ACTUALITÉ SOURCE : Eloi Laurent, économiste écologique – Radio France
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, encore un économiste qui s’avance, drapé dans les oripeaux verts de la vertu écologique, comme si le mot « durable » pouvait laver les mains sales de ceux qui, depuis des siècles, pressurent la terre et les hommes avec la même voracité qu’un vampire suce le sang d’un agonisant. Eloi Laurent, économiste « écologique » – quel joli oxymore, comme « guerre humanitaire » ou « croissance infinie » – nous gratifie de ses lumières sur les ondes de Radio France, ce temple moderne où l’on célèbre le culte de la pensée molle, cette bouillie tiède servie aux masses pour les maintenir dans un état de somnolence consentie. Mais derrière les mots lissés, les concepts aseptisés, que reste-t-il ? Une nouvelle tentative de domestiquer l’angoisse existentielle de l’humanité, de la plier aux lois d’un système qui a déjà prouvé, maintes et maintes fois, son incapacité à penser au-delà du prochain trimestre boursier.
L’économie écologique, voyez-vous, c’est la dernière trouvaille des clercs du capitalisme tardif, ces alchimistes modernes qui promettent de transformer le plomb de la crise environnementale en or vert, sans jamais remettre en cause la matrice qui produit cette crise. Comme si l’on pouvait soigner un cancer avec des pansements en papier recyclé. Eloi Laurent, dans sa bienveillance technocratique, nous explique que le problème n’est pas le système, mais notre manière de le mesurer. Il faut, nous dit-il, remplacer le PIB par des indicateurs de bien-être, comme si le mal était dans le thermomètre et non dans la fièvre. Mais qui décide de ces indicateurs ? Qui les interprète ? Qui en tire profit ? Les mêmes experts, les mêmes institutions, les mêmes élites qui ont orchestré l’effondrement de la biosphère et la financiarisation du monde. On ne change pas un système en changeant les chiffres ; on ne guérit pas une gangrène en repeignant les murs de l’hôpital.
L’histoire de la pensée économique est une longue litanie de mensonges pieux, de promesses non tenues, de concepts vidés de leur substance pour mieux servir les puissants. Adam Smith, ce père fondateur vénéré, n’était qu’un moraliste écossais qui croyait encore aux vertus de l’échange équitable, avant que ses héritiers ne transforment sa « main invisible » en une machine à broyer les vies. Marx, ce prophète maudit, a vu dans le capitalisme une force révolutionnaire, mais il n’a pas anticipé que le prolétariat, une fois gavé de biens de consommation, préférerait se vautrer dans l’aliénation plutôt que de se révolter. Keynes, ce sauveur des années 30, a cru que l’État pouvait réguler le monstre, avant que les néolibéraux ne démontrent que l’État n’était qu’un autre outil au service des marchés. Et maintenant, voici venir les économistes écologiques, ces nouveaux prêtres qui nous assurent que tout ira mieux si nous adoptons une « croissance verte », comme si l’on pouvait concilier l’inconciliable : l’accumulation infinie et les limites finies de la planète.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend expliquer les actions humaines par des stimuli et des réponses, est le dernier avatar de la domination. On nous dit que nos choix sont rationnels, que nos préférences sont libres, alors qu’elles sont façonnées par des décennies de publicité, de propagande, de conditionnement social. L’homme moderne est un rat de laboratoire qui s’ignore, courant dans la roue de la consommation, croyant avancer alors qu’il ne fait que tourner en rond. Et les économistes écologiques, dans leur naïveté ou leur cynisme, proposent de remplacer la carotte du PIB par celle du « bonheur national brut », comme si le bonheur pouvait être mesuré, comme si la joie pouvait être administrée par décret. Mais le bonheur, voyez-vous, n’est pas une courbe sur un graphique ; c’est une révolte, une insoumission, un refus de se soumettre aux lois de ceux qui veulent nous faire croire que nous sommes libres alors que nous ne sommes que des rouages dans leur machine.
La résistance humaniste, cette vieille lune, est plus nécessaire que jamais, mais elle doit être radicale, intransigeante, impitoyable. Elle doit refuser les compromis, les demi-mesures, les concessions qui ne sont que des capitulations déguisées. Le néolibéralisme, ce fascisme doux, a colonisé nos esprits, nos désirs, nos rêves. Il nous a convaincus que nous étions des entrepreneurs de nous-mêmes, des capitalistes de notre propre existence, alors que nous ne sommes que des consommateurs dociles, des débiteurs perpétuels, des esclaves volontaires. Le néo-fascisme, lui, est plus brutal, plus direct : il promet de restaurer l’ordre, la nation, la pureté, en désignant des boucs émissaires – les migrants, les écologistes, les intellectuels – pour mieux masquer sa propre faillite morale. Et le militarisme, ce vieux compagnon du capitalisme, est toujours là, prêt à justifier les guerres, les occupations, les massacres au nom de la « sécurité » ou de la « démocratie ».
