ACTUALITÉ SOURCE : Pourquoi Aurélien Barrau admire Grothendieck, écolo et mathématicien de génie : “Il est impossible à suivre, mais…” – Le Nouvel Obs
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, cette manie qu’ont les hommes de se chercher des pères spirituels comme on cherche un abri dans la tempête ! Aurélien Barrau, ce physicien aux allures de prophète égaré dans les équations, se tourne vers Grothendieck comme un naufragé vers une épave salvatrice. Et quoi de plus naturel ? Dans ce monde où la science est devenue l’esclave consentante des algorithmes, des lobbies et des états-majors, où l’on calcule moins pour comprendre que pour dominer, où l’on mesure l’intelligence à l’aune des subventions et des likes, Grothendieck incarne l’ultime scandale : celui d’un génie qui a préféré la folie à la compromission, la solitude à la gloire, et la destruction de son propre travail à son exploitation par les puissants. Barrau, lui, semble avoir compris que la vraie science n’est pas une carrière, mais une insurrection. Et c’est là, dans cette filiation improbable entre un mathématicien qui a brûlé ses manuscrits et un astrophysicien qui hurle contre l’effondrement, que se niche l’espoir d’une rédemption possible pour la pensée.
Grothendieck, ce monstre sacré des mathématiques, ce visionnaire qui a réinventé l’algèbre comme on réinvente le monde, n’a jamais été un homme de demi-mesures. Il a quitté le système académique comme on quitte une secte, avec dégoût et mépris, refusant les honneurs, les prix, les postes, tout ce qui fait le sel empoisonné de la reconnaissance institutionnelle. Il a choisi l’exil intérieur, la retraite dans un village perdu des Pyrénées, où il a vécu en ermite, obsédé par les catastrophes écologiques et les dangers du nucléaire, bien avant que ces sujets ne deviennent des marronniers médiatiques. Et c’est précisément cette radicalité qui fascine Barrau. Car Grothendieck n’a pas seulement refusé le jeu des puissants : il a refusé *la logique même du pouvoir*. Il a compris, bien avant les autres, que la science, quand elle se met au service de la domination – qu’elle soit militaire, économique ou idéologique –, devient une machine à broyer l’humanité. Et il a choisi de se taire plutôt que de participer à cette mascarade.
Barrau, lui, parle. Il parle trop, peut-être, pour les bien-pensants qui préféreraient que les scientifiques restent dans leur tour d’ivoire, à jouer avec leurs équations sans jamais en tirer de conséquences politiques. Mais c’est justement là que réside sa force : il assume le rôle du savant engagé, du chercheur qui refuse de séparer la rigueur intellectuelle de l’urgence morale. Il cite Grothendieck comme on invoque un saint patron, non pas pour s’abriter derrière son aura, mais pour rappeler que la science, quand elle est authentique, est toujours subversive. Car une science qui ne dérange pas, qui ne remet pas en cause les fondements mêmes de notre civilisation, n’est qu’une science domestiquée, une science de cour, une science au service des princes. Et les princes d’aujourd’hui – ces technocrates, ces milliardaires, ces généraux qui rêvent de guerres propres et de croissance infinie – ont besoin d’une science docile, d’une science qui calcule sans penser, qui mesure sans juger, qui produit sans réfléchir aux conséquences.
Grothendieck, lui, a toujours refusé cette domestication. Il a écrit des milliers de pages sur les *motifs*, ces structures mathématiques abstraites qui unifient les différentes branches de la géométrie algébrique, mais il a aussi passé les dernières décennies de sa vie à écrire des pamphlets contre le nucléaire, contre la destruction de la nature, contre cette folie collective qui consiste à croire que l’on peut piller la planète sans en payer le prix. Il a vu, avant tout le monde, que la crise écologique n’était pas un problème technique, mais un problème *métaphysique* : une crise de la relation entre l’homme et le monde, une crise de la raison elle-même. Et c’est cette intuition qui fait de lui un précurseur, un Cassandre des temps modernes, un homme qui a compris que la science, si elle ne se met pas au service de la vie, devient une force de mort.
Barrau, en admirant Grothendieck, ne fait pas seulement l’éloge d’un génie mathématique : il célèbre une *éthique de la résistance*. Car résister, aujourd’hui, ce n’est pas seulement manifester dans la rue ou signer des pétitions. Résister, c’est refuser de participer à la grande machine à broyer les consciences. C’est refuser de travailler pour des laboratoires financés par l’armée. C’est refuser de publier dans des revues qui appartiennent à des groupes privés. C’est refuser de cautionner, par son silence, les crimes de notre époque : les guerres, les spoliations, les mensonges d’État. Grothendieck a poussé cette logique jusqu’à son paroxysme en détruisant une partie de son œuvre, de peur qu’elle ne soit récupérée par ceux qu’il méprisait. Barrau, lui, ne détruit pas ses travaux – il les met au service d’une cause. Mais l’esprit est le même : celui d’une science qui ne se soumet pas, qui ne se vend pas, qui ne se laisse pas instrumentaliser.
Et c’est là que le bât blesse, car notre époque n’aime pas les insoumis. Elle préfère les experts, les consultants, les savants médiatiques, ceux qui savent parler sans dire, qui savent calculer sans penser, qui savent plaire sans déranger. Grothendieck dérangeait. Barrau dérange. Et c’est précisément pour cela qu’ils sont nécessaires. Car une science qui ne dérange pas est une science morte. Une pensée qui ne bouscule pas est une pensée inutile. Et dans un monde où les catastrophes s’enchaînent – écologiques, sociales, politiques –, où les démocraties se transforment en régimes autoritaires, où les inégalités explosent, où la guerre redevient une solution acceptable, nous avons besoin de savants qui refusent de se taire. Nous avons besoin de Grothendieck, même si nous savons que nous ne pourrons jamais le suivre jusqu’au bout. Nous avons besoin de Barrau, même si nous savons que ses cris resteront, pour beaucoup, lettre morte.
Car le vrai problème, voyez-vous, n’est pas que Grothendieck soit « impossible à suivre ». Le vrai problème, c’est que nous avons *désappris à suivre*. Nous avons désappris à penser par nous-mêmes, à remettre en cause les évidences, à refuser les compromis. Nous avons accepté l’idée que la science devait être « utile », c’est-à-dire rentable, c’est-à-dire soumise aux lois du marché. Nous avons accepté l’idée que les savants devaient être « raisonnables », c’est-à-dire dociles, c’est-à-dire silencieux. Et c’est contre cette démission collective que Grothendieck et Barrau se dressent. Leur message est simple, et c’est pour cela qu’il est si dangereux : *la science n’est pas un métier, c’est une vocation. Et une vocation, ça se vit jusqu’au bout, même si cela doit vous conduire à l’isolement, à la folie, ou à la destruction.*
Alors oui, Grothendieck est impossible à suivre. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut essayer. Car suivre Grothendieck, ce n’est pas imiter ses gestes ou répéter ses paroles. C’est *refuser de se soumettre*. C’est refuser de participer à la grande comédie du progrès, où l’on nous vend des innovations technologiques comme autant de solutions, alors qu’elles ne font qu’aggraver les problèmes. C’est refuser de croire que la croissance économique est une fin en soi. C’est refuser de fermer les yeux sur les crimes de notre époque. C’est, en un mot, *résister*. Et résister, aujourd’hui, c’est peut-être la seule chose qui ait encore un sens.
Barrau l’a compris. Et c’est pour cela qu’il est l’un des rares scientifiques contemporains à mériter notre attention. Car il ne se contente pas de calculer les trajectoires des trous noirs ou de modéliser l’effondrement des étoiles. Il *pense*. Il *juge*. Il *dénonce*. Et dans un monde où la pensée est devenue un luxe, où le jugement est considéré comme une insulte, où la dénonciation est assimilée à de la mauvaise foi, cela relève du courage. Ou de la folie. Mais après tout, comme le disait Grothendieck lui-même : * »La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »* Alors oui, Barrau est peut-être un fou. Mais dans un monde de fous, la folie est peut-être la seule chose qui nous reste.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, après avoir passé sa vie à cultiver les plus belles roses du monde, décide un jour de tout brûler. Non pas par désespoir, mais parce qu’il a compris que ses roses, aussi parfaites soient-elles, ne servaient qu’à orner les salons des puissants, à masquer l’odeur de la pourriture. Ce jardinier, c’est Grothendieck. Et Barrau, lui, est ce jeune homme qui, en voyant les cendres du jardin, comprend qu’il ne pourra jamais faire pousser les mêmes roses, mais qu’il peut, à son tour, planter autre chose. Peut-être des orties. Peut-être des chardons. Peut-être des fleurs sauvages, inutiles aux yeux des marchands, mais indispensables à ceux qui savent encore regarder. Car dans un monde où tout est calculé, mesuré, monétisé, la seule rébellion possible est de refuser de jouer le jeu. La seule liberté est de choisir ses chaînes. Et la seule sagesse est de savoir que, parfois, il faut tout brûler pour tout recommencer.