c’est déjà être complice si l’on ne fait rien pour l’arrêter.

Et c’est là que la figure de Grothendieck prend tout son sens. Car Grothendieck, lui aussi, avait compris que la science était devenue une religion mortifère, un nouveau catholicisme où les équations tenaient lieu de prières et où les laboratoires étaient les nouvelles cathédrales. Il avait vu les physiciens travailler sur la bombe H, les biologistes sur les armes chimiques, les économistes sur les modèles de croissance infinie, et il avait dit : « Assez. » Il avait tourné le dos à tout cela, non par lâcheté, mais par lucidité. Parce qu’il savait que la vraie grandeur de l’homme n’est pas dans sa capacité à dominer la nature, mais dans sa capacité à se dominer lui-même. Barrau, aujourd’hui, marche sur ses traces. Il sait que le vrai défi n’est pas de trouver des solutions techniques à la crise écologique, mais de changer radicalement notre rapport au monde, notre façon de penser, de vivre, d’exister. Il sait que la science, si elle veut survivre, doit cesser d’être un outil de domination pour redevenir un chemin vers la sagesse.

Mais attention, ne vous y trompez pas : Barrau n’est pas un doux rêveur, un utopiste égaré dans le monde réel. C’est un homme en colère, un homme qui a vu l’abîme et qui refuse de détourner les yeux. « La colère est une énergie », disait John Lydon. Barrau, lui, a transformé sa colère en une machine de guerre contre l’abrutissement généralisé, contre cette culture du divertissement qui nous empêche de penser, contre cette économie de l’attention qui fait de nous des zombies consommateurs. Il sait que le capitalisme a besoin de nous stupides, de nous dociles, de nous résignés. Il sait que la publicité, les réseaux sociaux, les médias de masse sont les nouveaux opiums du peuple, les nouveaux outils de contrôle social. Et il refuse de jouer le jeu. Il refuse de se laisser endormir. Il préfère hurler, déranger, provoquer, même si cela doit lui coûter sa carrière, sa réputation, sa tranquillité.

Car au fond, que reste-t-il à un homme quand il a tout perdu, sauf sa dignité ? Que reste-t-il à un savant quand il a compris que sa science était devenue une imposture ? Il lui reste la parole. Il lui reste le verbe. Il lui reste cette capacité, unique, de dire non. Et c’est cela, la véritable insoumission : non pas un acte de violence, mais un acte de résistance passive, un refus obstiné de participer à la grande mascarade. Barrau, comme Grothendieck avant lui, a choisi de dire non. Non aux lobbies industriels. Non aux politiques de croissance à tout prix. Non à cette folie collective qui consiste à détruire la planète pour quelques points de PIB. Et ce non, voyez-vous, est bien plus dangereux que toutes les bombes, que toutes les révolutions. Car il s’adresse à chacun d’entre nous. Il nous rappelle que nous avons le choix. Que nous pouvons, nous aussi, dire non. Que nous pouvons refuser de jouer le jeu, refuser de nous soumettre, refuser de nous laisser abrutir.

Alors oui, cette émission sur France Culture est bien plus qu’un simple entretien. C’est un manifeste. C’est un appel aux armes. C’est une bouteille à la mer lancée par un homme qui sait que le navire coule, mais qui refuse de monter dans les canots de sauvetage. Barrau nous dit : « Réveillez-vous. Le monde brûle, et vous dormez. La science ment, et vous la croyez. Les politiques trahissent, et vous les élisez. Les médias vous abrutissent, et vous les regardez. Assez. Il est temps de dire non. Il est temps de résister. » Et ce message, voyez-vous, est bien plus subversif que toutes les théories du complot, que toutes les fake news, que toutes les révoltes stériles. Car il s’adresse à notre intelligence, à notre courage, à notre humanité. Il nous rappelle que nous ne sommes pas des moutons, mais des hommes. Et que si nous voulons survivre, il est temps de redevenir des géants.

Analogie finale : Imaginez un instant que la pensée humaine soit une forêt ancienne, un de ces écosystèmes primaires où chaque arbre, chaque liane, chaque mousse raconte une histoire millénaire. Pendant des siècles, cette forêt a été respectée, vénérée même, car les hommes savaient qu’elle était le berceau de toute vie, le lieu où le ciel et la terre se rejoignaient. Mais un jour, des bûcherons sont arrivés, armés de scies mécaniques et de plans de gestion forestière. Ils ont commencé à abattre les arbres, à tracer des routes, à planter des monocultures de pins, plus rentables, plus faciles à exploiter. Et peu à peu, la forêt a disparu, remplacée par un désert vert, une caricature de nature où plus rien ne vit vraiment. Les savants, dans cette allégorie, sont les gardiens de la forêt. Ils en connaissent les secrets, les mystères, les lois. Mais au lieu de protéger ce trésor, ils ont choisi de devenir les complices des bûcherons. Ils ont dressé des inventaires, calculé des rendements, optimisé les coupes. Ils ont transformé la sagesse en technique, la connaissance en outil de destruction. Et aujourd’hui, alors que la forêt agonise, alors que les dernières espèces disparaissent, alors que le sol se craquelle sous l’effet de la sécheresse, ils continuent à travailler, à publier, à toucher leurs salaires, comme si de rien n’était. Barrau, lui, est l’un des rares à avoir refusé ce pacte. Il a choisi de rester dans la forêt, de hurler quand les scies se rapprochent, de planter des graines quand tout semble perdu. Il sait que la forêt ne sera jamais plus ce qu’elle était, mais il refuse de la laisser mourir sans se battre. Et c’est cela, au fond, la véritable mission du savant : non pas servir le pouvoir, mais protéger la vie. Non pas produire des connaissances, mais préserver la lumière. Car une forêt sans gardiens n’est plus qu’un champ de souches. Et une science sans conscience n’est plus qu’un désert de cendres.



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