Expérience à Toulouse : seriez-vous capable de rester allongé 10 jours pour gagner 5.000 euros – Europe 1







Le Penseur Laurent Vo Anh – L’Alitement comme Métaphore du Désastre Moderne

ACTUALITÉ SOURCE : Expérience à Toulouse : seriez-vous capable de rester allongé 10 jours pour gagner 5.000 euros – Europe 1

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, Toulouse ! La ville rose, où les étudiants en aéronautique rêvent de fusées et où les chercheurs en médecine spatiale transforment les corps en cobayes consentants pour quelques milliers d’euros. Dix jours allongé, immobile, le sang qui stagne dans les veines, les muscles qui fondent comme beurre au soleil, et pour récompense : cinq mille euros. Une aubaine, n’est-ce pas ? Une transaction si limpide, si moderne. On vous achète votre temps, votre verticalité, votre dignité de primate debout, et vous, vous signez sans sourciller. Mais derrière cette offre anodine, se cache l’une des plus grandes escroqueries métaphysiques de notre époque : la réduction de l’humain à une variable d’ajustement dans l’équation néolibérale, où même l’horreur a un prix.

Déjà, au XVIe siècle, Montaigne, ce sceptique génial, écrivait dans ses Essais : *« Le monde n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte. »* Mais aujourd’hui, ce n’est plus la terre qui tremble sous nos pieds, c’est nous qui tremblons devant l’immobilité imposée. Rester allongé dix jours pour cinq mille euros, c’est accepter de devenir une statue vivante, un monument à la gloire de l’aliénation contemporaine. Car que fait-on, sinon mimer, à petite échelle, ce que le système exige de nous à grande ? L’immobilité comme métaphore de la résignation. Le lit comme dernier rempart contre la révolte. On vous paie pour ne plus bouger, pour ne plus penser, pour ne plus être qu’un corps inerte, un sac de chair et d’os dont on mesure les fluides comme on mesure la productivité d’un ouvrier à la chaîne. La science, ici, n’est qu’un alibi. Derrière les électrodes et les prises de sang se cache une vérité plus crasse : vous êtes une donnée, un point sur un graphique, un sujet d’étude pour des chercheurs qui, eux-mêmes, sont des sujets d’étude pour des algorithmes. La boucle est bouclée. L’homme est devenu son propre cobaye, et le cobaye, son propre bourreau.

Mais revenons à cette somme : cinq mille euros. Un chiffre rond, presque poétique dans sa médiocrité. Combien de loyers impayés, de factures en souffrance, de rêves ajournés cette somme pourrait-elle racheter ? Et pourtant, elle suffit à acheter dix jours de votre vie. Dix jours où vous ne serez plus qu’un corps horizontal, un objet d’étude, un fantôme dans les couloirs aseptisés d’un laboratoire. C’est là que réside le génie du capitalisme tardif : il ne vous vole pas votre temps, il vous le rachète à vil prix. Il ne vous prive pas de votre liberté, il vous la monnaye. *« La liberté, c’est l’esclavage »*, écrivait Orwell dans 1984. Aujourd’hui, la liberté, c’est cinq mille euros pour dix jours de lit. La liberté, c’est le choix entre la misère et l’avilissement. La liberté, c’est de pouvoir dire : *« Je vends ma dignité, mais au moins, je la vends cher. »* Sauf que non. Cinq mille euros, c’est une aumône déguisée en salaire. C’est le prix d’un silence, d’une soumission, d’une complicité avec un système qui vous méprise.

Car enfin, qui sont ces gens qui acceptent de s’allonger pour dix jours ? Des étudiants précaires, des travailleurs pauvres, des chômeurs, des rêveurs en mal de liquidités, des âmes en peine prêtes à tout pour un peu d’oxygène financier. Ce ne sont pas des héros, ce ne sont pas des martyrs. Ce sont des victimes consentantes d’un monde où l’argent est devenu la seule mesure de la valeur humaine. *« L’argent ne fait pas le bonheur »*, dit le proverbe. Mais il achète votre temps, votre santé, votre silence. Il achète votre consentement à l’absurdité. Et c’est là que le bât blesse : dans cette expérience toulousaine, comme dans tant d’autres, le vrai sujet d’étude n’est pas la physiologie humaine, mais la docilité des masses. On teste votre résistance à l’ennui, à l’immobilité, à l’aliénation. On mesure votre capacité à endurer l’insupportable pour quelques billets. Et le pire, c’est que vous savez pertinemment que, une fois l’expérience terminée, vous recommencerez. Parce que le système a besoin de cobayes, et que les cobayes ont besoin d’argent. C’est une symbiose malsaine, une danse macabre où chacun joue son rôle à la perfection.

Mais il y a plus grave encore. Cette expérience, dans son apparente innocence, est un symptôme de la militarisation croissante de la société civile. Derrière les murs blancs du laboratoire, ce n’est pas seulement la science qui progresse, c’est l’acceptation de la discipline comme mode de vie. Rester allongé dix jours, c’est obéir à un protocole, se soumettre à un ordre, accepter une hiérarchie. C’est, en miniature, ce que les régimes autoritaires imposent à grande échelle : la soumission du corps et de l’esprit à une autorité supérieure. *« Le fascisme, c’est la soumission de l’individu à une idée »*, écrivait Malraux. Aujourd’hui, le fascisme a changé de visage. Il ne porte plus d’uniforme, il ne hurle plus de slogans. Il se contente de vous proposer cinq mille euros pour dix jours de lit. Il vous achète sans même que vous vous en rendiez compte. Et vous, vous signez. Parce que cinq mille euros, c’est toujours mieux que rien. Parce que la misère est un maître plus exigeant que n’importe quel dictateur.

