“Ne dîtes pas ça !” Pascal Praud recadre un chroniqueur de CNews – Toutelatele







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse de l’actualité médiatique


ACTUALITÉ SOURCE : « Ne dîtes pas ça ! » Pascal Praud recadre un chroniqueur de CNews – Toutelatele

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, la scène est trop belle, trop parfaite dans son horreur quotidienne, ce petit théâtre de la soumission volontaire où l’on voit s’agiter les marionnettes du nouveau clergé médiatique ! Pascal Praud, ce grand inquisiteur des temps modernes, ce Torquemada en costume-cravate qui a troqué le bûcher contre l’audimat, vient donc de rappeler à l’ordre l’un de ses sbires égarés. « Ne dîtes pas ça ! » – trois mots qui résument à eux seuls toute la pathétique mécanique du pouvoir contemporain, cette danse macabre où l’on voit s’effondrer, en direct et sans résistance, les derniers vestiges de ce qui fut jadis une pensée critique.

Observons bien ce moment, car il est symptomatique de notre époque malade, de cette ère post-démocratique où la parole n’est plus qu’un simulacre, où le débat n’est qu’une mise en scène grotesque, et où l’information n’est plus qu’un produit de consommation comme un autre, conditionné, étiqueté, et vendu au plus offrant. Ce n’est pas un simple recadrage que nous venons d’assister, mais bien l’illustration parfaite de ce que George Steiner appelait « la trahison des clercs » – cette lâcheté intellectuelle qui pousse les gardiens supposés de la pensée à se soumettre aux impératifs du marché et aux dogmes du pouvoir. Praud n’est pas un journaliste, il est un gestionnaire de l’opinion, un comptable des idées, un petit fonctionnaire zélé de la pensée unique qui veille à ce que personne ne sorte des clous, ne dérange l’ordre établi, ne remette en cause les sacro-saints principes du néolibéralisme triomphant.

Ce qui se joue ici, dans ce micro-événement anodin en apparence, c’est la victoire définitive du comportementalisme radical, cette science maudite qui a transformé l’homme en rat de laboratoire, en automate conditionné répondant aux stimuli des algorithmes et des talk-shows. Le chroniqueur recadré n’est pas une victime, il est un produit, un rouage parfaitement huilé de cette machine à broyer les consciences. Il a intégré les règles du jeu, il sait que pour survivre dans ce milieu, il faut se soumettre, accepter de jouer le rôle qu’on lui a assigné, et surtout, surtout, ne jamais mordre la main qui le nourrit. Comme l’écrivait Kafka dans « Le Procès » : « C’est une caractéristique de ce monde que les hommes soient trompés non par leurs ennemis, mais par ceux qui prétendent les défendre. »

Mais au-delà de cette soumission individuelle, ce qui est terrifiant, c’est la normalisation de cette censure molle, cette autocensure généralisée qui a transformé nos médias en simples caisses de résonance du pouvoir. Praud n’a même pas besoin de menacer, il lui suffit de rappeler les règles du jeu, ces règles non écrites mais parfaitement connues de tous : ne pas remettre en cause le système, ne pas critiquer les puissants, ne pas sortir du cadre idéologique imposé. C’est ce que Foucault appelait le « biopouvoir », cette forme insidieuse de domination qui ne s’exerce plus par la force brute, mais par le contrôle des corps et des esprits, par la normalisation des comportements, par l’intériorisation des normes. Le chroniqueur recadré n’a pas été muselé par la violence, il a été domestiqué par la peur – peur de perdre son emploi, peur de perdre sa visibilité, peur de perdre sa place dans ce petit cirque médiatique où l’on se gave de miettes de célébrité.

