Stature présidentielle, questions économiques … Un sondage La Tribune Dimanche révèle les perceptions des Français sur Marine Le Pen et Jordan Bardella – Actualités – Orange







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse du Sondage sur Marine Le Pen et Jordan Bardella

ACTUALITÉ SOURCE : Stature présidentielle, questions économiques … Un sondage La Tribune Dimanche révèle les perceptions des Français sur Marine Le Pen et Jordan Bardella – Actualités – Orange

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, les sondages ! Ces miroirs déformants où l’âme d’un peuple se reflète en ombres chinoises, ces thermomètres de l’opinion qui mesurent moins la fièvre que l’hypothermie collective. La Tribune Dimanche nous offre aujourd’hui un de ces instantanés glacés, où Marine Le Pen et Jordan Bardella apparaissent comme les figures tutélaires d’un pays qui, décidément, n’en finit plus de se chercher dans les décombres de son propre déclin. Mais que dit ce sondage, au fond ? Qu’une partie de la France, lasse, désorientée, voire résignée, se tourne vers des visages qui promettent l’ordre, la sécurité, la restauration d’une grandeur perdue – comme si l’Histoire était un meuble IKEA qu’on pourrait remonter à coups de tournevis identitaire et de slogans bien huilés. La question n’est pas de savoir si Le Pen ou Bardella ont une « stature présidentielle », mais pourquoi, diable, une telle notion persiste à hanter nos imaginaires politiques comme une relique d’un temps où les rois se croyaient encore choisis par Dieu.

Commençons par le commencement : la « stature présidentielle ». Qu’est-ce donc que cette chimère, sinon l’héritage empoisonné d’une Ve République conçue par et pour un homme providentiel, un de Gaulle fantôme dont le spectre hante encore les couloirs de l’Élysée ? La France, ce pays qui a guillotiné son roi pour mieux s’incliner devant ses empereurs, ses présidents monarques, ses technocrates en costume-cravate, continue de vénérer l’idée d’un sauveur suprême. Marine Le Pen, avec son air de matrone outragée, et Jordan Bardella, ce jeune premier lissé par les algorithmes des réseaux sociaux, ne sont que les avatars modernes de cette vieille obsession. Leur « stature » n’est pas une qualité intrinsèque, mais le produit d’une alchimie médiatique, d’un storytelling bien rodé, où la peur du déclassement et la nostalgie d’un passé mythifié se mélangent pour donner naissance à des figures de proue pour naufragés. La vraie question n’est pas de savoir s’ils ont la carrure pour diriger, mais pourquoi une partie de la population croit encore que diriger, c’est avant tout incarner – comme si la politique était une affaire de posture, de menton levé, de regard perçant, plutôt que de choix concrets et de responsabilités assumées.

Passons aux « questions économiques », ce terrain miné où se joue, en réalité, le sort de millions de vies. Le sondage révèle une France divisée, mais surtout une France qui, comme un malade en phase terminale, se raccroche aux promesses les plus folles. Marine Le Pen et son Rassemblement National, avec leur discours protectionniste, leur rejet de l’Europe, leur nostalgie des frontières, ne proposent rien d’autre qu’une fuite en avant dans le repli. Leur économie, c’est celle des petits commerçants aigris, des ouvriers désindustrialisés, des ruraux abandonnés – une économie de la rancœur, où l’on croit encore que fermer les frontières fera renaître les usines, que quitter l’euro remplira les caisses de l’État, que le nationalisme est un remède et non un poison. Bardella, lui, incarne cette nouvelle génération de politiques qui ont compris que l’économie n’est plus une science, mais un spectacle. Ses propositions ? Des slogans, des formules chocs, des promesses creuses enveloppées dans le papier glacé des réseaux sociaux. L’économie, pour eux, n’est pas une affaire de chiffres, de dettes, de taux d’intérêt, mais de storytelling. Peu importe que leurs mesures soient irréalistes, contradictoires, ou carrément dangereuses – l’essentiel est de donner l’illusion du contrôle, de la maîtrise, comme un illusionniste qui fait disparaître un lapin pour mieux cacher l’absence de magie.

Mais derrière ces postures, ces sondages, ces perceptions, se cache une vérité plus profonde, plus inquiétante : la France est en train de sombrer dans une forme de nihilisme politique. Les Français ne croient plus en rien, ou du moins, plus en grand-chose. Ils ne croient plus aux partis traditionnels, discrédités par des décennies de reniements et de trahisons. Ils ne croient plus aux médias, accusés de mentir, de manipuler, de servir les puissants. Ils ne croient plus aux experts, ces « élites » qui, après avoir prédit la croissance éternelle, se révèlent incapables d’anticiper les crises. Dans ce désert de la confiance, les extrêmes prospèrent, non parce qu’ils ont des solutions, mais parce qu’ils offrent des boucs émissaires. Les migrants, l’Europe, les « wokistes », les « islamo-gauchistes » – peu importe la cible, du moment qu’elle permet d’éviter de se regarder dans le miroir et de voir l’étendue de l’échec collectif. Le fascisme, le vrai, celui qui ne dit pas son nom, ne se nourrit pas de grandes idéologies, mais de petites peurs, de petites haines, de petites lâchetés. Il se glisse dans les interstices de la démocratie, comme un cancer qui ronge les organes vitaux sans qu’on s’en aperçoive. Et aujourd’hui, en France, ce cancer est en phase terminale.

