Pascal Praud et vous – Cancer de la prostate : «La plupart des malades vont guérir», assure l’oncologue David Khayat – Europe 1







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse de l’optimisme oncologique comme symptôme d’une époque malade

ACTUALITÉ SOURCE : Pascal Praud et vous – Cancer de la prostate : «La plupart des malades vont guérir», assure l’oncologue David Khayat – Europe 1

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, l’optimisme médical en 2024 ! Une nouvelle forme de chloroforme social, une morphine sémantique injectée directement dans les veines de l’opinion publique par ces grands prêtres de la science triomphante. David Khayat, oncologue star, nous annonce avec la solennité d’un notaire lisant un testament que «la plupart des malades vont guérir» du cancer de la prostate. Quelle merveilleuse nouvelle ! Quelle époque bénie où la mort elle-même semble reculer devant l’avancée glorieuse de la technologie médicale. Mais derrière cette proclamation se cache l’un des plus grands mensonges de notre temps : celui d’une médecine toute-puissante, d’un progrès linéaire et infaillible, d’une humanité enfin libérée de sa condition mortelle grâce aux miracles de la science néolibérale.

Ce discours n’est pas nouveau. Il s’inscrit dans cette longue tradition de l’optimisme occidental qui, depuis les Lumières, nous promet que la raison, la science et le progrès technique finiront par éradiquer toutes les souffrances humaines. Comme si la maladie, la douleur et la mort n’étaient que des bugs temporaires dans le grand programme de l’humanité, des erreurs de code que nos ingénieurs en blouse blanche allaient bientôt corriger. Mais cette vision est profondément religieuse, au sens le plus dogmatique du terme. Elle remplace simplement le paradis céleste par un paradis terrestre, la rédemption divine par la rédemption technologique. Et comme toute religion, elle exige une foi aveugle, une soumission totale à ses dogmes, et une intolérance farouche envers ceux qui osent douter.

David Khayat, dans son costume d’expert médiatique, joue le rôle du grand prêtre de cette nouvelle religion. Son discours est un parfait exemple de ce que Michel Foucault appelait le «biopouvoir» : cette manière dont le pouvoir moderne s’exerce non plus par la répression, mais par la gestion optimale de la vie elle-même. «La plupart des malades vont guérir», dit-il. Mais qu’est-ce que cela signifie, au juste ? Que la majorité des patients atteints d’un cancer de la prostate survivront cinq ans ? Dix ans ? Que leur espérance de vie sera prolongée de quelques mois, au prix de traitements coûteux, douloureux et souvent humiliants ? Et que dire de cette minorité qui, justement, ne guérira pas ? Sont-ils simplement des victimes collatérales du progrès, des dommages acceptables dans la grande marche vers l’immortalité ?

Car c’est bien là le cœur du problème : cette rhétorique de l’optimisme médical est profondément élitiste. Elle suppose que la guérison est accessible à tous, pour peu qu’on ait les moyens de se payer les meilleurs traitements, les meilleurs médecins, les meilleures assurances. Elle ignore délibérément les inégalités sociales, économiques et géographiques qui déterminent l’accès aux soins. Elle feint d’oublier que, dans un système de santé néolibéralisé, la santé est devenue une marchandise comme une autre, réservée à ceux qui peuvent se l’offrir. David Khayat, avec son discours rassurant, participe à cette grande mascarade. Il donne l’illusion que la médecine est une science neutre, objective, au-dessus des luttes de classes et des rapports de domination. Mais la réalité est tout autre : la médecine, comme toute institution, est un champ de bataille où s’affrontent des intérêts contradictoires, où se jouent des enjeux de pouvoir, d’argent et de contrôle social.

Et puis, il y a cette question fondamentale : que signifie «guérir», au juste ? Dans notre société obsédée par la performance, la productivité et la jeunesse éternelle, la guérison est devenue synonyme de retour à la normale, c’est-à-dire de retour au travail, à la consommation, à la compétition. Mais est-ce vraiment cela, guérir ? Est-ce simplement retrouver sa place dans le grand rouage de la machine économique, ou est-ce quelque chose de plus profond, de plus humain ? La maladie, après tout, n’est pas seulement un dysfonctionnement biologique. Elle est aussi une expérience métaphysique, une confrontation avec notre propre finitude, une occasion de remettre en question les valeurs qui structurent notre existence. En réduisant la guérison à une simple question de statistiques et de protocoles médicaux, on nie cette dimension essentielle de l’expérience humaine. On transforme la souffrance en un problème technique, la mort en un échec professionnel, et la vie en une course effrénée vers une immortalité illusoire.

