ACTUALITÉ SOURCE : Pascal Praud exaspéré par l’attitude d’un chroniqueur sur CNEWS : “Je rentre chez moi, j’arrête” – Télé 7 Jours
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la scène est trop belle, trop parfaite dans son horreur quotidienne, pour ne pas y plonger les doigts jusqu’à l’os, jusqu’à ce que le sang des symboles coule entre les touches du clavier. Pascal Praud, ce grand prêtre de l’ordre médiatique, ce gardien des temples où l’on sacrifie chaque soir la complexité du monde sur l’autel des certitudes hurlées, vient de vivre ce que les psychanalystes appellent, avec une élégance toute clinique, un « effondrement narcissique ». « Je rentre chez moi, j’arrête » – cette phrase, lâchée comme un aveu de faiblesse dans l’arène des gladiateurs du buzz, est bien plus qu’un simple accès de lassitude. Elle est le symptôme d’une époque où le théâtre de la domination se fissure sous le poids de ses propres contradictions, où les masques tombent, non pas sous les coups de la raison, mais sous ceux, bien plus dévastateurs, de l’épuisement. Et c’est là, dans cette faille, que nous devons enfoncer notre regard, comme on enfonce une lame dans la chair pourrie d’un cadavre encore tiède, afin d’en extraire les vérités qui puent.
Commençons par le décor, ce studio de CNEWS, ce temple moderne où l’on célèbre chaque soir le culte de la peur et de la simplification. Pascal Praud n’est pas un homme, c’est une fonction, un rouage essentiel dans la grande machine à broyer les consciences. Il incarne cette figure du « commentateur autorisé », ce gardien des frontières entre ce qui peut être dit et ce qui doit être tu, entre ce qui est acceptable et ce qui est subversif. Son rôle ? Maintenir l’illusion d’un débat, d’une confrontation d’idées, alors que tout, dans la structure même de ces émissions, est conçu pour étouffer la pensée sous le poids des slogans et des postures. CNEWS, comme ses consœurs BFM ou LCI, est une usine à produire de l’indignation calibrée, où chaque chroniqueur est un soldat dans une guerre qui n’a plus d’ennemi identifiable, sinon l’ennemi intérieur : le doute, la nuance, la lenteur. Et voilà que l’un de ces soldats, l’un de ces mercenaires de l’opinion, ose franchir la ligne invisible qui sépare la soumission à l’ordre médiatique de la rébellion. Un chroniqueur qui, par son attitude, par son refus de jouer le jeu, par son insolence ou sa simple fatigue, vient rappeler à Praud ce qu’il avait oublié : que tout cela n’est qu’un jeu, une mascarade, et que les masques finissent toujours par glisser.
Mais pourquoi cette phrase, « Je rentre chez moi, j’arrête », résonne-t-elle avec une telle puissance ? Parce qu’elle est l’aveu d’un système qui ne tient que par la complicité de ses acteurs. Praud, en menaçant de quitter le plateau, révèle l’envers du décor : ces hommes et ces femmes qui hurlent, qui s’indignent, qui jouent les procureurs ou les défenseurs, ne sont que des marionnettes dont les fils sont tirés par une logique qui les dépasse. Ils sont les otages consentants d’un système qui exige d’eux qu’ils se soumettent à ses règles, qu’ils acceptent de réduire leur pensée à des formules chocs, à des punchlines, à des postures. Et quand l’un d’eux refuse de jouer le jeu, c’est tout l’édifice qui vacille. Praud le sait, et c’est cela qui le terrifie : si les chroniqueurs commencent à douter, si les soldats de cette guerre médiatique se mettent à déserter, alors le roi est nu. Et le roi, ici, c’est le système lui-même, ce néolibéralisme culturel qui a transformé l’information en spectacle, la pensée en produit de consommation, et la vérité en une marchandise parmi d’autres.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une logique économique qui a colonisé jusqu’à l’espace du débat public. Les chaînes d’information en continu ne sont pas des lieux de réflexion, mais des machines à générer du profit. Leur modèle repose sur l’audimat, c’est-à-dire sur la capacité à capter l’attention du public, à le maintenir dans un état d’excitation permanente, de peur ou de colère, afin de vendre des espaces publicitaires. Dans ce contexte, la nuance est une ennemie, le doute une faiblesse, et la complexité un luxe que personne ne peut se permettre. Les chroniqueurs sont donc condamnés à jouer des rôles, à incarner des archétypes – le réactionnaire, le progressiste, le modéré, le radical – afin de nourrir une dramaturgie qui n’a d’autre but que de maintenir le public en haleine. Et quand l’un d’eux sort du script, quand il refuse de jouer son rôle, c’est tout le spectacle qui menace de s’effondrer. Praud, en menaçant de quitter le plateau, révèle l’absurdité de ce système : il montre que ces hommes et ces femmes ne sont que des pions, interchangeables, jetables, et que leur pouvoir n’est qu’une illusion, un leurre destiné à masquer la réalité d’un système qui les broie.
Mais il y a plus encore dans cette scène. Il y a la révélation d’une vérité plus profonde, plus terrible : celle de la solitude de l’homme moderne, même au cœur de la foule médiatique. Praud, en disant « Je rentre chez moi », avoue son isolement. Il est seul, comme nous le sommes tous, face à l’absurdité d’un monde où les mots ont perdu leur sens, où les idées ne sont plus que des armes, et où la pensée a été remplacée par le bruit. Cette solitude est celle de l’homme qui a vendu son âme au diable du spectacle, qui a troqué sa liberté contre un peu de visibilité, un peu de pouvoir, un peu de cette gloire éphémère qui est la seule monnaie d’échange dans ce monde. Et quand le diable vient réclamer son dû, quand il exige que l’on paie le prix de cette trahison, alors l’homme se retrouve nu, désarmé, face à l’horreur de sa propre existence. « Je rentre chez moi » – cette phrase est un aveu de défaite, mais aussi un cri de révolte. Elle dit l’impossibilité de continuer à jouer ce jeu, à se mentir à soi-même, à accepter l’inacceptable. Elle est le signe d’une prise de conscience, aussi fugace soit-elle, que quelque chose, quelque part, a mal tourné.
Et c’est là que la philosophie doit entrer en jeu, non pas pour apporter des réponses, mais pour poser les bonnes questions. Car cette scène, aussi anodine soit-elle en apparence, est le symptôme d’une crise bien plus large, d’une crise de la civilisation elle-même. Nous vivons dans un monde où les mots ont été vidés de leur sens, où les idées sont devenues des produits, où la vérité est une opinion parmi d’autres, et où la pensée critique est considérée comme une menace. Les médias, en particulier les chaînes d’information en continu, sont les laboratoires de cette nouvelle forme de barbarie, où l’on sacrifie la complexité sur l’autel de la simplification, où l’on remplace le débat par le spectacle, et où l’on transforme les citoyens en consommateurs passifs. Dans ce contexte, la phrase de Praud est un rappel brutal : même ceux qui croient dominer le système en sont les victimes. Ils sont les gardiens d’un temple dont ils ne comprennent plus les rites, les prêtres d’une religion qu’ils ne pratiquent plus que par habitude, par peur, ou par intérêt.
Mais il y a une lueur d’espoir dans cette obscurité. Car cette scène, aussi désespérante soit-elle, est aussi le signe que le système n’est pas invincible. Il suffit d’un grain de sable, d’un chroniqueur qui refuse de jouer le jeu, pour que la machine se grippe. Praud, en menaçant de quitter le plateau, a révélé la fragilité de l’édifice. Il a montré que tout cela n’est qu’un château de cartes, prêt à s’effondrer au premier souffle de vérité. Et c’est là que réside notre responsabilité, à nous qui refusons de nous soumettre à cette logique : continuer à souffler, continuer à semer le doute, à poser des questions, à refuser les réponses toutes faites. Car c’est dans ces moments de crise, quand les masques tombent et que les certitudes vacillent, que naît la possibilité d’un monde nouveau.
Alors oui, cette scène est pathétique, dérisoire, presque comique dans son absurdité. Mais elle est aussi, et surtout, le signe que quelque chose est en train de changer. Que les hommes et les femmes qui font tourner la machine commencent à en voir les rouages, à en sentir l’odeur de pourriture. Et que, peut-être, un jour, ils auront le courage de tout arrêter, de tout casser, pour recommencer à zéro. En attendant, nous devons continuer à observer, à analyser, à dénoncer. Car c’est notre seule arme contre l’obscurantisme moderne : la lucidité.
Analogie finale : Imaginez un théâtre antique, où les acteurs, vêtus de masques grotesques, jouent une tragédie dont ils ont oublié le texte. Les spectateurs, hypnotisés par le spectacle, ne voient pas que les acteurs sont en train de suffoquer sous leurs masques, que leurs gestes sont mécaniques, que leurs voix sont des échos vides. Soudain, l’un des acteurs arrache son masque et hurle : « Je ne peux plus jouer ! » Le public, choqué, se tait. Les autres acteurs, paniqués, tentent de le faire taire, de le ramener dans le jeu. Mais il est trop tard : le masque est tombé, et avec lui, l’illusion. Le théâtre est nu, et les spectateurs, pour la première fois, voient les acteurs tels qu’ils sont : des hommes et des femmes épuisés, perdus, qui jouent une pièce dont ils ne comprennent plus le sens. C’est cela, la scène de Praud : un moment de vérité dans un monde de mensonges, un instant de lucidité dans un océan d’aveuglement. Et c’est à nous, spectateurs, de décider ce que nous ferons de cette révélation. Continuerons-nous à applaudir, à nous laisser berner par les masques et les illusions ? Ou aurons-nous le courage de nous lever, de quitter le théâtre, et de chercher, ailleurs, une autre façon de vivre ?