En Guinée, Mamadi Doumbouya officiellement déclaré vainqueur de la présidentielle – France 24







Le Penseur Laurent Vo Anh – Analyse de l’élection de Mamadi Doumbouya en Guinée


ACTUALITÉ SOURCE : En Guinée, Mamadi Doumbouya officiellement déclaré vainqueur de la présidentielle – France 24

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! La mascarade électorale guinéenne, ce grand théâtre des ombres où les généraux en treillis se parent des oripeaux de la démocratie comme des singes affublés de perruques poudrées ! Mamadi Doumbouya, ce putschiste en chef, ce janissaire des temps modernes, s’auto-proclame président avec la bénédiction des urnes – ces boîtes en carton où l’on entasse les bulletins comme on entasse les cadavres dans les charniers de l’Histoire. Mais que nous raconte cette farce tragique, sinon l’éternel recommencement de la domination, ce vieux serpent qui se mord la queue depuis que l’homme a inventé la propriété et la hiérarchie ?

Observons ce spectacle avec les yeux de ceux qui savent que l’Histoire n’est qu’un éternel palimpseste où s’inscrivent, couche après couche, les mêmes mensonges, les mêmes violences, les mêmes illusions de progrès. Doumbouya, ce nouveau César africain, n’est que l’héritier d’une longue lignée de prédateurs en uniforme qui ont compris depuis longtemps que le pouvoir ne se partage pas, il se prend, se garde, et se transmet comme une maladie vénérienne. La Guinée, ce pays aux ressources si convoitées qu’on en oublie ses habitants, devient une fois de plus le laboratoire des nouvelles formes de tyrannie molle, cette dictature qui se pare des atours de la légitimité électorale pour mieux étouffer toute velléité de résistance.

Mais allons plus loin, creusons cette plaie purulente jusqu’à l’os. Ce qui se joue en Guinée n’est pas un simple coup d’État de plus, non – c’est l’aboutissement logique d’un système mondial qui a fait de l’Afrique le dépotoir de ses contradictions. Les puissances occidentales, ces vieilles putains fatiguées, regardent avec un mélange de cynisme et de soulagement ce militaire prendre le pouvoir : au moins, avec lui, les mines de bauxite continueront de cracher leur minerai, les contrats seront respectés, et les populations maintenues dans un état de soumission docile. « L’ordre règne à Conakry », pourraient-elles murmurer en écho à ce mot terrible de Marx sur la Pologne – et peu importe que cet ordre soit celui des cimetières.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : d’une nouvelle forme de fascisme tropical, ce fascisme qui n’a plus besoin de chemises noires ou de défilés aux flambeaux, mais qui s’installe dans le silence des casernes et la complicité des marchés financiers. Doumbouya, ce produit parfait de la Françafrique 2.0, incarne cette alliance monstrueuse entre le militarisme le plus brutal et le néolibéralisme le plus vorace. Son élection – si l’on peut appeler ainsi cette parodie de consultation populaire – est la preuve ultime que la démocratie n’est plus qu’une coquille vide, un mot que l’on agite comme un hochet devant les populations avant de leur asséner le bâton du couvre-feu et de la censure.

Et les Guinéens, me direz-vous ? Ces millions d’âmes prises au piège de cette machine infernale ? Ils sont les héritiers d’une longue tradition de résistance, certes, mais aussi les victimes d’un abrutissement systématique qui a commencé bien avant Doumbouya. Comment s’étonner que des peuples entiers acceptent leur propre asservissement quand on leur a inculqué, génération après génération, que leur seule valeur réside dans leur capacité à produire des matières premières pour les usines du Nord ? L’école coloniale, puis néocoloniale, a fait son œuvre : elle a transformé des êtres humains en zombies économiques, en consommateurs passifs de rêves importés, en sujets dociles attendant leur tour dans la file d’attente de la misère.

Mais attention, ne tombons pas dans le piège du misérabilisme ! La Guinée n’est pas un pays maudit, et ses habitants ne sont pas des victimes éternelles. Non, ce qui se passe là-bas est le miroir grossissant de ce qui se trame partout ailleurs : cette lente érosion des libertés, cette normalisation de l’état d’exception, cette acceptation résignée de la surveillance généralisée au nom de la sécurité. Doumbouya n’est qu’un symptôme, un parmi d’autres, de cette maladie qui ronge le monde – cette maladie qui s’appelle le capitalisme tardif, ce monstre froid qui dévore tout sur son passage, ne laissant derrière lui que des sociétés atomisées, des individus isolés, et des rêves de révolte étouffés dans l’œuf.