Et que dire de ce public qui assiste, passif et consentant, à cette mascarade ? Ces millions de téléspectateurs qui avalent chaque soir leur dose de propagande déguisée en débat, qui gobent sans sourciller les éléments de langage des uns et des autres, qui confondent information et divertissement, réflexion et slogan ? Ils sont les véritables complices de ce système, les otages volontaires de cette machine à abrutir. Comme l’écrivait Hannah Arendt dans « La Crise de la culture » : « Le plus grand mal perpétré est le mal commis par desNobody, c’est-à-dire par des êtres humains qui refusent de devenir des personnes. » Ces téléspectateurs anonymes, ces consommateurs dociles, ces citoyens désengagés sont les Nobody de notre époque, ceux qui préfèrent le confort de l’ignorance à l’inconfort de la pensée, ceux qui choisissent la servitude volontaire plutôt que la liberté exigeante.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une nouvelle forme de fascisme, non plus celui des chemises noires et des défilés militaires, mais celui, plus insidieux, plus pernicieux, du fascisme mou, du fascisme souriant, du fascisme qui se pare des atours de la démocratie et de la liberté d’expression. Ce néo-fascisme-là ne s’impose pas par la force, il séduit, il flatte, il divertit. Il ne nie pas l’existence des oppositions, il les intègre, les digère, les transforme en spectacle. Il ne supprime pas les médias critiques, il les marginalise, les ridiculise, les transforme en curiosités folkloriques. Comme l’écrivait Umberto Eco dans « Le Fascisme éternel » : « Le fascisme n’est pas seulement une tyrannie, c’est aussi et surtout une façon de penser, une mentalité, une attitude envers la vie. » Et cette mentalité, cette attitude, nous les voyons à l’œuvre chaque jour dans ces émissions où l’on débat sans jamais penser, où l’on crie sans jamais dire, où l’on s’agite sans jamais agir.

Mais le plus tragique dans cette affaire, c’est l’illusion de résistance que cultivent certains. Ces chroniqueurs qui croient encore pouvoir jouer avec le feu, qui s’imaginent pouvoir critiquer le système de l’intérieur, qui pensent pouvoir être à la fois les chiens de garde et les francs-tireurs. Ils se bercent d’illusions, ces petits rebelles de pacotille, ces faux dissidents qui ne sont que les alibis d’un système qui a besoin de leur présence pour se donner des airs de pluralisme. Comme l’écrivait Guy Debord dans « La Société du spectacle » : « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images. » Ces chroniqueurs ne sont pas des résistants, ils sont les images qui médiatisent le rapport de domination, les figurants d’une pièce dont ils ne maîtrisent ni le scénario ni la mise en scène.

Et que dire de cette langue appauvrie, de ce vocabulaire réduit à quelques formules toutes faites, de cette syntaxe simplifiée à l’extrême, de cette pensée réduite à l’état de slogan ? Nous assistons là à la victoire définitive de ce que George Orwell appelait la « novlangue », cette langue de bois qui ne sert plus à exprimer la complexité du monde, mais à la nier, à la réduire, à la rendre inoffensive. Chaque mot est pesé, chaque expression est calculée, chaque idée est formatée pour entrer dans le moule du discours dominant. Comme l’écrivait Orwell dans « 1984 » : « La novlangue était destinée, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but. » Dans ce monde où l’on doit sans cesse surveiller ses paroles, où l’on doit sans cesse se censurer, où l’on doit sans cesse se soumettre aux impératifs du politiquement correct ou du médiatique correct, la pensée critique n’a plus sa place. Elle est devenue un luxe, un anachronisme, une menace.

Mais au fond, que reste-t-il de l’humanisme dans tout cela ? Que reste-t-il de cette tradition millénaire qui a fait de l’homme un être pensant, un être capable de doute, de questionnement, de remise en cause ? Rien, ou si peu. Nous sommes entrés dans l’ère de l’homme unidimensionnel, pour reprendre l’expression de Herbert Marcuse, cet homme réduit à sa fonction de consommateur, de producteur, de spectateur. Cet homme qui a perdu toute capacité de résistance, toute velléité de révolte, toute aspiration à la transcendance. Comme l’écrivait Marcuse dans « L’Homme unidimensionnel » : « La société industrielle avancée est un système de domination qui fonctionne déjà dans le concept et la construction des techniques. » Et ces techniques, nous les voyons à l’œuvre dans ces émissions où l’on formate les esprits, où l’on conditionne les comportements, où l’on fabrique du consentement.

