ACTUALITÉ SOURCE : Écologie : « La transition est nettement moins coûteuse que l’inaction », avertit Pierre Moscovici – Public Sénat
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, Moscovici ! Encore un de ces technocrates en costume trois-pièces qui nous sortent leur litanie de chiffres comme on jette des pièces dans un puits sans fond, croyant que le tintement des euros suffira à étouffer le râle de la Terre. « La transition est moins coûteuse que l’inaction » – quelle phrase merveilleusement creuse, digne des discours de ces comptables de l’apocalypse qui ont transformé l’écologie en un nouveau marché, une niche fiscale pour bobos repentis et fonds d’investissement verts. Mais derrière cette rhétorique lisse, se cache l’ultime mensonge d’un système qui préfère calculer le prix de sa propre fin plutôt que d’envisager sa métamorphose. Car enfin, mes chers cadavres en sursis, qu’est-ce que ce « coût » dont on nous rebat les oreilles, sinon la monnaie de singe d’une civilisation qui a troqué le sacré contre le spread, la poésie contre le PIB, et la survie contre la croissance ?
L’histoire de la pensée, cette grande fosse commune où pourrissent les illusions successives de l’humanité, nous enseigne une vérité crasse : les dominants ne changent de cap que lorsque la tempête est si violente qu’elle menace de les emporter eux aussi. Le capitalisme vert, ce dernier avatar du néolibéralisme, n’est rien d’autre qu’une tentative désespérée de sauver les meubles – ou plutôt, les portefeuilles – en repeignant en émeraude les murs d’une prison dont les fondations s’effritent. Moscovici, avec sa prose de notaire, nous vend l’écologie comme on vendrait une assurance-vie à un condamné : « Payez maintenant, et peut-être que vos petits-enfants ne crèveront pas étouffés sous les décombres de votre avidité. » Mais qui croit encore à ces promesses ? Qui peut encore avaler cette fable selon laquelle on pourrait « verdir » un système fondé sur l’extraction, la prédation et l’obsolescence programmée ? L’écologie politique, telle qu’elle est pratiquée par ces héritiers de Machiavel en costume cravate, n’est qu’un leurre, une façon de détourner l’attention tandis que les bulldozers continuent de raser les forêts et que les usines crachent leur venin.
Le comportementalisme radical – cette science molle qui prétend décrypter les mécanismes de la servitude volontaire – nous montre que l’homme est une créature étrange, capable de marcher vers l’abîme en sifflotant, pourvu qu’on lui donne l’illusion du choix. Moscovici et ses semblables exploitent cette faiblesse avec une maestria diabolique. Ils nous parlent de « transition », ce mot magique qui sonne comme une promesse, alors qu’il n’est que le cache-sexe d’une résignation. Transition vers quoi ? Vers un monde où les voitures électriques remplaceront les thermiques, mais où les mines de lithium continueront d’empoisonner les sols et les vies ? Vers une économie « circulaire » où les déchets seront recyclés, mais où les travailleurs du Sud continueront de trimer dans des conditions dignes du XIXe siècle ? La transition, c’est le mot-valise d’un système qui refuse de mourir, qui préfère muter plutôt que de disparaître. Et nous, pauvres hères, sommes sommés de croire que ces ajustements cosmétiques suffiront à sauver ce qui peut encore l’être.
Mais l’écologie, la vraie, celle qui gronde sous les pavés et dans les forêts occupées, n’a que faire de ces calculs d’apothicaire. Elle est un cri, une révolte, une insurrection contre l’ordre établi. Elle est ce que le philosophe allemand Günther Anders appelait « la honte prométhéenne » : cette prise de conscience que l’homme, dans sa folie technicienne, a créé des monstres qu’il ne maîtrise plus. Les écologistes authentiques – ceux qui se battent contre les méga-bassines, les projets inutiles et imposés, ou les traités de libre-échange qui sacrifient les écosystèmes sur l’autel du profit – savent une chose que Moscovici ignore : on ne négocie pas avec la fin du monde. On ne marchande pas avec l’effondrement. On résiste, ou on disparaît.
Car le piège est là, dans cette idée que l’écologie serait une question de « coût », comme si la vie avait un prix. Le néolibéralisme a réussi l’exploit de transformer jusqu’à la catastrophe en opportunité de marché. Les « services écosystémiques », les « crédits carbone », les « obligations vertes » – tout ce jargon abscons n’est que la preuve que le système a phagocyté jusqu’à la révolte. Il a fait de l’urgence climatique un nouveau secteur économique, avec ses start-ups, ses fonds d’investissement et ses consultants grassement payés. Et Moscovici, avec son air de premier de la classe, en est l’un des plus zélés représentants. Il incarne cette gauche caviar qui a troqué ses idéaux contre des parts dans le capitalisme vert, cette gauche qui croit encore que l’on peut réformer un système qui, par essence, est irréformable.