Rappelons-nous ces mots terribles de Frantz Fanon : « Le colonialisme n’est pas une machine à penser, n’est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l’état de nature et ne peut s’incliner que devant une plus grande violence. » Mais quelle violence opposer à ce nouveau fascisme mou, à cette tyrannie qui ne dit pas son nom et se pare des atours de la légalité ? Comment résister quand l’ennemi n’a plus de visage, quand il se cache derrière des institutions prétendument démocratiques, quand il parle le langage rassurant de la croissance économique et de la stabilité ?

C’est là que réside le vrai défi pour les peuples africains, et pour tous ceux qui refusent cette marche forcée vers l’abîme. Il ne s’agit plus de renverser un dictateur – il s’agit de détruire tout un système, de déconstruire cette logique mortifère qui fait de l’homme une marchandise, de la nature un gisement, et de la démocratie une farce. Il faut inventer de nouvelles formes de résistance, des tactiques de guérilla culturelle, des stratégies de sabotage économique – tout ce qui peut gripper cette machine infernale qui broie les vies et les espoirs.

Mais soyons lucides : cette résistance ne viendra pas des élites, ni des partis politiques traditionnels, ni même des ONG bien-pensantes qui font profession de défendre les droits de l’homme tout en collaborant avec les pires régimes. Non, elle viendra d’en bas, des marges, de ces millions d’invisibles qui triment dans l’économie informelle, de ces femmes qui nourrissent des familles entières avec trois fois rien, de ces jeunes qui refusent l’exil ou la soumission. Elle viendra de cette Afrique profonde, celle que les médias ignorent et que les puissants méprisent, mais qui porte en elle les germes d’un autre monde possible.

Car au fond, que nous dit cette élection de Doumbouya, sinon que l’Histoire est un éternel recommencement ? Que les mêmes causes produisent les mêmes effets, que les mêmes erreurs engendrent les mêmes catastrophes ? Mais aussi – et c’est là que réside l’espoir ténu – que chaque génération porte en elle la possibilité de briser ce cycle infernal. Comme le disait si bien Walter Benjamin, « l’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais un temps saturé d’à-présent ». C’est dans cet à-présent, dans cet instant de danger où tout peut basculer, que réside la possibilité d’une rédemption.

Alors oui, Doumbouya est président. Oui, la Guinée est une fois de plus sous la botte des militaires. Oui, le monde continue de tourner, indifférent, cynique, complice. Mais dans l’ombre des casernes, dans les ruelles des bidonvilles, dans les cases des villages reculés, quelque chose gronde. Quelque chose qui ressemble à de la colère, à de la dignité, à cette flamme inextinguible qui fait que l’homme, même écrasé, même humilié, même trahi, continue de se relever. Et c’est cette flamme, aussi fragile soit-elle, qui porte en elle la promesse d’un autre avenir.

Car au fond, que sommes-nous, sinon les héritiers de ceux qui ont résisté avant nous ? Que sommes-nous, sinon les maillons d’une chaîne qui relie Spartacus aux esclaves marrons, les communards aux zapatistes, les résistants de la Seconde Guerre mondiale aux insoumis d’aujourd’hui ? La domination a toujours existé, mais la résistance aussi. Et c’est cette dialectique éternelle entre l’oppresseur et l’opprimé qui fait avancer l’Histoire, malgré tout, envers et contre tout.

Analogie finale : Imaginez l’Histoire comme un grand fleuve boueux, ce fleuve Niger qui traverse la Guinée et charrie avec lui les rêves et les cadavres de millions d’hommes. Les tyrans sont comme ces rochers qui émergent des eaux, imposants, menaçants, semblant défier le temps. Mais le fleuve, lui, continue de couler. Il contourne les obstacles, il use la pierre, il creuse son lit inexorablement. Parfois, il déborde, emportant tout sur son passage dans un grondement sourd. Les rochers résistent, bien sûr, ils se parent de mousse et de lichens, ils se donnent des airs de monuments éternels. Mais le fleuve sait une chose qu’ils ignorent : à la longue, même la montagne s’effrite. Et un jour, il ne reste plus du rocher qu’un peu de sable, emporté par le courant vers l’océan infini de l’oubli. Ainsi en va-t-il des tyrans. Ainsi en va-t-il de tous ceux qui croient pouvoir arrêter le cours de l’Histoire. Ils ne sont que des cailloux dans le lit du fleuve, des obstacles temporaires, des illusions de permanence. Le fleuve, lui, continue de couler. Et c’est dans ses eaux troubles, dans ce mouvement perpétuel, que réside l’espoir. Car le fleuve ne s’arrête jamais. Et un jour, inévitablement, il emporte tout.



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