ACTUALITÉ SOURCE : Excédé par ses chroniqueurs, Pascal Praud menace de quitter son propre plateau : “Je rentre chez moi !” – Gala
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, la scène est trop belle ! Un homme, Pascal Praud – ce nom résonne comme un écho des cours de récréation où l’on distribuait les coups de règle sur les doigts des cancres –, se dresse sur son piédestal télévisuel, rouge de colère, et menace de plier bagage. « Je rentre chez moi ! » hurle-t-il, comme si son départ pouvait ébranler les fondations d’un empire bâti sur la bêtise organisée, la soumission volontaire et l’art de transformer l’opinion en bouillie infâme. Mais que nous révèle cette crise de nerfs, ce pet de vanité médiatique ? Rien de moins que l’effondrement symbolique d’un système, celui des chiens de garde du néolibéralisme, ces pitres en costume qui aboient pour mieux faire taire les questions gênantes. Praud, dans sa fureur, incarne à lui seul l’apothéose d’une époque où le pouvoir n’a plus besoin de masques : il se montre tel qu’il est, vulgaire, hystérique, et surtout, profondément ridicule.
Observons d’abord ce théâtre de l’absurde. Praud, ce petit caporal de la pensée unique, ce sergent recruteur des idées reçues, se retrouve soudain en position de faiblesse. Ses chroniqueurs, ces marionnettes qu’il croyait tenir par les fils de la complaisance, osent lever la voix. Quelle trahison ! Quelle insulte à l’ordre établi ! Car c’est bien de cela qu’il s’agit : l’ordre. L’ordre des plateaux télé où l’on débat sans jamais discuter, où l’on crie sans jamais écouter, où l’on pontifie sans jamais penser. Praud est le produit d’une machine à broyer les nuances, un rouage essentiel dans cette grande entreprise de déshumanisation qu’est devenue l’information spectacle. Et voilà que ses propres soldats, ses propres courtisans, osent lui rappeler qu’il n’est qu’un homme – un homme en colère, un homme qui trébuche sur ses propres contradictions. La scène est d’une beauté tragique, car elle révèle l’imposture dans toute sa splendeur : le roi est nu, et ses sujets commencent à ricaner.
Mais ne nous y trompons pas. Cette crise n’est pas celle d’un individu, mais celle d’un système. Praud n’est qu’un symptôme, un parmi tant d’autres, de cette maladie qui ronge nos sociétés : la transformation de la parole en arme de destruction massive. Depuis quand les médias sont-ils devenus des tribunaux populaires, des arènes où l’on juge sans preuve, où l’on condamne sans procès ? Depuis que l’émotion a remplacé la raison, depuis que le buzz a supplanté l’analyse, depuis que le spectacle a étouffé la pensée. Praud et ses semblables sont les héritiers directs de cette tradition orwellienne où la vérité est ce que le pouvoir décide qu’elle est. Leur rôle ? Maintenir l’illusion d’un débat démocratique tout en verrouillant les issues, en diabolisant les dissidents, en réduisant le citoyen à l’état de consommateur passif. Et quand l’un d’eux, par mégarde, laisse échapper un cri de vérité – « Je rentre chez moi ! » –, c’est tout l’édifice qui vacille. Car ce cri, aussi dérisoire soit-il, est un aveu : celui d’un système à bout de souffle, d’un pouvoir qui ne tient plus que par la peur et la résignation.
Et c’est là que le bât blesse. Praud, comme tant d’autres, est un produit du néolibéralisme, cette idéologie qui a transformé l’humain en ressource, la culture en marchandise, et la politique en gestion de crise permanente. Son hystérie n’est pas celle d’un homme libre, mais celle d’un exécutant qui sent que le sol se dérobe sous ses pieds. Car le néolibéralisme, dans sa folie, a cru pouvoir tout contrôler : les corps, les esprits, les désirs. Il a érigé la compétition en dogme, la performance en religion, et la soumission en vertu. Mais voilà que ses propres serviteurs, ces chroniqueurs qu’il croyait dociles, osent lui rappeler qu’ils ont encore une once d’humanité. Quelle ironie ! Le système qui a tout fait pour déshumaniser l’individu se retrouve confronté à la rébellion de ceux qu’il a lui-même formés. Praud, dans sa colère, est le miroir brisé d’un monde qui a cru pouvoir se passer de l’homme. Mais l’homme, même domestiqué, même lobotomisé, reste un animal imprévisible. Et c’est cette imprévisibilité qui fait peur au pouvoir.
