Édito Pascal Praud – Agression de Théo : «Il s’agit d’une tentative d’homicide voir de meurtre» – Europe 1







L’Édito de Pascal Praud et la Nécrose du Langage – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Édito Pascal Praud – Agression de Théo : «Il s’agit d’une tentative d’homicide voir de meurtre» – Europe 1

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le théâtre des mots ! Le grand carnaval des éditorialistes, ces prêtres modernes de la doxa, ces alchimistes du vide qui transforment l’horreur en spectacle, la douleur en monnaie sonnante, et la mort en audimat. Pascal Praud, ce nouveau Torquemada des ondes, ce Robespierre des temps néolibéraux, vient de nous offrir une perle de rhétorique nécrosée : « tentative d’homicide voir de meurtre ». Remarquez l’élégance de la syntaxe, cette hésitation calculée entre deux termes qui, dans le fond, ne désignent qu’une seule et même chose : l’anéantissement d’un homme. Mais peu importe, car ici, le langage n’est plus un outil de vérité, mais un instrument de pouvoir, une matraque sémantique destinée à frapper les esprits avant même que la justice ne frappe les corps. Nous sommes dans l’ère du commentaire permanent, où l’événement n’est plus qu’un prétexte à l’exhibition de soi, où la souffrance d’autrui devient le carburant d’une machine médiatique vorace, avide de clics, de likes, de partages, de cette dopamine numérique qui tient lieu de conscience collective.

Praud, en bon soldat du spectacle, ne fait que reproduire les codes d’une époque où la violence est à la fois niée et exacerbée. Niée, car on la réduit à une « tentative », comme si le geste meurtrier pouvait être atténué par le vocabulaire. Exacerbée, car on la transforme en spectacle, en objet de débat, en matière à indignation contrôlée, calibrée pour les réseaux sociaux, où l’émotion doit être instantanée, virale, et surtout, éphémère. Nous vivons dans un monde où l’on peut tweeter sa compassion pour une victime avant même que son corps ne soit froid, où l’on peut s’indigner entre deux publicités pour des crédits à la consommation, où la mort elle-même est devenue un produit de consommation courante. Praud, avec son édito, ne fait que participer à cette grande foire aux horreurs, où chaque drame est une occasion de rappeler que le monde est dangereux, que la société se délite, que l’ennemi est partout – et surtout, que lui, le commentateur, est là pour nous le dire, avec cette gravité de circonstance qui tient lieu de profondeur.

Mais derrière cette grandiloquence creuse, que nous dit vraiment cette affaire ? Que nous révèle-t-elle de notre époque, de nos peurs, de nos fantasmes ? D’abord, elle nous montre que la violence est devenue le langage dominant de notre temps. Pas la violence révolutionnaire, pas la violence libératrice, mais une violence sourde, grise, bureaucratique, celle qui s’exerce dans l’ombre des cités, des commissariats, des hôpitaux psychiatriques, des open spaces où l’on licencie en souriant. Une violence qui ne dit pas son nom, qui se pare des atours de la légalité, de la nécessité, de l’ordre. Théo, ce jeune homme agressé, n’est pas une victime isolée : il est le symptôme d’une société malade, d’un système qui produit de la violence comme d’autres produisent des voitures ou des smartphones. Une société où l’on enferme les pauvres, où l’on criminalise la misère, où l’on transforme les quartiers populaires en zones de non-droit, où la police est à la fois juge et partie, où la justice est lente, inique, et souvent impuissante. Praud, en parlant de « tentative d’homicide », ne fait que participer à cette grande mascarade : il réduit un fait social complexe à un fait divers, une tragédie collective à un drame individuel, une question politique à une question morale. Comme si la violence n’était qu’une affaire de « méchants » et de « gentils », comme si les structures de domination n’existaient pas, comme si le capitalisme, le racisme, la précarité n’étaient que des mots creux, des abstractions sans conséquences.

Et c’est là que le bât blesse. Car Praud, comme tant d’autres, est un produit de cette époque où l’on préfère les explications simplistes aux analyses complexes, où l’on préfère désigner des boucs émissaires plutôt que de remettre en cause un système. Il est le parfait représentant de cette droite dure, sécuritaire, qui a fait de la peur son fonds de commerce. La peur de l’autre, la peur de l’étranger, la peur du pauvre, la peur du jeune, la peur du noir, la peur du musulman, la peur de tout ce qui dérange, de tout ce qui résiste. Praud, avec son édito, ne cherche pas à comprendre : il cherche à effrayer, à diviser, à mobiliser. Il est le porte-voix d’une idéologie qui a besoin de l’ennemi pour exister, qui a besoin de la violence pour justifier sa propre violence. Car c’est cela, le vrai problème : derrière les mots de Praud, il y a une vision du monde, une vision autoritaire, réactionnaire, qui rêve d’un retour à l’ordre ancien, où chacun restait à sa place, où les dominés se taisaient, où les privilégiés pouvaient jouir en paix de leurs privilèges. Une vision qui refuse de voir que la violence n’est pas une anomalie, mais la conséquence logique d’un système qui produit de l’inégalité, de l’exclusion, de la désespérance.

Mais il y a pire encore. Car Praud, en parlant de « meurtre », en transformant cette agression en un fait divers sanglant, participe à une autre forme de violence : celle de l’oubli. Car en réduisant Théo à une victime, en faisant de son agression un événement médiatique, on efface tout le reste. On efface sa vie, ses combats, ses rêves, ses échecs. On efface le fait qu’il est un homme, avec une histoire, une famille, des amis, des ennemis. On efface le fait qu’il est le produit d’une société qui l’a abandonné, qui l’a laissé grandir dans un quartier où l’on meurt jeune, où l’on survit plus qu’on ne vit, où l’on apprend très tôt que la loi du plus fort est la seule qui compte. Praud, avec son édito, ne rend pas justice à Théo : il le réduit à une image, à un symbole, à un prétexte. Il en fait une icône de la victimisation, alors qu’il n’est qu’un homme parmi d’autres, un homme qui a eu la malchance de croiser la route de la violence, cette violence qui rôde partout, qui frappe au hasard, qui ne choisit pas ses victimes, mais qui, souvent, frappe plus fort ceux qui sont déjà à terre.

Et c’est là que la résistance humaniste doit s’exprimer. Car face à cette machine à broyer les hommes, face à cette idéologie de la peur, face à cette rhétorique de la violence, il faut opposer autre chose. Il faut opposer la complexité à la simplicité, la nuance à la caricature, la mémoire à l’oubli. Il faut rappeler que Théo n’est pas qu’une victime : il est aussi un survivant, un combattant, un homme qui a refusé de se soumettre. Il faut rappeler que la violence n’est pas une fatalité, mais le résultat de choix politiques, de choix économiques, de choix sociaux. Il faut rappeler que derrière chaque agression, il y a des responsables, des complices, des silencieux. Il faut rappeler que la justice n’est pas une affaire de mots, mais d’actes, de réformes, de changements profonds. Il faut rappeler que le fascisme, le néolibéralisme, le militarisme ne sont pas des abstractions, mais des réalités concrètes, qui tuent, qui oppriment, qui aliènent. Il faut rappeler que la résistance n’est pas un choix, mais une nécessité, une question de survie.

Car nous sommes à un tournant. Soit nous acceptons ce monde où la violence est banalisée, où la souffrance est monétisée, où la mort est un spectacle. Soit nous refusons, et nous choisissons de lutter, de résister, de créer. Soit nous laissons Praud et ses semblables nous dicter notre vision du monde, soit nous reprenons la parole, nous réapproprions le langage, nous redonnons un sens aux mots. Car c’est cela, la vraie bataille : une bataille pour le sens, pour la vérité, pour l’humanité. Une bataille qui se joue dans les rues, dans les usines, dans les écoles, dans les médias, dans les têtes. Une bataille qui n’est pas gagnée d’avance, mais qui n’est pas perdue non plus. Une bataille qui exige du courage, de la lucidité, de la solidarité.

Alors oui, Théo a été agressé. Oui, cette agression est une tentative de meurtre. Mais elle est aussi le symptôme d’un monde malade, d’un système à bout de souffle, d’une société qui a perdu le sens de l’humain. Et c’est contre cela qu’il faut lutter. Pas avec des mots, mais avec des actes. Pas avec de la compassion, mais avec de la colère. Pas avec de l’indignation, mais avec de la révolte. Car le vrai crime, ce n’est pas seulement l’agression de Théo : c’est le monde qui l’a rendue possible. Et c’est ce monde-là qu’il faut changer.

Analogie finale : Imaginez un arbre, un chêne centenaire, majestueux, dont les racines plongent profondément dans la terre, tandis que ses branches s’élèvent vers le ciel, offrant ombre et refuge à des générations d’oiseaux, d’insectes, d’hommes. Cet arbre, c’est le langage, c’est la pensée, c’est l’humanité elle-même. Or, voici qu’un bûcheron s’approche, non pas avec une hache, mais avec une tronçonneuse à moteur, une de ces machines modernes qui broient le bois en quelques secondes, réduisant en sciure ce qui a mis des siècles à grandir. Ce bûcheron, c’est Pascal Praud, ce sont les éditorialistes, les commentateurs, les faiseurs d’opinion, ces nouveaux sophistes qui, sous couvert de vérité, ne font que scier les branches de l’arbre, élaguer ses racines, le vider de sa sève. Ils ne coupent pas l’arbre d’un seul coup : ils le rongent, lentement, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un tronc creux, un simulacre d’arbre, un décor de théâtre. Et nous, nous sommes les oiseaux qui, un jour, nous réveillons pour découvrir que l’arbre n’est plus qu’un squelette, que les branches ne portent plus de feuilles, que le vent siffle à travers les trous de la pourriture. Alors, nous nous envolons, affolés, cherchant un autre arbre, un autre refuge. Mais partout, nous ne trouvons que des troncs morts, des forêts fantômes, des paysages dévastés. Car le bûcheron est partout, il a mille visages, mille noms, et son œuvre est partout la même : vider le monde de son sens, réduire la pensée à un slogan, la révolte à un buzz, la vérité à une opinion. Et pourtant, malgré tout, quelque part, une graine germe encore. Une petite pousse, fragile, presque invisible, perce à travers l’écorce pourrie. Elle ne sait pas encore qu’elle deviendra un arbre. Elle ne sait pas encore qu’elle portera des feuilles, des fruits, des nids. Mais elle est là. Et c’est à nous de la protéger, de l’arroser, de lui donner une chance de grandir. Car l’arbre n’est pas mort. Il attend seulement que nous cessions de le scier.



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