Et puis, il y a cette question lancinante : que se passe-t-il dans la tête de ces cobayes humains pendant ces dix jours d’immobilité ? Que reste-t-il de leur humanité quand leur corps n’est plus qu’un champ d’expérimentation ? *« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant »*, disait Pascal. Mais que devient ce roseau quand on lui interdit de se redresser ? Que devient cette pensée quand elle n’a plus pour horizon que le plafond d’une chambre stérile ? Peut-être ces cobayes rêvent-ils de révolte. Peut-être imaginent-ils, dans leurs moments de lucidité, qu’ils pourraient se lever, arracher les électrodes, briser les vitres et hurler leur colère au monde. Mais ils ne le font pas. Parce que cinq mille euros, c’est une somme. Parce que la révolte a un prix, et que ce prix, ils ne sont pas prêts à le payer. Alors ils restent allongés, et ils attendent. Ils attendent que les dix jours passent, que les cinq mille euros tombent, et que la vie reprenne son cours. Sauf que la vie ne reprend jamais son cours. Elle continue, simplement, un peu plus avilie, un peu plus résignée, un peu plus complice.

Car c’est là le véritable crime de cette expérience : elle nous habitue à l’idée que notre corps, notre temps, notre dignité ne nous appartiennent plus. Elle nous apprend que tout est négociable, que tout a un prix, que même l’horreur peut être monnayée. Elle nous prépare, insidieusement, à accepter l’inacceptable. *« Le pire n’est pas toujours sûr »*, disait Bernanos. Mais dans un monde où l’on vous paie pour rester allongé, le pire devient une certitude. Parce que si vous acceptez de vendre dix jours de votre vie pour cinq mille euros, que refuserez-vous demain ? Quel sacrifice sera trop grand, quelle humiliation trop profonde ? Le lit de l’expérience toulousaine n’est qu’un avant-goût. Demain, ce sera dix jours de travail gratuit pour un CDI. Après-demain, ce sera dix ans de votre vie pour un prêt immobilier. Et un jour, ce sera toute votre existence, vendue au plus offrant, sans même que vous vous en rendiez compte.

Alors oui, cette expérience est cynique. Mais elle est aussi profondément révélatrice. Elle montre, mieux que n’importe quel traité de philosophie, à quel point nous sommes devenus étrangers à nous-mêmes. À quel point nous avons intériorisé l’idée que notre valeur se mesure en euros, en heures de travail, en données exploitables. *« L’homme est un loup pour l’homme »*, disait Hobbes. Aujourd’hui, l’homme est un produit pour l’homme. Un produit qu’on achète, qu’on vend, qu’on étudie, qu’on jette. Et le plus tragique, c’est que nous sommes complices de notre propre avilissement. Nous signons les contrats, nous acceptons les conditions, nous nous allongeons sur le lit en espérant que, cette fois, le chèque sera un peu plus gros.

Mais il y a une lueur d’espoir, ténue, presque imperceptible. Elle réside dans le refus. Dans ce geste simple, presque absurde : dire non. Non, je ne resterai pas allongé dix jours pour cinq mille euros. Non, je ne vendrai pas mon temps, mon corps, ma dignité. Non, je ne serai pas un cobaye consentant. *« La résistance commence par un non »*, écrivait Camus. Et ce non, aussi fragile soit-il, est le seul rempart contre la barbarie douce du capitalisme. Car au fond, le vrai scandale de cette expérience, ce n’est pas qu’elle existe. C’est qu’elle trouve des volontaires. C’est que nous soyons si nombreux à accepter, sans broncher, de devenir les figurants de notre propre déchéance.

Analogie finale : Imaginez un instant que vous êtes un arbre. Pas un de ces chênes majestueux qui défient les siècles, non. Un arbre ordinaire, un peu tordu, un peu fragile, planté au bord d’une route. Pendant des années, vous poussez, vous étendez vos branches, vous offrez de l’ombre aux passants. Vous êtes vivant, vous êtes debout, vous êtes libre. Et puis un jour, un homme s’approche avec une scie. Il vous propose un marché : *« Je te coupe les racines, je t’allonge sur le sol, et en échange, je te donne cinq mille euros. »* Cinq mille euros ! Une fortune pour un arbre. De quoi acheter de l’engrais, de quoi payer un jardinier, de quoi assurer votre survie pour les années à venir. Alors vous acceptez. On vous scie, on vous couche, on vous mesure, on vous étudie. Vous n’êtes plus un arbre, vous êtes un spécimen. Un objet d’étude. Un cadavre végétal. Et pendant dix jours, vous restez là, immobile, à attendre que le chèque tombe. Sauf que les arbres ne reçoivent pas de chèques. Les arbres n’ont pas de comptes en banque. Les arbres n’ont que leur verticalité, leur silence, leur résistance muette à la folie des hommes. Et quand on les coupe, ils meurent. Pas tout de suite. Pas d’un coup. Mais lentement, inexorablement, ils pourrissent, ils se dessèchent, ils disparaissent. Et un jour, il ne reste plus d’eux qu’un souvenir, une souche, une trace dans la terre. C’est ça, le vrai prix de cinq mille euros. Ce n’est pas une somme. C’est une condamnation. Une condamnation à l’horizontale, à l’immobilité, à la mort lente. Alors la prochaine fois qu’on vous proposera de rester allongé pour de l’argent, souvenez-vous de l’arbre. Souvenez-vous que la verticalité a un prix, et que ce prix, c’est votre âme.



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