Pourtant, il serait trop facile de se contenter de dénoncer, de hurler au loup, de brandir les spectres du passé. La vraie résistance, la seule qui vaille, est celle qui consiste à comprendre, à disséquer, à déconstruire. Le comportementalisme radical, cette science des foules et des individus, nous enseigne que les masses ne sont pas stupides – elles sont désespérées. Elles ne suivent pas les démagogues par bêtise, mais parce que ces derniers leur offrent une illusion de sens, de cohérence, dans un monde qui n’en a plus. Le néolibéralisme, avec son culte de la performance, de la flexibilité, de la précarité érigée en norme, a détruit les solidarités, les repères, les certitudes. Il a transformé les citoyens en consommateurs, les travailleurs en variables d’ajustement, les sociétés en marchés. Dans ce contexte, le discours de Le Pen et Bardella, avec son mélange de protectionnisme et de nationalisme, apparaît comme une planche de salut – une façon de dire : « Nous, au moins, nous vous protégerons. » Mais protéger de quoi ? Des autres, bien sûr. Des étrangers, des « assistés », des « privilégiés ». Jamais des vrais responsables : les actionnaires voraces, les banquiers sans scrupules, les politiques corrompus qui ont vendu le pays au plus offrant.

La résistance humaniste, celle qui refuse de se soumettre à la logique de la domination, doit donc commencer par un travail de mémoire. George Steiner, ce géant de la pensée, nous rappelait que la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité vitale – le dernier rempart contre la barbarie. Or, que voyons-nous aujourd’hui ? Une France qui oublie son histoire, qui méprise sa langue, qui réduit sa littérature, sa philosophie, ses arts à des divertissements pour touristes. Une France où l’on préfère les tweets aux livres, les slogans aux débats, les images aux idées. Comment s’étonner, alors, que le peuple se tourne vers des démagogues qui lui parlent en formules toutes faites, en émotions brutes, en simplifications grossières ? La vraie bataille n’est pas politique, mais culturelle. Elle se joue dans les écoles, les librairies, les théâtres, les cafés – partout où l’on peut encore apprendre à penser, à douter, à questionner. Elle se joue contre l’abrutissement généralisé, contre la réduction de l’humain à une somme de besoins et de désirs, contre la transformation de la société en un vaste supermarché où tout s’achète et tout se vend – y compris les consciences.

Mais attention : cette résistance ne doit pas tomber dans le piège de l’élitisme. Elle ne doit pas se contenter de mépriser le peuple, de le traiter de « beauf », de « plouc », de « fasciste en puissance ». Non, la vraie résistance humaniste doit partir du principe que le peuple a raison de se révolter – mais qu’il se trompe de cible. La colère des Gilets jaunes, la défiance envers les médias, le rejet des « élites » : tout cela est légitime. Ce qui ne l’est pas, c’est la direction que prend cette colère, ce rejet, cette défiance. Le rôle des intellectuels, des artistes, des penseurs, n’est pas de donner des leçons, mais de proposer des alternatives. De montrer que le protectionnisme n’est pas la solution, que le nationalisme est une impasse, que la haine de l’autre ne résoudra rien. De rappeler que la France n’est pas un village gaulois assiégé par les Romains, mais une nation diverse, complexe, contradictoire – et que c’est précisément cette complexité qui fait sa richesse.

Alors, que faire ? D’abord, refuser la fatalité. Refuser l’idée que la France est condamnée à choisir entre le néolibéralisme et le fascisme, entre Macron et Le Pen, entre l’austérité et la xénophobie. Ensuite, reconstruire. Reconstruire des solidarités, des espaces de débat, des lieux de culture. Reconstruire une économie qui ne soit pas au service des marchés, mais des hommes. Reconstruire une politique qui ne soit pas une affaire de postures, mais de projets. Enfin, et surtout, résister. Résister à la tentation du désespoir, à la facilité du cynisme, à la lâcheté de l’indifférence. Comme l’écrivait Albert Camus, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Car au fond, ce sondage n’est qu’un symptôme. Le vrai mal est plus profond. Il est dans cette France qui a oublié qu’elle était capable de grandeur, non pas parce qu’elle dominait les autres, mais parce qu’elle osait rêver. Il est dans cette France qui préfère se recroqueviller sur elle-même plutôt que de se battre pour un avenir commun. Il est dans cette France qui, comme un vieillard sénile, se raccroche aux souvenirs d’un passé glorieux plutôt que de regarder vers l’horizon.

Analogie finale : Imaginez un navire en pleine tempête. Les passagers, affolés, se tournent vers le capitaine et lui demandent : « Que faire ? » Le capitaine, au lieu de leur proposer un plan de sauvetage, se contente de désigner un iceberg à l’horizon et de crier : « C’est de sa faute ! C’est lui qui nous a mis dans cette situation ! » Les passagers, soulagés d’avoir un coupable, se mettent à hurler contre l’iceberg, à le maudire, à lui jeter des objets. Pendant ce temps, le navire continue de dériver, les voiles se déchirent, la coque craque. Personne ne pense à écoper l’eau qui monte, à réparer les voiles, à tenir la barre. Personne ne se demande si le vrai problème n’est pas plutôt le fait que le capitaine n’a jamais appris à naviguer, que l’équipage est divisé, que les passagers ont oublié qu’ils étaient tous dans le même bateau. La France, aujourd’hui, ressemble à ce navire. Et les sondages ne sont que les cris des passagers qui, plutôt que de se battre pour leur survie, préfèrent accuser l’iceberg.



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