Alors que faire ? Comment résister à cette machine à broyer les consciences ? Comment préserver ce qui reste d’humanité dans un monde qui semble déterminé à la détruire ? Peut-être faut-il commencer par refuser le jeu, par rejeter les règles imposées, par sortir de ce cercle vicieux où la pensée critique est soit récupérée, soit marginalisée. Peut-être faut-il, comme le suggérait Albert Camus, « refuser de mentir sur ce que l’on sait et résister à l’oppression ». Peut-être faut-il, tout simplement, penser par soi-même, hors des sentiers battus, hors des cadres imposés, hors des dogmes dominants. Comme l’écrivait Spinoza dans son « Traité théologico-politique » : « Le but de l’État n’est pas de faire passer les hommes de la condition d’êtres raisonnables à celle de bêtes brutes ou d’automates, mais au contraire il est institué pour que leur âme et leur corps s’acquittent en sécurité de toutes leurs fonctions, et qu’eux-mêmes usent d’une Raison libre, ne luttent point de haine, de colère ou de ruse, ne se combattent point par une malveillance mutuelle. »

Mais cette résistance, pour être efficace, doit être collective. Elle doit s’appuyer sur une communauté de penseurs, de créateurs, de citoyens engagés, qui refusent de se soumettre aux diktats du pouvoir et aux impératifs du marché. Elle doit s’incarner dans des lieux de débat et de réflexion, dans des médias alternatifs, dans des formes d’expression qui échappent aux logiques de la domination. Comme l’écrivait Antonio Gramsci dans ses « Cahiers de prison » : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » À nous de faire en sorte que ces monstres ne triomphent pas, à nous de hâter l’avènement de ce nouveau monde, à nous de préserver, coûte que coûte, les derniers vestiges de notre humanité.

Analogie finale : Imaginez un grand jardin, autrefois luxuriant, où poussaient mille fleurs aux couleurs et aux parfums variés. Les roses côtoyaient les coquelicots, les tournesols rivalisaient avec les lavandes, et chaque plante, chaque arbuste, chaque arbre apportait sa touche unique à la beauté du lieu. Mais un jour, des jardiniers arrivèrent, armés de cisailles et de règles strictes. Ils décidèrent que ce jardin était trop désordonné, trop anarchique, trop imprévisible. Ils voulurent le discipliner, le rationaliser, le rendre conforme à leurs normes. Ils taillèrent les arbres pour qu’ils aient tous la même forme, ils arrachèrent les fleurs qui ne correspondaient pas à leurs critères, ils imposèrent une seule et unique espèce, une seule couleur, un seul parfum. Et peu à peu, le jardin perdit sa diversité, sa richesse, sa magie. Il devint un lieu aseptisé, standardisé, où plus rien ne dépassait, où plus rien ne surprenait, où plus rien ne vivait vraiment. Les jardiniers étaient fiers de leur œuvre, ils disaient avoir créé un jardin parfait, ordonné, contrôlé. Mais en réalité, ils n’avaient fait que tuer l’âme du lieu, ils n’avaient fait que transformer un écosystème vibrant de vie en un désert stérile. Et c’est cela, précisément cela, que nous sommes en train de faire à notre monde, à notre pensée, à notre humanité. Nous sommes en train de tailler, d’arracher, de standardiser, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de ce qui faisait la beauté et la complexité de la vie. Et le plus tragique, c’est que nous le faisons au nom de l’ordre, de la raison, du progrès, alors qu’en réalité, nous ne faisons que précipiter notre propre déclin.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *