Immigration et «beaux quartiers» : mettons fin à un cliché répété par Pascal Praud – Libération







L’Analyse de Laurent Vo Anh – Immigration et « beaux quartiers » : le cliché comme arme de soumission massive

ACTUALITÉ SOURCE : Immigration et « beaux quartiers » : mettons fin à un cliché répété par Pascal Praud – Libération

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, les « beaux quartiers » ! Ces temples de marbre et d’hypocrisie où l’on célèbre, entre deux gorgées de champagne millésimé, la vertu républicaine tout en verrouillant les portes à double tour. Pascal Praud, ce héraut du bon sens médiatique, ce croisé du café du commerce en costard-cravate, nous ressert une fois de plus son couplet éculé : l’immigration, voyez-vous, serait une menace pour ces havres de paix sociale, ces forteresses de l’entre-soi où l’on cultive, sous les dorures des salons bourgeois, l’art subtil de l’indifférence organisée. Mais derrière ce cliché, qui n’est qu’un énième avatar de la pensée réactionnaire, se cache une vérité bien plus sordide : celle d’un système qui a toujours besoin de boucs émissaires pour justifier son propre échec. Et quoi de mieux, pour distraire les masses, que de désigner l’étranger, le pauvre, l’autre, comme responsable de tous les maux ?

Praud, dans sa rhétorique de bateleur de foire, ne fait que perpétuer une tradition vieille comme le monde : celle du bouc émissaire. René Girard, que l’on ne lira jamais dans les écoles de journalisme, a magistralement démontré comment les sociétés, dès qu’elles sentent leur cohésion menacée, se tournent vers un bouc émissaire pour expier leurs propres contradictions. L’immigré, aujourd’hui, joue ce rôle à la perfection. Il est le miroir grossissant de toutes les peurs : peur du déclassement, peur de la perte des privilèges, peur de l’altérité. Et Praud, avec son sourire de vendeur de voitures d’occasion, n’est que le dernier en date des prêtres de cette religion de la peur. Il ne crée rien, il ne propose rien, il se contente de souffler sur les braises, comme un pyromane en costume trois-pièces.

Mais ce qui est fascinant, dans cette affaire, c’est la manière dont le cliché des « beaux quartiers » fonctionne comme un leurre. On nous présente ces quartiers comme des sanctuaires de la pureté sociale, des lieux où la mixité serait une menace, alors qu’ils sont, en réalité, les laboratoires les plus avancés de l’apartheid à la française. Ces quartiers ne sont pas « beaux » par accident : ils sont le produit d’une histoire, celle d’une bourgeoisie qui a toujours su se protéger des soubresauts de l’Histoire. Sous le Second Empire, Haussmann a rasé les quartiers populaires pour construire des boulevards larges, propices à la répression des émeutes. Aujourd’hui, les « beaux quartiers » sont les héritiers directs de cette logique : ce sont des zones de non-droit social, où l’on vit entre soi, à l’abri des turbulences du monde. Et Praud, en défendant ces bastions, ne fait que défendre un ordre social fondé sur l’exclusion.

Le plus ironique, dans cette histoire, c’est que les « beaux quartiers » sont, en réalité, les lieux où l’immigration est la plus ancienne et la plus intégrée. Qui, aujourd’hui, se souvient que le 16e arrondissement de Paris était, au début du XXe siècle, un quartier populaire, où vivaient des ouvriers et des immigrés italiens et polonais ? Qui se souvient que les « beaux quartiers » de Neuilly ou de Passy étaient, il y a cent ans, des zones périphériques, où l’on construisait des logements sociaux pour les classes laborieuses ? L’histoire des « beaux quartiers » est celle d’une conquête progressive par les classes dominantes, qui ont su, au fil des décennies, chasser les indésirables pour s’approprier l’espace. Et aujourd’hui, ces mêmes classes dominantes, par la voix de leurs chiens de garde médiatiques, nous expliquent que l’immigration serait une menace pour leur tranquillité. C’est le monde à l’envers : les prédateurs se présentent en victimes, et les victimes en prédateurs.