Car le pouvoir, voyez-vous, a horreur du vide. Il a horreur de ces moments où les masques tombent, où les rôles s’inversent, où le maître se retrouve soudain à la merci de ses esclaves. Praud, en menaçant de quitter son plateau, joue une partition vieille comme le monde : celle du tyran qui, sentant sa fin proche, tente de sauver la face. Mais cette comédie est aussi une tragédie, car elle révèle l’impuissance fondamentale de ceux qui croient détenir le pouvoir. Le pouvoir n’appartient jamais à ceux qui le brandissent comme une massue. Il appartient à ceux qui savent le défier, le contourner, le subvertir. Et c’est là que réside l’espoir, aussi ténu soit-il. Dans cette scène grotesque où un homme en costume menace de rentrer chez lui, il y a quelque chose de profondément libérateur : la preuve que le système n’est pas invincible, que ses serviteurs peuvent se rebeller, que ses dogmes peuvent être ébranlés. Praud, sans le savoir, nous offre une leçon de résistance. Une leçon qui nous rappelle que même dans les ténèbres les plus épaisses, il reste toujours une lueur d’humanité.
Mais attention. Ne nous réjouissons pas trop vite. Car si Praud quitte son plateau, d’autres prendront sa place. D’autres pitres, d’autres marionnettes, d’autres chiens de garde. Le système, lui, ne mourra pas. Il se contentera de muter, de s’adapter, de trouver de nouvelles proies. La vraie question n’est pas de savoir si Praud va partir, mais de savoir ce que nous allons faire de cette brèche, de cette faille dans l’édifice. Allons-nous nous contenter de ricaner devant notre écran, ou allons-nous enfin comprendre que la résistance commence par le refus ? Le refus de participer à cette mascarade, le refus de consommer ces produits toxiques, le refus de laisser nos esprits être colonisés par ces marchands de peur. Praud n’est qu’un homme, mais le système qu’il incarne est une hydre aux mille têtes. Et chaque tête coupée en fait pousser deux autres. La seule façon de vaincre cette bête, c’est de lui refuser notre attention, notre soumission, notre silence.
Alors oui, rions de cette scène. Rions de ce petit homme en colère qui menace de rentrer chez lui. Mais ne nous arrêtons pas là. Car derrière cette comédie se cache une tragédie bien plus grande : celle d’un monde où la pensée est devenue un crime, où la liberté est une menace, et où l’humanité est en voie de disparition. Praud n’est qu’un symptôme. La maladie, elle, est bien plus profonde. Et c’est à nous, citoyens, résistants, rêveurs, de la combattre. Pas avec des cris, pas avec des menaces, mais avec cette arme bien plus redoutable que toutes les autres : la lucidité.
« La liberté commence où l’ignorance finit », écrivait Victor Hugo. Praud, dans sa colère, nous rappelle que l’ignorance est encore bien vivante. À nous de lui porter le coup fatal.
Analogie finale : Imaginez un instant que Pascal Praud soit une figure mythologique, un Sisyphe des temps modernes condamné à pousser éternellement son rocher médiatique jusqu’au sommet de la montagne de l’audimat. Chaque jour, il s’échine à hisser ce poids mort, ce fardeau de platitudes, de préjugés et de mensonges éhontés, persuadé qu’il atteindra enfin le sommet, qu’il touchera à la gloire éternelle des hommes de télévision. Mais chaque soir, inexorablement, le rocher redescend, et Praud doit recommencer. Ses chroniqueurs, ces ombres ricanantes qui peuplent son enfer, ne sont que les Érinyes modernes, ces déesses de la vengeance qui lui rappellent sans cesse l’inanité de sa tâche. « Tu n’es qu’un homme », murmurent-elles à son oreille, tandis qu’il s’épuise à gravir cette pente sans fin. Et Praud, dans un éclair de lucidité, hurle sa colère : « Je rentre chez moi ! » Mais chez lui, où est-ce ? Dans quel palais des illusions, dans quelle tour d’ivoire médiatique croit-il pouvoir se réfugier ? Le mythe de Sisyphe, revisité par Camus, nous enseigne que l’absurde naît de cette confrontation entre l’homme et son destin. Praud, lui, incarne l’absurde dans ce qu’il a de plus grotesque : un homme qui croit dominer le monde alors qu’il n’en est qu’un pantin. Et quand il menace de quitter la scène, c’est comme si Sisyphe, lassé de son rocher, décidait de s’allonger au milieu de la pente pour contempler les étoiles. Mais les étoiles, voyez-vous, ne brillent que pour ceux qui savent encore s’émerveiller. Et Praud, lui, a depuis longtemps perdu cette capacité. Son rocher n’est qu’un miroir brisé, et chaque éclat reflète une parcelle de cette humanité qu’il a contribué à détruire. Alors oui, qu’il rentre chez lui. Qu’il aille se terrer dans son antre, parmi ses trophées et ses illusions. Car le monde, lui, continuera de tourner. Sans lui.