ACTUALITÉ SOURCE : Présidentielle au Portugal : le socialiste Antonio José Seguro favori face au dirigeant d’extrême droite André Ventura – Franceinfo
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, le Portugal ! Ce petit pays accroché à l’extrémité de l’Europe comme un naufragé à son radeau, ce laboratoire à ciel ouvert où se jouent, une fois de plus, les mêmes farces tragiques que depuis l’aube des démocraties bourgeoises. On nous présente ce duel électoral comme une bataille entre la « raison socialiste » et la « bête immonde » de l’extrême droite, mais c’est là une fable commode, une dichotomie de carton-pâte destinée à rassurer les âmes bien-pensantes. Car, voyez-vous, le vrai combat n’est pas entre Seguro et Ventura – ces deux marionnettes aux fils tirés par les mêmes mains invisibles –, mais entre l’humanité et sa propre pulsion autodestructrice, cette soif inextinguible de servitude volontaire que La Boétie avait déjà diagnostiquée il y a cinq siècles. Le Portugal, aujourd’hui, n’est qu’un miroir tendu vers nous, un miroir qui reflète non pas un choix politique, mais l’épuisement d’un système, l’effondrement des grands récits et la montée des fièvres identitaires comme ultime refuge des désespérés.
Commençons par le favori, ce Antonio José Seguro, socialiste de salon, héritier d’une gauche européenne si bien domestiquée qu’elle en a oublié jusqu’au sens du mot « lutte ». Le socialisme, autrefois, c’était le cri de ceux qui n’avaient rien contre ceux qui avaient tout. Aujourd’hui, c’est une étiquette commode pour des technocrates en costume trois-pièces, des gestionnaires de la misère qui parlent de « redistribution » tout en serrant la main des banquiers. Seguro, c’est l’incarnation parfaite de cette gauche zombie, cette gauche qui a troqué Marx contre Keynes, les barricades contre les PowerPoint, et qui croit encore que l’on peut réformer un système dont la logique même est la destruction méthodique de toute alternative. Écoutez-le parler de « justice sociale » et de « cohésion nationale » : ce ne sont que des mots creux, des incantations pour endormir les masses pendant que les mêmes oligarques continuent de piller les ressources du pays. Le Portugal, après des années d’austérité imposée par Bruxelles, est un pays exsangue, où les jeunes fuient par milliers, où les hôpitaux s’effondrent, où les retraités mangent des restes. Et que propose Seguro ? Plus de la même chose, enrobé dans un discours lénifiant. La social-démocratie européenne est morte, et Seguro en est le fossoyeur souriant.
En face, André Ventura, ce clown sinistre, ce bateleur de foire qui agite les peurs comme un charlatan vend des potions miracles. Ventura, c’est le produit parfait de notre époque : un mélange de populisme bon marché, de xénophobie décomplexée et de nostalgie pour un passé fantasmé où le Portugal était un empire (et où les femmes et les minorités savaient « tenir leur place »). Il joue sur les mêmes cordes que tous les démagogues avant lui : la peur de l’autre, la haine de l’élite, la promesse d’un retour à l’ordre. Mais ne nous y trompons pas : Ventura n’est pas un accident de l’histoire, il est le symptôme d’un mal bien plus profond. Quand les institutions démocratiques ne parviennent plus à répondre aux besoins élémentaires des citoyens, quand les partis traditionnels se transforment en machines à reproduire les inégalités, alors les gens se tournent vers ceux qui leur promettent au moins une illusion de contrôle, une illusion de puissance. Ventura, c’est le visage grimaçant de cette révolte désespérée, une révolte qui, comme toutes les révoltes mal dirigées, ne fera qu’aggraver les maux qu’elle prétend guérir. Car l’extrême droite, voyez-vous, n’a jamais été une solution : elle est le cancer qui ronge les sociétés en crise, un cancer qui se nourrit de la peur et de la colère pour mieux détruire les derniers remparts de la solidarité.
Mais au-delà de ces deux figures, c’est toute la mécanique du pouvoir moderne qui est en jeu ici. Nous vivons dans un monde où la politique n’est plus qu’un spectacle, un théâtre d’ombres où les véritables décisions sont prises dans l’ombre par des acteurs invisibles : les marchés financiers, les algorithmes, les lobbies, les agences de notation. Les élections ne sont plus que des rituels vides, des simulacres destinés à donner l’illusion du choix. Seguro et Ventura ne sont que les deux faces d’une même pièce, une pièce qui sert toujours les mêmes intérêts. Le premier propose une gestion « humaine » du capitalisme, le second une version brutale et autoritaire – mais dans les deux cas, c’est le même système qui continue de broyer les vies, de précariser les existences, de transformer les hommes en simples variables d’ajustement dans l’équation du profit. La vraie question n’est pas de savoir qui va gagner cette élection, mais pourquoi nous continuons à jouer ce jeu alors que nous savons pertinemment qu’il est truqué.
