ACTUALITÉ SOURCE : Vie scolaire : êtes-vous pour ou contre le sport à l’école ? Les auditeurs répondent – Europe 1
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le sport à l’école ! Cette question, posée avec la candeur d’un présentateur radio qui croit encore aux vertus du débat démocratique, est en réalité un piège bien plus profond qu’il n’y paraît. Elle n’est pas une interrogation, mais une *symptomatologie* : le révélateur d’une société qui a troqué la pensée contre le mouvement, l’introspection contre l’endorphine, et la révolte contre le chronomètre. Derrière cette fausse neutralité se cache l’une des plus grandes mystifications de notre époque : l’idée que le corps, cet esclave historique de l’âme, puisse devenir le vecteur d’une libération alors qu’il n’est que le dernier bastion de la domestication de masse. Le sport à l’école n’est pas une question pédagogique. C’est une *question politique*, au sens le plus sale, le plus sournois du terme – une question de pouvoir, de contrôle, et de l’éternel retour de la bête humaine sous les oripeaux de la santé publique.
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par l’Histoire, cette vieille putain qui nous murmure à l’oreille que rien n’est innocent. Le sport, dans son acception moderne, est né au XIXe siècle, en même temps que les usines, les casernes et les asiles. Michel Foucault, ce fossoyeur des illusions, l’a bien montré : le corps n’est pas un donné, mais une *construction*. Le corps du travailleur, du soldat, du citoyen obéissant, est un corps *discipliné*. Et quoi de mieux pour discipliner que le sport ? Les exercices militaires prussiens, les mouvements standardisés des ouvriers à la chaîne, la gymnastique suédoise imposée aux écoliers – tout cela participe d’une même logique : faire du corps une machine docile, capable de répéter les mêmes gestes avec une précision mécanique, sans jamais se rebeller. Le sport à l’école, c’est la *préparation* à cette docilité. On nous dit qu’il forme l’esprit d’équipe, qu’il apprend la persévérance, qu’il lutte contre l’obésité. Mais en réalité, il forme surtout des corps *adaptés* : des corps qui savent courir en rang, sauter sur commande, obéir à un sifflet. Des corps qui, plus tard, sauront attendre leur tour dans les open spaces, lever la main pour demander la parole, et courir après les deadlines comme on court après un ballon.
Et puis, il y a cette hypocrisie fondamentale : on nous vend le sport comme une *libération*, alors qu’il est l’une des formes les plus subtiles de l’aliénation. Regardez les enfants dans les cours de récréation, alignés comme des soldats pour le cours de gymnastique. Regardez-les, ces petits corps tendus, ces visages crispés par l’effort, ces regards qui cherchent désespérément l’approbation du professeur. Le sport, à l’école, n’est pas un jeu. C’est une *épreuve*. Une épreuve de normalisation. Celui qui court trop lentement est un paresseux. Celui qui refuse de sauter est un rebelle. Celui qui ne supporte pas la compétition est un faible. Le sport, c’est la loi de la jungle appliquée à des gamins de dix ans, avec en prime une couche de morale néolibérale : « Tu n’es pas assez performant ? C’est de ta faute. Tu n’as qu’à t’entraîner davantage. » On ne leur apprend pas à penser, on leur apprend à *gagner*. Et qu’est-ce que gagner, sinon l’intériorisation de la logique du marché ? Gagner, c’est être plus fort, plus rapide, plus résistant que les autres. Gagner, c’est écraser son voisin pour monter sur le podium. Gagner, c’est accepter que la vie soit une course où il n’y a qu’un seul vainqueur. Le sport à l’école, c’est le capitalisme en short.
Mais le pire, dans cette affaire, c’est que cette aliénation est *consentie*. Les auditeurs d’Europe 1 qui répondent « pour » le sport à l’école ne le font pas sous la contrainte. Ils le font parce qu’ils ont intériorisé le discours dominant, ce discours qui nous serine depuis des décennies que le corps est une machine qu’il faut entretenir, optimiser, rentabiliser. « Un esprit sain dans un corps sain », disent-ils, comme si cette maxime n’était pas sortie tout droit des manuels de propagande fasciste. Comme si le corps sain était une fin en soi, et non un moyen de produire des travailleurs dociles et des consommateurs endettés. On nous parle de santé, d’équilibre, de bien-être – mais jamais de *liberté*. Jamais de cette liberté fondamentale : le droit de ne pas courir, le droit de ne pas sauter, le droit de traîner sur un banc en regardant les nuages. Le sport à l’école, c’est la négation de cette liberté. C’est l’imposition d’une norme, d’un idéal de corps performant, d’une esthétique de la sueur et de l’effort. Et ceux qui ne s’y conforment pas ? On les stigmatise. On les traite de fainéants, de gros, de faibles. On les exclut, doucement, insidieusement, jusqu’à ce qu’ils intègrent leur propre indignité.
