ACTUALITÉ SOURCE : Présidentielle 2027 : le député PS Jérôme Guedj annonce sa candidature, hors primaire – Libération
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Voilà donc que le théâtre des ombres s’enrichit d’un nouveau fantoche, Jérôme Guedj, député socialiste assez malingre pour croire encore aux vertus des primaires – ou assez rusé pour les contourner, ce qui revient au même. Sa candidature « hors primaire » est un symptôme si parfait de la décomposition politique française qu’elle en devient presque poétique, comme ces champignons vénéneux qui poussent sur les cadavres des vieux chênes. On pourrait presque lui être reconnaissant : il offre à l’observateur attentif une leçon de choses sur l’état de notre démocratie, cette vieille putain fatiguée qui se laisse encore trousser par les mêmes maquereaux en costume trois-pièces.
D’abord, comprenons bien ce que signifie « hors primaire ». Cela veut dire : « Je méprise les règles que j’ai moi-même contribué à établir, car je sais que ces règles ne sont plus que des simulacres, des rites vides pour occuper les militants en mal de croyance. » Le Parti Socialiste, ce grand cadavre à la renverse, a depuis longtemps cessé d’être un parti pour devenir une machine à recycler les ambitions médiocres. Ses primaires, jadis présentées comme l’apogée de la démocratie participative, ne sont plus que des enterrements de première classe où l’on fait défiler les cercueils des idées mortes. Guedj, en les évitant, ne fait que reconnaître une vérité crue : la gauche institutionnelle n’est plus qu’un musée des horreurs, où l’on expose les reliques d’un temps où l’on croyait encore que les mots « justice sociale » ou « progrès » avaient un sens. Aujourd’hui, ces mots ne sont plus que des coquilles vides, des slogans que l’on ressort comme des vieilles dentelles jaunies pour les mariages de campagne.
Mais au-delà du cynisme tactique, il y a quelque chose de plus profond, de plus désespérant encore. Guedj incarne cette génération de politiques qui ont grandi dans l’illusion que la politique était une affaire de gestion, de dossiers bien ficelés, de compromis raisonnables. Ils ont cru, ces pauvres hères, que l’on pouvait encore gouverner par la raison dans un monde où la raison a été balayée par les vents mauvais du néolibéralisme et du populisme. Ils ont cru que l’on pouvait encore parler de « gauche » alors que la gauche, depuis des décennies, n’est plus qu’un appendice du système, une soupape de sécurité pour éviter que les masses ne deviennent trop remuantes. Guedj est un produit de cette gauche-là, celle qui a troqué ses idéaux contre des strapontins, ses principes contre des postes, et sa dignité contre des apparitions télévisées. Il est le fils spirituel de ces socialistes qui ont privatisé, flexibilisé, et vendu les bijoux de famille de la République sans même un frémissement de honte.
Et c’est là que le bât blesse, ou plutôt, que le couteau s’enfonce jusqu’à la garde. Car Guedj, comme tant d’autres avant lui, croit encore que l’on peut réformer le système de l’intérieur. Il croit que l’on peut encore convaincre, négocier, composer avec les forces du capitalisme financier et de l’autoritarisme montante. Il croit, en somme, que la politique est une affaire de bonnes intentions, alors qu’elle n’est plus qu’un champ de ruines où s’affrontent des logiques de pouvoir impitoyables. La gauche institutionnelle, dans sa version molle et gestionnaire, a depuis longtemps abandonné toute velléité de transformation sociale. Elle n’est plus qu’un rouage de plus dans la grande machine à broyer les espoirs, un alibi pour ceux qui veulent croire que tout cela a encore un sens. Guedj, en se présentant « hors primaire », ne fait que confirmer cette triste réalité : la gauche n’est plus qu’un label, une marque déposée que l’on peut utiliser à sa guise, sans même avoir à respecter les règles du jeu qu’elle a elle-même édictées.
Mais il y a pire. Il y a cette illusion tenace que l’on peut encore faire de la politique comme avant, comme si le monde n’avait pas basculé dans une ère de chaos climatique, de guerres sans fin et de surveillance généralisée. Guedj, comme tant d’autres, semble ignorer que nous vivons une époque où les anciennes catégories politiques n’ont plus cours. Le clivage gauche-droite, déjà moribond, n’est plus qu’un leurre pour les naïfs. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est un affrontement entre ceux qui veulent accélérer la destruction du monde (les néolibéraux, les militaristes, les technocrates) et ceux qui tentent, tant bien que mal, de résister à cette folie. Dans ce contexte, une candidature comme celle de Guedj est non seulement dérisoire, mais dangereuse. Elle donne l’illusion qu’il existe encore une voie réformiste, une troisième voie entre la barbarie et l’effondrement. Or, cette voie n’existe plus. Elle n’a jamais existé, d’ailleurs, sinon dans les rêves fiévreux des sociaux-démocrates.