Mais au-delà de cette inversion des rôles, ce qui est en jeu, c’est une question bien plus profonde : celle de la peur. La peur, toujours la peur. Peur de perdre ce que l’on n’a jamais vraiment mérité, peur de voir son petit confort menacé par ceux qui n’ont rien. Praud et ses semblables ne font que jouer sur cette peur, comme des marionnettistes tirant les ficelles d’un public trop heureux de se laisser manipuler. Car la peur, c’est le ciment des sociétés autoritaires. C’est elle qui permet de justifier les lois liberticides, les discours sécuritaires, les politiques d’exclusion. Et c’est elle, aussi, qui permet de détourner l’attention des véritables problèmes : la précarité, les inégalités, la destruction des services publics, la financiarisation de l’économie. Pendant que l’on débat de l’immigration dans les « beaux quartiers », on ne parle pas de la spéculation immobilière, des paradis fiscaux, des licenciements boursiers. On ne parle pas des vrais responsables de la crise sociale : les actionnaires, les banquiers, les politiques corrompus.

Et c’est là que le bât blesse. Car ce discours sur l’immigration dans les « beaux quartiers » n’est qu’un écran de fumée, une diversion destinée à masquer l’échec d’un système. Un système qui a fait de la compétition de tous contre tous son credo, et qui, aujourd’hui, se retrouve incapable de proposer autre chose que la peur et la division. Praud, en bon soldat du néolibéralisme, ne fait que défendre les intérêts de ceux qui profitent de ce système. Il ne s’agit pas, pour lui, de protéger les « beaux quartiers » : il s’agit de protéger un ordre social fondé sur l’injustice et l’exploitation. Et pour cela, tous les moyens sont bons : la stigmatisation, la désinformation, la manipulation.

Mais il y a une lueur d’espoir dans cette nuit noire. Car les clichés, aussi puissants soient-ils, finissent toujours par s’effriter. Les mensonges, aussi bien huilés soient-ils, finissent toujours par être démasqués. Et les peuples, même les plus endormis, finissent toujours par se réveiller. Praud et ses semblables peuvent bien continuer à agiter leurs épouvantails : ils ne parviendront pas à étouffer la vérité. La vérité, c’est que l’immigration n’est pas un problème, mais une solution. Une solution à la crise démographique, à la crise économique, à la crise sociale. Une solution, aussi, à la crise morale qui ronge notre société. Car une société qui a peur de l’autre est une société malade. Une société qui se replie sur elle-même est une société condamnée à disparaître.

Alors oui, mettons fin à ce cliché. Mettons fin à cette mascarade. Et osons regarder la réalité en face : les « beaux quartiers » ne sont pas menacés par l’immigration. Ils sont menacés par leur propre hypocrisie, par leur propre égoïsme, par leur propre refus de partager. Et c’est cela, la véritable menace : non pas l’étranger, mais l’indifférence. Non pas l’autre, mais le repli sur soi. Non pas la mixité, mais l’apartheid social.

Comme l’écrivait Albert Camus : « Le monde est beau, mais il y a des hommes qui le rendent laid. » Praud et ses semblables sont de ceux-là. Ils sont les fossoyeurs de la fraternité, les ennemis de la solidarité, les apôtres de la division. Mais ils ne gagneront pas. Car la vérité finit toujours par triompher. Et la vérité, aujourd’hui, c’est que les « beaux quartiers » ne sont pas des sanctuaires : ce sont des prisons. Des prisons dorées, certes, mais des prisons tout de même. Et il est temps d’en briser les murs.

Analogie finale : Imaginez un jardin, un de ces jardins à la française, où chaque plante est taillée au millimètre, où chaque allée est tracée au cordeau, où chaque parterre est un chef-d’œuvre de symétrie. Ce jardin, c’est le « beau quartier ». On y cultive l’ordre, la propreté, la perfection. Mais un jour, une graine, portée par le vent, tombe entre deux dalles. Une graine sauvage, indomptable, qui n’a pas été plantée par le jardinier. Et cette graine germe, et elle pousse, et elle défie l’ordre établi. Le jardinier, horrifié, veut l’arracher. Mais la plante résiste. Elle s’accroche à la terre, elle étend ses racines, elle fleurit malgré tout. Et peu à peu, le jardin change. Les allées se couvrent de fleurs sauvages, les parterres se parent de couleurs nouvelles, et le jardin, autrefois si rigide, devient vivant. C’est cela, l’immigration dans les « beaux quartiers » : une graine sauvage qui vient troubler l’ordre établi, mais qui, en réalité, ne fait que rendre le jardin plus beau, plus divers, plus vivant. Et ceux qui veulent l’arracher ne sont que des jardiniers sans imagination, des hommes qui préfèrent la mort de la symétrie à la vie du désordre.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *