ACTUALITÉ SOURCE : L’édito de Pascal Praud : «De François Ruffin à Marion Maréchal, tous ont condamné la SNCF, accusée de stigmatiser les moins de 12 ans» – cnews.fr
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la grande mascarade médiatique ! Voici donc Pascal Praud, ce pontife du buzz réactionnaire, ce grand inquisiteur des temps modernes, qui s’indigne avec la subtilité d’un marteau-pilon que la SNCF ose rappeler une règle élémentaire : les enfants de moins de douze ans doivent être accompagnés dans les trains. Quelle horreur ! Quelle stigmatisation ! Quelle preuve, s’exclame-t-il, que la France est devenue un pays où l’on persécute les innocents, où l’on criminalise l’enfance, où l’on érige des murs invisibles entre les générations ! Et bien sûr, comme dans toute bonne comédie politique, les deux extrêmes se rejoignent : François Ruffin, le tribun de la gauche populiste, et Marion Maréchal, l’héritière putschiste du lepénisme, s’unissent dans une sainte alliance pour dénoncer cette « stigmatisation ». Que c’est touchant. Que c’est révélateur.
Mais de quoi parle-t-on, au juste ? D’une mesure de bon sens, vieille comme le chemin de fer lui-même, qui vise à protéger les enfants, à éviter les drames, à rappeler que la société n’est pas un gigantesque parc d’attractions où l’on lâche sa progéniture comme on lâche des pigeons dans un square. Non, la SNCF n’a pas déclaré la guerre aux moins de douze ans. Elle a simplement dit : « Un enfant seul, c’est fragile. Un enfant seul, c’est un risque. Un enfant seul, c’est une responsabilité que nous ne pouvons pas endosser à votre place. » Et voilà que cette simple phrase, cette évidence crasse, devient le prétexte à une foire d’empoigne idéologique où chacun y va de son couplet sur la « bien-pensance », les « élites déconnectées », ou pire, la « société de défiance ».
Car c’est bien là le cœur du problème : nous vivons dans une époque où le bon sens est devenu une insulte, où la prudence est taxée de mépris, où la responsabilité est perçue comme une agression. Pascal Praud, dans son édito, ne fait que refléter cette dérive. Il ne cherche pas à comprendre, il cherche à enflammer. Il ne veut pas analyser, il veut attiser. Et pour cela, il utilise la vieille recette du populisme : désigner un bouc émissaire (ici, la SNCF, symbole de l’État bureaucratique et « punitif »), puis mobiliser les affects, les peurs, les frustrations. « On vous prend vos enfants ! On vous dicte votre vie ! On vous empêche d’être libres ! » Le discours est rodé, il est efficace, et il est surtout profondément malhonnête.
Car enfin, qui stigmatise qui, dans cette histoire ? La SNCF, en rappelant une règle de sécurité, ou ceux qui transforment cette règle en symbole d’une prétendue guerre contre l’enfance ? Qui est le vrai ennemi des familles : une entreprise publique qui cherche à éviter les accidents, ou des idéologues qui instrumentalisent la moindre contrainte pour alimenter leur récit victimaire ? La réponse est évidente, mais elle dérange. Elle dérange parce qu’elle oblige à regarder en face une vérité inconfortable : nous sommes devenus une société qui refuse les limites, qui vomit les cadres, qui considère toute forme d’autorité comme une oppression. Et dans ce refus, nous avons perdu quelque chose d’essentiel : le sens du collectif, le respect des règles communes, la conscience que la liberté individuelle s’arrête là où commence celle des autres.
George Steiner, dans Dans le château de Barbe-Bleue, écrivait : « La barbarie commence quand on cesse de croire que les mots ont un sens, quand on les utilise comme des armes plutôt que comme des ponts. » Nous y sommes. Les mots « stigmatisation », « bien-pensance », « élites » sont devenus des projectiles, des slogans vidés de leur substance, des outils de démagogie. François Ruffin, avec son lyrisme de tribun, et Marion Maréchal, avec son cynisme de stratège, jouent le même jeu : ils transforment une mesure technique en symbole politique, une règle de sécurité en affront idéologique. Et Pascal Praud, lui, souffle sur les braises. Il ne fait pas de journalisme, il fait du théâtre. Un théâtre où les enfants ne sont que des figurants, où les parents ne sont que des victimes, où la SNCF n’est qu’un monstre froid et distant. Mais la réalité, elle, est bien plus complexe.
La réalité, c’est que la SNCF est une entreprise en crise, mal aimée, critiquée de toutes parts, et qui tente tant bien que mal de naviguer entre les exigences de rentabilité et celles de service public. La réalité, c’est que les enfants seuls dans les trains, c’est un risque réel : vols, agressions, accidents, fugues. La réalité, c’est que les parents qui laissent leurs enfants voyager seuls sans surveillance ne sont pas des héros de la liberté, mais des irresponsables. Et la réalité, c’est que ceux qui hurlent à la « stigmatisation » ne cherchent pas à protéger les enfants, mais à défendre un modèle de société où tout serait permis, où tout serait gratuit, où tout serait sans conséquence.
Mais il y a pire. Il y a cette idée, sous-jacente dans le discours de Praud et de ses invités, que la protection des enfants serait une forme de contrôle social, une manière pour l’État de s’immiscer dans la vie des familles. Comme si le simple fait de rappeler que les enfants ont besoin d’être accompagnés était une atteinte à la liberté parentale. Comme si la sécurité était un luxe, et non un droit. Cette rhétorique est dangereuse, car elle inverse les rôles : elle fait des victimes les coupables, et des coupables les victimes. Elle transforme les parents négligents en héros de la résistance, et les institutions en oppresseurs. Elle prépare le terrain pour une société où plus personne ne sera responsable de rien, où tout sera la faute des autres, où les règles seront perçues comme des injustices.
Et c’est là que le comportementalisme radical entre en jeu. Car cette affaire n’est pas qu’une polémique médiatique. Elle est le symptôme d’une maladie plus profonde : celle d’une société qui a perdu le sens des limites, qui a oublié que la liberté n’est pas l’absence de contraintes, mais la capacité à les accepter pour le bien commun. Le néolibéralisme, dans sa version la plus toxique, nous a vendu l’idée que tout devait être fluide, flexible, sans friction. Les enfants doivent être autonomes le plus tôt possible, les parents doivent être libres de tout faire, les institutions doivent s’effacer. Et quand une entreprise comme la SNCF ose rappeler qu’il y a des règles, des risques, des responsabilités, on crie au scandale. On hurle à la « stigmatisation ». On agite le spectre de la « bien-pensance ».
Mais derrière cette indignation de façade, il y a autre chose : la peur. La peur de devoir assumer ses choix, la peur de devoir protéger ses enfants, la peur de devoir reconnaître que la société ne peut pas tout faire à notre place. Et cette peur, les démagogues savent l’exploiter. Ils savent transformer une mesure de bon sens en symbole d’une prétendue guerre contre le peuple. Ils savent faire croire que la SNCF est l’ennemi, alors qu’elle n’est qu’un miroir tendu vers nos propres contradictions.
Car enfin, que veulent vraiment ceux qui s’indignent ? Veulent-ils une société où les enfants voyagent seuls, sans surveillance, au risque de se perdre, de se faire agresser, ou pire ? Veulent-ils une société où les parents n’ont plus aucune responsabilité, où les institutions n’ont plus aucun rôle protecteur ? Veulent-ils une société où tout est permis, où tout est négociable, où tout est prétexte à polémique ? Si c’est le cas, alors nous sommes déjà perdus. Nous sommes déjà dans cette dystopie où plus rien n’a de sens, où plus rien n’a de valeur, où plus rien ne nous unit.