Et puis, il y a cette dimension *militariste* du sport, cette odeur de caserne qui flotte au-dessus des terrains de foot et des gymnases. Le sport, c’est la guerre sans les balles. C’est l’apprentissage de la hiérarchie, de la discipline, de la soumission à l’autorité. Le professeur de sport, ce petit caporal en survêtement, est souvent le premier représentant de l’État que l’enfant rencontre. Et ce qu’il enseigne, ce n’est pas la joie du mouvement, mais l’obéissance. « Fais ci, fais ça, cours plus vite, saute plus haut ! » Le sport à l’école, c’est l’école de la *servitude volontaire*. On y apprend que l’ordre vient d’en haut, que la règle est sacrée, que la désobéissance est un péché. Et quand, plus tard, ces enfants devenus adultes entendront parler de patrie, de devoir, de sacrifice, ils auront déjà intériorisé l’essentiel : obéir, c’est bien. Se soumettre, c’est normal. Le sport, c’est le fascisme en mode soft. C’est la préparation des esprits à accepter l’inacceptable : que la vie est une compétition, que les faibles doivent disparaître, que l’individu n’est rien sans le groupe.
Mais le plus tragique, dans cette histoire, c’est que le sport à l’école est présenté comme une *solution* à tous les maux de la société. On nous dit qu’il lutte contre l’obésité, qu’il réduit la délinquance, qu’il améliore les résultats scolaires. Comme si le problème de l’obésité était un problème de *volonté*, et non un problème de pauvreté, de malbouffe industrialisée, de déserts médicaux. Comme si la délinquance était une question de *musculature*, et non une question de désespoir, d’exclusion, de violence sociale. Comme si les mauvais résultats scolaires étaient dus à un manque de *souffle*, et non à un système éducatif conçu pour reproduire les inégalités. Le sport à l’école, c’est l’arbre qui cache la forêt. C’est la manière la plus cynique de faire porter aux individus la responsabilité de problèmes qui les dépassent. « Tu es gros ? Cours. Tu es violent ? Fais du sport. Tu es nul en maths ? Bouge-toi. » Comme si le corps était la cause de tous les maux, et non leur symptôme. Comme si la solution à la misère était de courir plus vite, et non de redistribuer les richesses.
Et puis, il y a cette dimension *économique* du sport, cette logique néolibérale qui transforme tout, même l’enfance, en marché. Le sport à l’école, c’est une aubaine pour les équipementiers, les marques de vêtements, les clubs privés. C’est une manière de préparer les futurs consommateurs, de leur inculquer dès le plus jeune âge que le bonheur se mesure en kilos de muscles, en kilomètres parcourus, en euros dépensés. « Achète ces baskets, et tu courras plus vite. Achète cette gourde, et tu seras plus fort. Achète ce stage de foot, et tu deviendras un champion. » Le sport à l’école, c’est le cheval de Troie du capitalisme. C’est la manière la plus insidieuse de transformer des enfants en clients, des rêves en produits, des corps en marchandises. Et les parents, ces pauvres diables, marchent dans la combine. Ils croient bien faire. Ils croient que le sport est une *valeur*. Mais une valeur, dans une société capitaliste, n’est jamais qu’une marchandise déguisée.
Alors, que faire ? Faut-il brûler les gymnases, interdire les ballons, décréter la grève générale des corps ? Non, bien sûr. La solution n’est pas dans la négation pure et simple, mais dans la *subversion*. Il faut réinventer le sport, le sortir de sa logique compétitive, militariste, marchande. Il faut en faire un espace de *liberté*, et non de contrainte. Un espace où l’on court, non pour gagner, mais pour le plaisir. Où l’on saute, non pour battre un record, mais pour sentir l’air sur sa peau. Où l’on joue, non pour écraser l’autre, mais pour créer du lien. Il faut enseigner aux enfants que le corps n’est pas une machine, mais un *territoire*. Un territoire à explorer, à habiter, à aimer, et non à soumettre. Il faut leur apprendre à danser, à grimper aux arbres, à nager dans les rivières, à marcher sans but dans les forêts. Il faut leur apprendre que le mouvement n’est pas une performance, mais une *poésie*.
Car, au fond, le problème n’est pas le sport. Le problème, c’est cette société qui a fait du corps un outil, de la vie une course, et de l’enfance une préparation à l’usine. Le problème, c’est cette civilisation qui a oublié que l’homme n’est pas une machine, mais un être de chair et de sang, de rêves et de désirs. Le problème, c’est cette époque qui croit que la santé se mesure en tours de stade, et non en bonheur. Le sport à l’école n’est qu’un symptôme. La maladie, elle, est bien plus profonde. Et elle s’appelle *aliénation*.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, au lieu de laisser pousser les fleurs selon leur nature, déciderait de les tailler toutes à la même hauteur, de les aligner en rang d’oignons, et de leur imposer un régime strict d’engrais chimiques pour qu’elles fleurissent « plus vite, plus fort ». Imaginez qu’il appelle cela « la liberté », et qu’il traite de mauvaises herbes celles qui refusent de se plier à sa règle. Le sport à l’école, c’est ce jardinier. Et les enfants, ces fleurs sauvages, ces âmes libres, sont en train de se faire scalper au nom de la performance. Mais les fleurs, voyez-vous, ont cette étrange manie de pousser quand même, même dans les fissures du béton. Même quand on leur dit non. Même quand le jardinier a tourné le dos. Et c’est là, dans ces fissures, que se niche l’espoir. Pas dans les stades, pas dans les chronomètres, pas dans les médailles. Mais dans cette petite graine de révolte qui, un jour, fera éclater le béton.