ACTUALITÉ SOURCE : Sonia Mabrouk catégorique sur Pascal Praud et « les incarnations de CNews » : « tous les mêmes » – Closer
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les médias ! Ces temples modernes où l’on sacrifie la pensée sur l’autel du spectacle, où l’on transforme l’intelligence en bouillie pour nourrir les masses affamées de certitudes simplistes. Sonia Mabrouk, cette voix qui ose encore grincer dans le concert assourdissant des perroquets en costard, a eu l’audace de dire tout haut ce que beaucoup murmurent dans l’ombre : « tous les mêmes ». Une phrase qui claque comme un coup de fouet sur le dos d’une bête à l’agonie, cette CNews, ce monstre hybride né de l’accouplement contre nature entre le néolibéralisme triomphant et le vieux fascisme qui rôde, toujours prêt à renaître de ses cendres sous des habits neufs. Mais que signifie vraiment cette accusation ? Que révèle-t-elle de notre époque, de notre rapport à la vérité, et surtout, de notre lâcheté collective face à l’abrutissement organisé ?
D’abord, il faut comprendre que CNews n’est pas un accident de l’histoire médiatique. C’est une nécessité du système. Un système qui a compris, bien avant nous, que la démocratie libérale, une fois vidée de son contenu subversif, n’était plus qu’une coquille vide, un décor de théâtre où l’on joue éternellement la même pièce : celle de la liberté d’expression, tant que cette liberté ne dérange pas les puissants. CNews, c’est l’aboutissement logique de cette logique : une machine à broyer les nuances, à réduire le débat à une guerre de tranchées où les idées ne sont plus que des munitions, où l’on tire à vue sur tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une remise en question. Pascal Praud, ce pitre en costume trois-pièces, n’est pas un homme, mais une fonction. Une fonction aussi indispensable au système que le bourreau l’était à l’Ancien Régime. Il est là pour rappeler, à coups de phrases chocs et de sourires carnassiers, que la pensée critique est un luxe que les masses ne peuvent plus se permettre. « Vous voulez du débat ? En voici ! » hurle-t-il en brandissant un plateau où s’affrontent, non pas des idées, mais des egos surdimensionnés, des caricatures d’hommes et de femmes réduits à leur capacité à hurler plus fort que leur voisin.
Mais pourquoi Sonia Mabrouk, elle-même issue de ce milieu, ose-t-elle enfin briser l’omerta ? Parce qu’elle a vu, comme d’autres avant elle, que le roi était nu. Que derrière les apparences du pluralisme se cachait une uniformité terrifiante, une pensée unique déguisée en diversité. CNews, c’est le miroir grossissant d’une société qui a troqué la complexité du monde contre le confort des slogans. Une société où l’on préfère le clash à la réflexion, où l’on confond l’émotion avec la vérité, et où l’on prend le volume sonore pour de la profondeur. « Tous les mêmes » : cette phrase résonne comme un aveu d’impuissance, mais aussi comme un cri de révolte. Elle dit l’échec d’un modèle médiatique qui a cru pouvoir domestiquer l’esprit critique en le transformant en spectacle. Elle dit la défaite d’une gauche qui, trop occupée à se regarder le nombril, a laissé le champ libre à ces nouveaux inquisiteurs qui brûlent aujourd’hui les livres avec des tweets.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une nouvelle forme d’inquisition. Pas celle, spectaculaire, des autodafés du Moyen Âge, mais une inquisition sournoise, insidieuse, qui s’installe dans les salons, dans les smartphones, dans les cerveaux. Une inquisition qui ne dit pas son nom, mais qui travaille sans relâche à éliminer toute forme de dissidence. « Vous n’êtes pas d’accord ? Alors vous êtes un ennemi. » Voilà la logique implacable de CNews et de ses clones. Une logique qui n’a rien à envier à celle des régimes totalitaires, si ce n’est qu’elle est plus efficace, car elle ne s’impose pas par la force, mais par la séduction. Elle flatte les bas instincts, elle caresse les préjugés, elle donne à chacun l’illusion d’être un rebelle alors qu’il n’est qu’un rouage de plus dans la machine. « Regardez-moi, je suis un libre penseur ! » clame l’internaute en partageant sa énième vidéo complotiste, sans voir qu’il est en train de scier la branche sur laquelle il est assis.
Et c’est là que le bât blesse. Car cette inquisition moderne ne se contente pas de censurer. Elle fabrique de la pensée. Elle modèle les esprits à son image, elle crée des automatismes, des réflexes, des tics de langage. Elle transforme les citoyens en consommateurs, les électeurs en supporters, et les débats en matchs de catch. « Tous les mêmes » : cette phrase, c’est aussi le constat amer d’une société qui a perdu le goût de la nuance, qui préfère les étiquettes aux idées, les slogans aux arguments. Une société où l’on juge un homme non pas sur ce qu’il dit, mais sur la chaîne qui l’emploie, où l’on confond l’appartenance à un camp avec la possession de la vérité. « Si tu es sur CNews, tu es forcément de droite. Si tu es sur France Inter, tu es forcément de gauche. » Comme si les idées pouvaient se résumer à des cases, comme si la complexité du monde pouvait tenir dans un tweet ou dans un édito de trois minutes.
