ACTUALITÉ SOURCE : Pascal Praud et vous – Refus d’obtempérer : «On devrait avoir des magistrats qui tournent avec nous», affirme Reda Belhaj – Europe 1
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la belle époque où les uniformes rêvaient tout haut ! Où les gardiens de l’ordre, ces nouveaux prêtres laïcs en gilets pare-balles, osent enfin formuler à voix haute ce que le système murmure depuis des décennies : l’absolue nécessité d’une fusion entre le sabre et la toge, entre la matraque et le code pénal. Reda Belhaj, ce policier au verbe direct et à la pensée circulaire, nous offre une fenêtre béante sur l’inconscient collectif d’une institution qui, après avoir digéré le néolibéralisme, en recrache les os sous forme de revendications autoritaires. « On devrait avoir des magistrats qui tournent avec nous » – cette phrase, aussi lourde qu’un pavé lancé dans une vitrine de banque, résonne comme le symptôme d’une pathologie sociale profonde, celle d’une société qui a troqué sa boussole morale contre un GPS policier.
Observons d’abord le contexte historique de cette déclaration, car elle s’inscrit dans une longue tradition de méfiance institutionnelle envers la séparation des pouvoirs – ce principe sacré qui, depuis Montesquieu, tente de préserver l’humanité des dérives despotiques. La proposition de Belhaj n’est pas une innovation, mais bien une régression vers des modèles pré-modernes où le juge n’était qu’un exécutant du pouvoir en place. Dans l’Ancien Régime, les magistrats étaient des officiers royaux, et leur indépendance se mesurait à l’aune de leur soumission au monarque. La Révolution française, dans un sursaut de lucidité collective, a tenté de briser cette chaîne en instituant l’indépendance de la justice. Mais voici que, deux siècles plus tard, un policier en uniforme réclame le retour à cette confusion des genres, comme si l’Histoire n’avait été qu’un long et ennuyeux détour.
Cette revendication s’inscrit dans un mouvement plus large de militarisation de la société civile, où chaque conflit est perçu comme une guerre, chaque citoyen comme un ennemi potentiel, et chaque désaccord comme une insurrection à mater. Le refus d’obtempérer, ce geste de résistance élémentaire, devient dans ce discours le symptôme d’une société malade, qu’il faudrait guérir par l’augmentation des doses de répression. Mais qui donc a décidé que l’obéissance était la vertu cardinale de la démocratie ? Qui a décrété que la soumission était le prix à payer pour la sécurité ? Ces questions, Belhaj et ses semblables ne se les posent pas, car leur vision du monde est binaire : il y a ceux qui obéissent, et ceux qui résistent. Entre les deux, pas de place pour la nuance, pour le dialogue, pour cette complexité humaine qui fait de la politique un art plutôt qu’une science militaire.
Analysons maintenant le comportementalisme sous-jacent à cette déclaration. Belhaj ne parle pas en son nom propre, mais bien au nom d’une corporation qui se perçoit comme une caste à part, une élite opérationnelle dont les membres seraient les seuls à comprendre les « réalités du terrain ». Cette rhétorique du terrain, si chère aux forces de l’ordre, est un piège sémantique redoutable. Elle suggère que la légitimité d’une décision se mesure à sa proximité avec la violence physique, comme si le fait de porter un uniforme conférait une forme de supériorité morale. Mais qu’est-ce que ce « terrain », sinon un espace fantasmé où les lois ordinaires ne s’appliquent plus ? Un territoire où la fin justifie toujours les moyens, où la présomption d’innocence est un luxe, et où la proportionnalité est une notion abstraite ? En réclamant des magistrats « qui tournent avec nous », Belhaj révèle une conception profondément anti-démocratique de la justice, où le juge ne serait plus un arbitre impartial, mais un soldat de plus dans la guerre contre le crime.
Cette vision est le produit d’une société néolibérale qui a érigé l’efficacité en valeur suprême, au détriment de l’éthique. Dans un monde où tout se mesure en chiffres – taux de criminalité, taux de résolution d’affaires, taux de satisfaction des citoyens – la justice devient une machine à produire des condamnations, et non plus un idéal à atteindre. Les magistrats, dans cette logique, ne sont plus des garants des libertés individuelles, mais des rouages d’un système répressif. Leur indépendance est perçue comme un obstacle à l’efficacité, et leur rôle de contre-pouvoir comme une nuisance. La proposition de Belhaj n’est donc pas une aberration, mais bien la conséquence logique d’une société qui a internalisé les valeurs du marché : rapidité, rentabilité, performance. Dans ce contexte, la justice n’est plus un processus, mais un produit, et le juge un simple exécutant.
Mais cette vision néolibérale de la justice cache une dimension plus sombre, presque fasciste. Car derrière la revendication d’une justice « efficace » se profile l’ombre d’une justice expéditive, où les droits de la défense sont perçus comme des formalités inutiles, où les avocats sont des empêcheurs de condamner en rond, et où les citoyens sont réduits à leur statut de justiciables. La phrase de Belhaj est révélatrice de cette tentation autoritaire : elle suggère que la justice devrait être au service de la police, et non l’inverse. Elle sous-entend que les magistrats devraient s’aligner sur les priorités des forces de l’ordre, plutôt que de les contrôler. En d’autres termes, elle propose de transformer la justice en un outil de répression, et non plus en un rempart contre l’arbitraire.