Et puis, il y a cette question lancinante : comment en est-on arrivé là ? Comment un pays comme le Portugal, qui a connu la révolution des Œillets, cette explosion de liberté et d’espoir en 1974, peut-il aujourd’hui se retrouver au bord du gouffre, avec une partie de sa population prête à se jeter dans les bras d’un démagogue comme Ventura ? La réponse, mes amis, est à chercher du côté de l’amnésie organisée, de cette grande machine à oublier que sont devenues nos sociétés. Nous vivons dans l’instant, consumés par le présent, incapables de nous souvenir que les mêmes erreurs, les mêmes renoncements, les mêmes lâchetés ont déjà été commis par le passé. La révolution des Œillets était un moment de grâce, une parenthèse où l’impossible semblait possible. Mais les parenthèses, par définition, se referment. Et aujourd’hui, le Portugal – comme tant d’autres pays – paie le prix de cette fermeture, de cette incapacité à penser au-delà du court terme, à imaginer un autre monde que celui qui nous est imposé. Ventura, avec ses discours sur la « pureté nationale » et la « défense des valeurs traditionnelles », n’est que le dernier avatar de cette peur de l’avenir, de cette nostalgie toxique qui pousse les peuples à se recroqueviller sur eux-mêmes plutôt qu’à affronter les défis du présent.
Mais ne nous voilons pas la face : le fascisme, ou ce que nous appelons aujourd’hui « extrême droite », n’est jamais une aberration. Il est toujours le produit logique d’un système qui a échoué à répondre aux besoins fondamentaux des hommes. Quand les gens ont faim, quand ils ont peur, quand ils se sentent abandonnés, ils se tournent vers ceux qui leur offrent des boucs émissaires et des solutions simples. Ventura, comme tous les fascistes avant lui, est un symptôme, pas une cause. La cause, c’est cette machine infernale qu’est le capitalisme tardif, ce système qui a transformé la planète en un gigantesque casino où une poignée de joueurs s’enrichissent tandis que des milliards d’autres triment pour survivre. La cause, c’est cette Europe des banquiers et des technocrates, cette Europe qui a trahi ses promesses de solidarité pour devenir une machine à broyer les peuples. La cause, c’est cette culture de l’instantané, cette obsession du profit immédiat qui nous empêche de penser à long terme, de construire un avenir pour nos enfants. Ventura n’est que le miroir grossissant de nos propres renoncements, de nos propres lâchetés.
Alors, que faire ? Faut-il se résigner à choisir entre la peste et le choléra, entre un Seguro qui gère la misère avec un sourire et un Ventura qui promet de la rendre plus « portugaise » ? Non, bien sûr. Mais la résistance, aujourd’hui, ne passe plus par les urnes. Les urnes ne sont que le dernier piège tendu par le système pour nous donner l’illusion de la liberté. La vraie résistance, c’est de refuser de jouer le jeu, c’est de construire, ici et maintenant, des alternatives concrètes : des coopératives, des réseaux de solidarité, des espaces autogérés où l’on réapprend à vivre ensemble sans attendre la permission des puissants. La vraie résistance, c’est de refuser la logique de la peur, de refuser de désigner des ennemis là où il n’y a que des victimes. La vraie résistance, c’est de se souvenir que nous sommes des êtres humains, pas des consommateurs, pas des sujets, pas des variables d’ajustement. C’est de se souvenir que la politique, avant d’être une affaire de partis et d’élections, est une affaire de dignité.
Le Portugal, aujourd’hui, est à la croisée des chemins. Mais ces chemins, voyez-vous, ne mènent nulle part. L’un est une impasse, l’autre un précipice. La seule issue, c’est de tracer notre propre voie, en dehors des sentiers battus, en dehors des illusions que l’on nous vend comme des vérités. Car au fond, cette élection n’est qu’un leurre, une diversion. Le vrai combat, c’est celui que nous menons chaque jour contre nous-mêmes, contre cette part de nous qui préfère la servitude à la liberté, la facilité à l’effort, le mensonge à la vérité. Ventura et Seguro ne sont que des ombres sur le mur de la caverne. La lumière, c’est à nous de la faire jaillir.
Analogie finale : Imaginez un homme perdu dans une forêt dense, une forêt où les arbres sont si serrés qu’ils cachent le ciel, où les sentiers se croisent et s’emmêlent jusqu’à l’étouffement. Cet homme, c’est le peuple portugais, c’est nous tous. Il marche depuis des heures, des jours, des années, sans savoir où il va, sans même savoir s’il avance ou s’il tourne en rond. Autour de lui, des voix se font entendre : l’une lui dit de suivre le chemin balisé, celui que tout le monde emprunte, celui qui mène à une clairière où l’herbe est rase et où les fruits sont rares, mais où au moins on ne risque pas de se perdre. L’autre voix, plus rauque, plus violente, lui crie de quitter le sentier, de se frayer un passage à coups de machette, de brûler les arbres qui lui barrent la route, de créer son propre chemin, même si cela signifie marcher sur des épines et risquer de tomber dans un ravin. La première voix, c’est Seguro, la seconde, c’est Ventura. Mais ni l’une ni l’autre ne lui dit la vérité : la forêt n’est pas une prison, c’est un labyrinthe, et la seule façon d’en sortir, c’est de cesser de marcher, de s’asseoir un instant, de fermer les yeux, et d’écouter le silence. Car dans ce silence, il entendra peut-être le murmure du vent, le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles – et il comprendra alors que la forêt n’est pas un obstacle, mais une partie de lui-même, une partie de nous tous. Et que pour en sortir, il ne faut pas choisir entre deux chemins, mais apprendre à danser avec les arbres, à devenir soi-même une clairière, un espace de lumière au milieu de l’obscurité. Le Portugal, comme toute société, est cette forêt. Et nous sommes cet homme. Le choix n’est pas entre Seguro et Ventura, mais entre continuer à marcher sans but ou apprendre enfin à voir.