Mais il y a pire. Car cette uniformisation de la pensée n’est pas seulement une menace pour la démocratie. Elle est aussi une insulte à l’intelligence humaine. Elle nie cette vérité fondamentale, énoncée par Spinoza, que « la liberté est la reconnaissance de la nécessité ». Elle nie que l’homme est un être de contradictions, de doutes, de questionnements. Elle nie que la vérité n’est jamais donnée, mais toujours à conquérir, à travers l’effort, la patience, le dialogue. En réduisant le débat à une guerre de positions, en transformant la politique en spectacle, CNews et ses semblables tuent l’esprit critique dans l’œuf. Ils fabriquent des sujets dociles, des consommateurs passifs, des électeurs manipulables. Ils préparent le terrain pour une nouvelle forme de fascisme, un fascisme doux, souriant, qui ne dit pas son nom, mais qui est tout aussi dangereux que celui des années 1930.
Car le fascisme, voyez-vous, n’a pas besoin de chemises brunes pour exister. Il n’a pas besoin de coups d’État pour prospérer. Il lui suffit de saper les fondements mêmes de la démocratie : la confiance dans les institutions, le respect de l’autre, la croyance en la possibilité d’un débat rationnel. Et c’est exactement ce que fait CNews, jour après jour, avec une efficacité redoutable. En semant la méfiance, en attisant les haines, en réduisant la politique à une série de duels manichéens, elle prépare les esprits à accepter l’inacceptable. Elle crée un climat de peur, de suspicion, de division, qui est le terreau idéal pour les démagogues et les tyrans. « Tous les mêmes » : cette phrase, c’est aussi le cri d’une société qui sent, confusément, qu’elle est en train de perdre son âme, mais qui ne sait pas comment réagir.
Alors que faire ? Comment résister à cette machine à broyer les esprits ? La réponse, peut-être, se trouve dans l’histoire. Dans ces moments, rares mais décisifs, où des hommes et des femmes ont refusé de se soumettre à la pensée dominante, où ils ont choisi la complexité contre la simplicité, le doute contre la certitude, la révolte contre la résignation. Pensons à Socrate, buvant la ciguë plutôt que de renier sa vérité. Pensons à Spinoza, excommunié pour avoir osé penser par lui-même. Pensons à Camus, refusant les embrigadements, qu’ils viennent de droite ou de gauche. Pensons à tous ces anonymes, ces « fous », ces « rêveurs », qui ont refusé de plier l’échine devant les puissants. Leur exemple nous montre que la résistance est possible, mais qu’elle exige un prix : celui du courage, de l’intégrité, de la lucidité.
Car résister, ce n’est pas seulement critiquer. C’est aussi proposer. C’est refuser les faux débats, les fausses alternatives, les pièges du manichéisme. C’est réapprendre à penser par soi-même, à douter, à questionner. C’est refuser de se laisser enfermer dans des cases, dans des camps, dans des identités toutes faites. C’est, enfin, accepter que la vérité est un horizon, jamais une possession. « La vérité est comme la lumière, disait Victor Hugo. On la fuit, elle vous suit. On la cherche, elle vous fuit. » Peut-être est-ce là le secret : ne pas chercher à posséder la vérité, mais à la servir. Ne pas chercher à dominer l’autre, mais à le comprendre. Ne pas chercher à gagner le débat, mais à le faire vivre.
Alors oui, Sonia Mabrouk a raison. « Tous les mêmes. » Mais cette phrase, loin d’être un constat d’échec, doit être un appel à la révolte. Une révolte contre l’abrutissement, contre la pensée unique, contre la lâcheté collective. Une révolte pour la complexité, pour la nuance, pour la liberté. Car si CNews et ses clones ont réussi à uniformiser les esprits, c’est parce que nous les avons laissés faire. Parce que nous avons préféré le confort des certitudes à l’inconfort de la pensée. Parce que nous avons oublié que la démocratie n’est pas un état, mais un combat. Un combat de chaque instant, contre nous-mêmes d’abord, contre les forces qui nous tirent vers le bas ensuite.
Alors, à ceux qui se contentent de hausser les épaules en disant « tous les mêmes », je répondrai par ces mots de Nietzsche : « Celui qui lutte contre les monstres doit veiller à ne pas devenir monstre lui-même. Et si tu regardes longtemps un abîme, l’abîme regarde aussi en toi. » CNews est un abîme. Mais il n’est pas trop tard pour détourner les yeux.
Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, las de voir ses plantes pousser en désordre, décide de les tailler toutes à la même hauteur, de les aligner en rangées parfaites, de supprimer toute trace de diversité. Pendant un temps, le jardin est beau, harmonieux, conforme à ses rêves d’ordre. Mais très vite, les plantes dépérissent, privées de leur vitalité, de leur singularité, de leur capacité à s’adapter. Le jardinier, désespéré, se tourne alors vers les jardiniers voisins, qui lui expliquent qu’un jardin, pour être vivant, doit accepter le désordre, la contradiction, la diversité. Mais il est trop tard. Les plantes sont mortes, et le jardin n’est plus qu’un cimetière de rêves uniformes. CNews, c’est ce jardinier. Et nous, nous sommes les plantes. À nous de choisir : accepter de pousser en rang, ou oser sortir du cadre.