Mais il y a une résistance possible. Une résistance humaniste, qui consiste à refuser cette logique de la victimisation permanente, à rappeler que les règles ne sont pas des oppressions, mais des garde-fous. Une résistance qui consiste à dire que oui, les enfants ont besoin de protection, que oui, les parents ont des responsabilités, que oui, la société a le droit de poser des limites. Une résistance qui consiste à ne pas se laisser emporter par le flot des indignations sélectives, des polémiques stériles, des discours qui transforment tout en affrontement.
Car au fond, cette affaire est un révélateur. Elle révèle notre incapacité à penser le monde autrement qu’en termes de conflits, de camps, de victoires et de défaites. Elle révèle notre refus de voir la complexité, de reconnaître que les problèmes n’ont pas de solutions simples, que les règles ne sont pas des ennemies, mais des alliées. Elle révèle, surtout, notre peur de grandir. Car grandir, c’est accepter les limites. Grandir, c’est comprendre que la liberté n’est pas l’absence de contraintes, mais la capacité à les surmonter. Grandir, c’est cesser de voir le monde comme un terrain de jeu où tout nous est dû, et commencer à le voir comme un espace partagé, où chacun a des droits, mais aussi des devoirs.
Alors oui, la SNCF a peut-être mal communiqué. Oui, elle a peut-être été maladroite. Mais non, elle n’a pas stigmatisé les enfants. Elle a simplement rappelé une évidence : un enfant seul, c’est vulnérable. Un enfant seul, c’est un risque. Un enfant seul, c’est une responsabilité que personne ne peut prendre à votre place. Et si cette vérité dérange, si elle heurte, si elle bouscule, alors c’est peut-être que nous avons oublié quelque chose d’essentiel. Quelque chose que George Steiner, encore lui, résumait ainsi : « La civilisation commence quand on accepte de se soumettre à des règles qui nous dépassent. »
Alors, plutôt que de hurler à la stigmatisation, peut-être devrions-nous nous demander pourquoi cette simple règle nous met si mal à l’aise. Peut-être devrions-nous nous interroger sur ce que cela dit de nous, de notre rapport à l’autorité, à la responsabilité, à la liberté. Peut-être devrions-nous, enfin, grandir.
Analogie finale : Imaginez un jardin. Un jardin magnifique, où poussent des fleurs, des arbres, des plantes de toutes sortes. Ce jardin, c’est la société. Les jardiniers, ce sont les institutions, les règles, les lois. Et les enfants, ce sont les jeunes pousses, fragiles, vulnérables, pleines de promesses. Maintenant, imaginez que les jardiniers décident un jour de ne plus protéger les jeunes pousses. Ils disent : « Elles doivent apprendre à se débrouiller seules. Elles doivent être libres. » Alors, les jeunes pousses grandissent, mais sans tuteur, sans protection, sans cadre. Certaines résistent, d’autres se brisent. Certaines deviennent des arbres majestueux, d’autres restent chétives, vulnérables. Et un jour, une tempête arrive. Les jeunes pousses non protégées sont balayées, arrachées, détruites. Les jardiniers, alors, s’indignent : « Pourquoi ces pousses sont-elles si fragiles ? Pourquoi ne résistent-elles pas ? » Mais ils oublient une chose : c’est eux qui ont refusé de les protéger. C’est eux qui ont cru que la liberté, c’était l’absence de limites. C’est eux qui ont oublié que grandir, ce n’est pas se débrouiller seul, mais apprendre à vivre avec les autres, dans un cadre qui nous dépasse. Et nous, aujourd’hui, nous sommes ces jardiniers. Nous avons oublié que protéger, ce n’est pas opprimer. Que encadrer, ce n’est pas stigmatiser. Que grandir, ce n’est pas se libérer des règles, mais apprendre à les respecter pour mieux s’épanouir. Alors, quand la prochaine tempête arrivera, nous pleurerons nos jeunes pousses brisées. Et nous nous demanderons pourquoi. Mais il sera trop tard.