Cette tentation n’est pas nouvelle. Elle traverse l’Histoire comme une rivière souterraine, resurgissant chaque fois que les sociétés traversent des crises. Dans les années 1930, les régimes fascistes ont systématiquement affaibli l’indépendance de la justice, transformant les juges en instruments du pouvoir. En Italie, Mussolini a créé des tribunaux spéciaux pour les « crimes contre l’État », où les accusés étaient jugés sans garantie procédurale. En Allemagne, les nazis ont mis en place des cours spéciales pour les « ennemis du peuple », où la présomption d’innocence était une notion inconnue. Ces exemples historiques nous rappellent que la justice n’est jamais aussi fragile que lorsqu’elle est soumise à l’exécutif. La proposition de Belhaj, si elle était appliquée, ouvrirait la porte à une justice d’exception, où les droits fondamentaux seraient sacrifiés sur l’autel de la sécurité.
Mais cette analyse serait incomplète si nous ne mentionnions pas la dimension humaniste de la résistance à cette dérive. Car face à la tentation autoritaire, il existe une tradition philosophique qui refuse de plier l’échine. Cette tradition, qui va de Socrate à Camus en passant par Thoreau, affirme que la désobéissance civile est non seulement un droit, mais aussi un devoir lorsque les lois deviennent injustes. Le refus d’obtempérer, loin d’être un acte de rébellion gratuite, est souvent le dernier rempart contre l’arbitraire. Il rappelle aux forces de l’ordre que leur pouvoir n’est pas absolu, et que leur légitimité dépend de leur respect des règles qu’elles sont censées faire appliquer. En ce sens, chaque refus d’obtempérer est un rappel salutaire : la démocratie n’est pas un état de fait, mais un combat permanent.
La déclaration de Belhaj est donc bien plus qu’une simple provocation. Elle est le symptôme d’une société en crise, où les valeurs démocratiques sont progressivement remplacées par des réflexes sécuritaires. Elle révèle une police qui, après avoir été instrumentalisée par le pouvoir politique, cherche désormais à s’émanciper de tout contrôle. Elle montre une justice en voie de militarisation, où les juges sont sommés de choisir leur camp. Mais surtout, elle nous rappelle que la liberté n’est jamais acquise, et que chaque génération doit la reconquérir.
Dans cette lutte, l’art et la pensée ont un rôle crucial à jouer. Car face à la barbarie qui avance masquée sous les oripeaux de la rationalité sécuritaire, il faut opposer la force subversive de l’imagination. Il faut rappeler que la justice n’est pas une machine à punir, mais un idéal à atteindre. Il faut proclamer que la sécurité ne peut justifier la suspension des libertés, et que la démocratie ne se mesure pas au nombre de policiers dans les rues, mais à la vitalité de ses contre-pouvoirs. En somme, il faut refuser de se soumettre à cette logique mortifère qui voudrait faire de nous des sujets obéissants plutôt que des citoyens libres.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, lassé de voir ses plantes pousser de travers, décide de scier les branches du chêne centenaire qui lui sert de tuteur. Le chêne, c’est la justice, ce vieux tronc noueux qui a résisté aux tempêtes de l’Histoire, dont les racines plongent dans les Lumières et dont les branches abritent encore, malgré tout, quelques oiseaux chanteurs. Le jardinier, c’est le pouvoir exécutif, impatient de voir pousser droit ses petits plants de sécurité, ses buissons de conformisme et ses haies de surveillance. Il regarde le chêne avec agacement, car ses branches gênent la lumière, ses feuilles tombent sur ses plates-bandes bien ordonnées, et ses racines, trop profondes, résistent à ses tentatives de les arracher. Alors il appelle ses hommes en uniforme, ces jardiniers d’un nouveau genre, armés non de râteaux mais de matraques, et leur dit : « Vous voyez ce chêne ? Il nous empêche de travailler. Il faudrait le tailler, le redresser, le faire pousser comme nous voulons. » Et l’un d’eux, Reda Belhaj peut-être, répond : « On devrait avoir des sécateurs qui tournent avec nous. » Des sécateurs, oui, ou plutôt des juges en uniforme, des magistrats-gardiens, des hommes de loi qui auraient troqué leur toge contre un gilet pare-balles et leur code pénal contre une matraque télescopique. Ils tourneraient autour du chêne, non pour l’abattre – ce serait trop visible, trop brutal – mais pour le façonner, le plier, le réduire à une simple haie bien taillée, un arbuste domestiqué, un symbole de plus de l’ordre établi. Mais voici le paradoxe : plus ils taillent, plus le chêne se rebelle. Ses branches repoussent, tordues, indomptables, comme si la sève de la liberté circulait plus vite sous l’écorce blessée. Et les oiseaux, ces citoyens récalcitrants, continuent de chanter dans ses branches, malgré les coups de sécateur, malgré les cris des jardiniers, malgré la nuit qui tombe sur le jardin. Car un chêne ne se domestique pas. Il résiste, il grandit, il survit. Et tant qu’il reste debout, même blessé, même mutilé, il rappelle à ceux qui voudraient le réduire au silence que la justice, comme la nature, est indomptable.