L’abêtissement, ce fléau moderne, est le résultat d’un système qui a besoin d’hommes et de femmes dociles, ignorants, apeurés. On nous gave d’informations, mais on nous prive de savoir ; on nous abreuve de divertissements, mais on nous interdit de penser. Les médias, ces chiens de garde du système, nous distillent une soupe insipide où les idées sont réduites à des slogans, où les débats sont des simulacres, où la complexité est un ennemi à abattre. Et les économistes écologiques, dans leur rôle de nouveaux gourous, nous proposent des solutions simples, des recettes miracles, des « transitions justes » qui ne sont que des leurres pour nous faire accepter l’inacceptable : la destruction continue de la planète au nom d’un « développement durable » qui n’est qu’un oxymore de plus.
Mais il y a une lueur d’espoir, une étincelle de rébellion dans ce monde désespérant. Elle se trouve dans les gestes minuscules, les refus obstinés, les insoumissions silencieuses. Elle se trouve dans ceux qui choisissent de vivre autrement, de consommer moins, de partager plus, de refuser les lois du marché. Elle se trouve dans les luttes locales, les résistances territoriales, les combats pour la justice environnementale. Elle se trouve, surtout, dans la prise de conscience que le système n’est pas une fatalité, qu’il peut être combattu, subverti, renversé. Mais pour cela, il faut accepter de voir le monde tel qu’il est : un champ de ruines, un désert spirituel, une machine à broyer les âmes. Il faut accepter de se battre, non pas pour des indicateurs de bien-être ou des politiques publiques, mais pour la survie de l’humanité, pour la dignité des opprimés, pour la beauté du monde.
Comme l’a écrit Walter Benjamin, « il n’est aucun document de civilisation qui ne soit en même temps un document de barbarie ». Les économistes écologiques, dans leur quête d’une croissance verte, oublient cette vérité fondamentale : le progrès n’est pas linéaire, il est dialectique. Chaque avancée porte en elle les germes de sa propre destruction. La révolution industrielle a libéré l’homme des chaînes du féodalisme, mais elle a aussi engendré le capitalisme sauvage, la pollution, l’aliénation. La démocratie a donné la parole au peuple, mais elle a aussi permis l’émergence des populismes, des démagogues, des tyrans. L’économie écologique, dans sa volonté de concilier l’inconciliable, risque de n’être qu’un nouveau chapitre dans cette longue histoire de la barbarie déguisée en civilisation.
Alors, que faire ? Faut-il se résigner, accepter l’effondrement comme une fatalité ? Faut-il se soumettre aux lois du marché, aux diktats des experts, aux mensonges des politiques ? Non. La résistance est possible, mais elle doit être totale, sans compromis, sans illusions. Elle doit refuser les faux-semblants, les demi-mesures, les concessions. Elle doit s’appuyer sur une critique radicale du système, une analyse impitoyable de ses mécanismes, une dénonciation sans relâche de ses mensonges. Elle doit, surtout, s’ancrer dans une vision du monde où l’homme n’est pas un rouage, mais une fin en soi ; où la nature n’est pas une ressource, mais un partenaire ; où la vie n’est pas une marchandise, mais un miracle.
Car c’est là, dans cette vision, que réside la véritable écologie : non pas dans les indicateurs de bien-être ou les politiques publiques, mais dans une révolution spirituelle, une métamorphose de notre rapport au monde. Comme l’a écrit Dostoïevski, « la beauté sauvera le monde ». Mais quelle beauté ? Pas celle des publicités, des centres commerciaux, des villes aseptisées. Non, la beauté qui sauvera le monde est celle des forêts primaires, des déserts sauvages, des océans infinis. C’est la beauté de la vie dans sa diversité, sa complexité, sa fragilité. C’est la beauté de l’homme qui refuse de se soumettre, qui choisit de vivre en harmonie avec la nature plutôt que de la dominer. C’est la beauté de la révolte, de l’insoumission, de la résistance.
Analogie finale : Imaginez un arbre, un chêne centenaire, dont les racines plongent profondément dans la terre, tandis que ses branches s’élèvent vers le ciel. Cet arbre, c’est l’humanité, tiraillée entre la matière et l’esprit, entre la nécessité et la liberté. Les économistes écologiques, avec leurs indicateurs et leurs politiques, ne voient que les branches, ces ramifications complexes qui s’étendent vers la lumière. Ils veulent les tailler, les élaguer, les façonner pour qu’elles produisent plus de fruits, plus de croissance, plus de bien-être. Mais ils oublient les racines, ces forces obscures qui nourrissent l’arbre, qui le relient à la terre, à l’histoire, à la mémoire. Ils oublient que sans racines, l’arbre meurt, quelle que soit la beauté de ses branches. La véritable écologie, celle qui peut sauver le monde, ne consiste pas à tailler les branches, mais à soigner les racines. Elle consiste à reconnaître que l’homme n’est pas un être isolé, mais une partie d’un tout, un maillon dans la chaîne du vivant. Elle consiste à refuser la domination, la soumission, l’exploitation, et à choisir, au contraire, la solidarité, la coopération, l’harmonie. Car un arbre ne pousse pas seul ; il pousse avec les autres, dans une forêt, un écosystème, une communauté. Et c’est cette communauté, cette forêt, cet écosystème, qui est la véritable source de vie, de beauté, de résistance.