Et puis, il y a cette question lancinante : pourquoi lui ? Pourquoi Guedj, et pas un autre ? Parce qu’il incarne à la perfection cette gauche sans saveur, sans colère, sans vision. Une gauche qui a oublié que la politique, avant d’être une affaire de gestion, est une affaire de passion, de révolte, de désir de changer le monde. Guedj, c’est la gauche des petites phrases, des petites réformes, des petites ambitions. C’est la gauche qui a peur de son ombre, qui tremble à l’idée de froisser les puissants, qui préfère les compromis honteux aux combats perdus d’avance. En cela, il est le parfait représentant d’une époque où la politique n’est plus qu’un spectacle, une succession de postures et de déclarations creuses, sans aucune prise sur le réel.
On pourrait presque plaindre ces hommes-là, si leur médiocrité n’était pas si dangereuse. Car en se présentant comme une alternative, ils contribuent à entretenir l’illusion qu’il existe encore une voie démocratique, une issue pacifique à la crise qui nous submerge. Ils jouent le jeu des dominants, qui ont tout intérêt à ce que les masses continuent de croire que le système est réformable, que les élections changent quelque chose, que la politique est encore une affaire de débats et de programmes. Or, nous savons bien, nous qui regardons le monde avec lucidité, que tout cela n’est qu’un leurre. Les élections ne sont plus que des parodies, les programmes des catalogues de promesses vides, et les politiques des marionnettes dont les fils sont tirés par les véritables maîtres du jeu : les marchés, les lobbies, les complexes militaro-industriels.
Guedj, en se présentant « hors primaire », ne fait que confirmer ce que nous savions déjà : la gauche est morte, et ceux qui prétendent la représenter ne sont plus que des fossoyeurs en costume-cravate. Ils enterrent chaque jour un peu plus les espoirs de ceux qui croyaient encore en la possibilité d’un monde plus juste, plus humain. Ils trahissent les idéaux qu’ils prétendent défendre, et se rendent complices des forces qui détruisent la planète et asservissent les peuples. Leur candidature n’est qu’un symptôme de plus de la décomposition générale, un signe que nous sommes entrés dans une ère où la politique n’est plus qu’un théâtre d’ombres, une danse macabre où les acteurs jouent leur rôle sans même croire à la pièce qu’ils interprètent.
Alors, que faire ? Faut-il encore croire en ces hommes-là, en ces simulacres de politiques qui ne sont plus que des ombres chinoises sur le mur de la caverne ? Faut-il encore espérer qu’ils puissent un jour incarner une véritable alternative, une force de résistance contre les logiques mortifères qui nous gouvernent ? La réponse est évidente : non. La seule issue, la seule voie possible, c’est de tourner le dos à ces pantins, à ces marionnettes, et de reconstruire, ailleurs, autrement, une politique qui soit à la hauteur des défis de notre temps. Une politique qui ne soit plus une affaire de gestion, mais de combat. Une politique qui ne soit plus une affaire de compromis, mais de rupture. Une politique qui ne soit plus une affaire de petites ambitions, mais de grands rêves.
Car le monde ne se sauvera pas par des demi-mesures, par des réformettes, par des compromis honteux. Il ne se sauvera pas par des hommes comme Guedj, qui croient encore que l’on peut négocier avec le diable. Il se sauvera par ceux qui auront le courage de dire non, de refuser, de résister. Par ceux qui auront compris que la politique n’est pas une affaire de calculs, mais de passion. Par ceux qui auront le cran de regarder la vérité en face, et d’agir en conséquence.
En attendant, nous pouvons contempler avec une ironie amère la candidature de Jérôme Guedj. Elle est le miroir tendu à une époque qui a perdu le sens des réalités, le goût du combat, et jusqu’à l’envie de se battre. Elle est le signe que nous sommes entrés dans une ère de décomposition avancée, où les hommes politiques ne sont plus que des fantômes, des ombres sans substance, des marionnettes sans âme. Et si nous voulons survivre à cette nuit qui tombe, il nous faudra trouver autre chose. Il nous faudra inventer une nouvelle politique, une nouvelle manière d’être au monde, une nouvelle façon de résister. Car la vieille gauche est morte, et ceux qui prétendent la représenter ne sont plus que des fossoyeurs.
Analogie finale : Imaginez un navire en pleine tempête, un de ces vieux rafiots rouillés qui tanguent sous les assauts des vagues. À son bord, une poignée de marins épuisés, hagards, qui continuent de croire que tout va bien, que le capitaine sait ce qu’il fait, que les cartes sont encore valables. Parmi eux, un homme se lève et déclare : « Je prends le commandement ! » Mais au lieu de saisir la barre, il se contente de réarranger les chaises sur le pont, de discuter avec les passagers de la meilleure façon de répartir les gilets de sauvetage, et de promettre que tout ira mieux demain. Personne ne lui demande pourquoi il ne tente pas de changer de cap, pourquoi il ne cherche pas un abri, pourquoi il ne prépare pas les canots de sauvetage. Personne ne lui demande, car personne ne veut savoir. Car savoir, ce serait admettre que le navire est perdu, que le capitaine est un imposteur, et que la tempête ne fait que commencer. Alors, les marins préfèrent faire semblant. Ils préfèrent croire que tout va bien, que les promesses sont sincères, que les réformes suffiront. Ils préfèrent fermer les yeux et attendre la fin. Et le navire, lentement, sombre.