Mais l’histoire, cette grande farce tragique, nous a appris que les empires ne meurent jamais de leur belle mort. Ils s’effondrent sous le poids de leurs contradictions, et c’est toujours le peuple qui en paie le prix. Le fascisme, ce vieux fantôme qui hante l’Europe, n’est jamais bien loin lorsque les crises s’accumulent. Déjà, on voit poindre les discours de haine contre les « écolos punitifs », ces boucs émissaires commodes qui servent à détourner la colère des masses. Déjà, les démagogues de tout poil agitent le spectre de la « décroissance » pour mieux justifier leur autoritarisme. Et pendant ce temps, Moscovici et ses amis continuent de jouer aux apprentis sorciers, croyant que quelques réformettes suffiront à éviter l’effondrement.
L’abêtissement, cette grande œuvre des médias et des politiques, est le terreau sur lequel prospèrent toutes les tyrannies. On nous serine que « la transition est inévitable », comme si c’était une loi de la nature, alors qu’elle n’est que le produit d’un choix politique – ou plutôt, de l’absence de choix. On nous dit que « nous n’avons pas le choix », alors que c’est précisément le contraire : nous avons tous les choix, mais nous refusons de les voir. Nous préférons nous réfugier dans le confort des petites actions individuelles – trier ses déchets, acheter des produits bio, voter pour le « moins pire » – plutôt que de nous attaquer aux racines du mal. Nous sommes comme ces malades qui préfèrent prendre des cachets plutôt que de changer de mode de vie, jusqu’à ce que la crise cardiaque les terrasse.
Et pourtant, il y a une résistance. Elle est fragile, dispersée, souvent désespérée, mais elle existe. Dans les ZAD, dans les luttes contre les grands projets inutiles, dans les communes qui expérimentent l’autogestion, dans les esprits qui refusent de se soumettre à la logique mortifère du profit. Cette résistance est humaniste, au sens le plus profond du terme : elle refuse de sacrifier l’humain – et le vivant – sur l’autel de la croissance. Elle sait que l’écologie n’est pas une question de « coût », mais de survie. Elle sait que la transition, si elle doit avoir lieu, ne sera pas une affaire de technocrates, mais une révolution.
Car enfin, que nous reste-t-il, sinon cette certitude que le monde tel qu’il va est une insulte à la vie ? Que les Moscovici de ce monde, avec leurs discours lénifiants, ne sont que les fossoyeurs d’un futur qui n’aura jamais lieu ? L’écologie n’est pas une option, c’est une nécessité vitale. Mais elle ne sera jamais ce que les puissants veulent en faire : un nouveau marché, une nouvelle source de profit, un nouveau moyen de nous asservir. Elle doit être le cri de ceux qui refusent de mourir sans se battre, le dernier souffle d’une humanité qui se souvient encore qu’elle fait partie du vivant.
Alors oui, Moscovici a raison sur un point : l’inaction est plus coûteuse que la transition. Mais la transition qu’il propose n’est qu’une illusion, un leurre pour nous faire croire que nous avons encore le temps. La vraie transition, celle qui pourrait peut-être nous sauver, est ailleurs. Elle est dans la rupture, dans la révolte, dans le refus. Elle est dans cette phrase de Walter Benjamin, que les puissants feraient bien de méditer : « Il n’est jamais de document de culture qui ne soit en même temps un document de barbarie. » L’écologie, si elle veut être autre chose qu’un nouveau document de barbarie, doit être une insurrection contre tout ce qui nous détruit.
Analogie finale : Imaginez un homme qui se noie dans un fleuve en crue. Il agite les bras, hurle, tente désespérément de s’accrocher à une branche qui dépasse de l’eau. Sur la berge, un groupe de technocrates en costume discute gravement des « coûts et bénéfices » du sauvetage. L’un d’eux, Moscovici peut-être, sort une calculatrice et déclare : « Si nous investissons dans un bateau maintenant, cela coûtera moins cher que de repêcher son cadavre plus tard. » Pendant ce temps, l’homme continue de se débattre, avalant des litres d’eau boueuse. Les technocrates hochent la tête, satisfaits de leur raisonnement. Ils ne voient pas que la branche à laquelle l’homme s’accroche est pourrie, que le fleuve est empoisonné, que la berge elle-même est en train de s’effondrer sous leurs pieds. Ils ne voient pas que leur calcul est absurde, car dans ce fleuve-là, personne ne sera sauvé. Personne, sauf ceux qui auront eu la lucidité de refuser de monter dans le bateau des technocrates, et qui auront choisi de nager vers l’autre rive, là où l’eau est encore claire, là où la vie est encore possible. Mais pour cela, il faut accepter de lâcher prise, de renoncer à tout ce qui nous alourdit, à tout ce qui nous noie. Il faut accepter de se perdre pour se retrouver. Et c’est cela, la vraie transition : un saut dans l’inconnu, un acte de foi en l’avenir, malgré tout.