Cette obsession de la guérison à tout prix est aussi une forme de négation de la mort. Dans une société qui a fait du jeunisme une religion, la mort est devenue l’ennemi absolu, le grand tabou, la chose dont on ne doit surtout pas parler. On préfère se voiler la face, se raconter des histoires rassurantes, se convaincre que la science finira par triompher. Mais la mort, comme la maladie, est une partie intégrante de la condition humaine. Elle est ce qui donne son sens à la vie, ce qui nous rappelle notre fragilité, notre vulnérabilité, notre humanité. En niant la mort, en la réduisant à un simple problème technique à résoudre, on nie aussi la vie. On transforme l’existence en une course contre la montre, en une lutte désespérée contre un ennemi invisible. Et on oublie que la vraie guérison, peut-être, ne consiste pas à vaincre la mort, mais à apprendre à vivre avec elle, à l’accepter comme une partie de nous-mêmes.

Enfin, il y a cette dimension politique, cette manière dont le discours médical s’inscrit dans une logique plus large de contrôle social. En promettant la guérison, en faisant miroiter l’espoir d’une vie sans maladie, sans douleur, sans fin, on maintient les masses dans un état de soumission consentie. On leur dit : «Ne vous révoltez pas, ne remettez pas en question l’ordre établi, car le progrès est en marche, et bientôt, vous serez tous immortels.» C’est une forme de chantage affectif, une manière de désamorcer toute velléité de contestation en promettant un avenir radieux. Mais cet avenir radieux, bien sûr, n’est jamais pour tout de suite. Il est toujours reporté à plus tard, toujours conditionné à de nouvelles avancées technologiques, à de nouveaux investissements, à de nouveaux sacrifices. Et pendant ce temps, les inégalités se creusent, les libertés se réduisent, et la vie se transforme en une interminable attente d’un bonheur toujours différé.

David Khayat, avec son optimisme de façade, participe à cette grande illusion. Il est l’un de ces experts médiatiques qui, sous couvert de science et de rationalité, servent les intérêts d’un système profondément inégalitaire et déshumanisant. Son discours est un parfait exemple de ce que Herbert Marcuse appelait la «pensée unidimensionnelle» : une pensée qui nie les contradictions, qui refuse de voir les conflits, qui présente le monde tel qu’il est comme le seul monde possible. Mais la réalité, bien sûr, est tout autre. La médecine n’est pas une science neutre. Elle est un champ de bataille où s’affrontent des visions du monde, des intérêts économiques, des rapports de force politiques. Et la guérison, loin d’être une simple question technique, est une question profondément politique.

Alors, que faire ? Faut-il rejeter en bloc la médecine, la science, le progrès ? Bien sûr que non. Mais il faut refuser cette vision simpliste, cette rhétorique de l’optimisme béat qui nie les contradictions et les injustices. Il faut rappeler que la santé n’est pas une marchandise, que la vie n’est pas une course, et que la mort n’est pas un échec. Il faut exiger une médecine qui ne se contente pas de prolonger la vie, mais qui cherche aussi à la rendre plus digne, plus humaine, plus libre. Une médecine qui ne soit pas au service du profit, mais au service de l’homme. Une médecine qui reconnaisse que la guérison, parfois, passe aussi par la révolte, par la remise en question, par la résistance à un système qui nous veut dociles, productifs et éternellement jeunes.

Car au fond, le vrai cancer, ce n’est pas celui qui ronge les prostates. C’est celui qui ronge nos sociétés : cette obsession de la performance, cette peur de la fragilité, cette négation de la mort. Et la vraie guérison, peut-être, ne viendra pas des laboratoires, mais de notre capacité à accepter notre humanité, avec ses forces et ses faiblesses, ses joies et ses peines, ses victoires et ses défaites. La vraie guérison, c’est de comprendre que la vie n’a pas besoin d’être éternelle pour être belle, et que la mort n’est pas une ennemie, mais une compagne de route.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant ses plantes malades, se contenterait de leur injecter des engrais chimiques pour les faire pousser plus vite, sans se soucier de la qualité de la terre, de l’équilibre de l’écosystème, ou du sens même de son travail. Il pourrait se vanter de récolter des légumes plus gros, plus beaux, plus résistants. Mais ces légumes seraient-ils vraiment meilleurs ? N’auraient-ils pas perdu quelque chose de leur saveur, de leur authenticité, de leur humanité ? La médecine moderne, avec son obsession de la guérison à tout prix, ressemble à ce jardinier. Elle cherche à produire des corps plus résistants, plus performants, plus durables. Mais au passage, elle oublie l’essentiel : que la vie n’est pas une plante à faire pousser, mais une expérience à vivre, avec ses ombres et ses lumières, ses maladies et ses guérisons, ses morts et ses renaissances. Et que la vraie santé, peut-être, ne consiste pas à éradiquer la maladie, mais à apprendre à danser avec elle, comme on danse avec la vie, avec ses rythmes changeants, ses improvisations, ses moments de grâce et ses chutes inévitables.



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