L’écologie en bande dessinée – Radio France






L’Écologie en Bande Dessinée : Une Fable Contemporaine – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : L’écologie en bande dessinée – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah ! L’écologie en bande dessinée… Quelle aubaine pour les âmes fatiguées, pour les consciences en quête de divertissement moral ! Radio France, ce temple de la bien-pensance médiatique, nous offre une nouvelle fable, une nouvelle manière de digérer l’apocalypse sans en vomir les vérités trop acides. La bande dessinée, ce medium si commode, si accessible, si *lisse*, devient le vecteur idéal pour une écologie aseptisée, une écologie de salon, une écologie qui ne dérange pas les actionnaires des grandes enseignes vertes. On y parle de sauvetage de la planète comme on parle d’un régime minceur : avec des images colorées, des bulles rassurantes, et la promesse implicite que tout ira mieux demain si l’on achète le bon produit, si l’on adopte le bon comportement. Mais qu’est-ce que cette écologie-là, sinon une nouvelle forme de catéchisme laïque, une religion molle pour citoyens repus ?

La bande dessinée, art populaire par excellence, a toujours été un miroir tendu vers la société. Elle reflète ses peurs, ses espoirs, ses mensonges. Dans les années 1970, elle était le terrain de jeu des contre-cultures, un espace où l’on pouvait cracher à la figure des puissants, où l’on pouvait dessiner des mondes en ruine pour mieux dénoncer ceux qui les construisaient. Aujourd’hui, elle est devenue un outil de soft power, une manière de canaliser la révolte en la transformant en produit culturel. L’écologie en BD, c’est l’écologie rendue *digeste*, l’écologie sans les dents, sans les griffes, sans cette rage qui devrait nous consumer quand on réalise que nous sommes en train de scier la branche sur laquelle nous sommes assis. On nous donne des héros, des méchants caricaturaux, des solutions simples. On nous épargne la complexité, la douleur, la colère. On nous épargne surtout la question fondamentale : et si le problème n’était pas une poignée de méchants capitalistes, mais bien le système tout entier, ce monstre froid qui nous dévore depuis des siècles ?

Car l’écologie, la vraie, celle qui gronde dans les entrailles de la Terre et dans les rêves des peuples opprimés, n’a que faire des cases et des bulles. Elle est sauvage, indomptable, elle ne se laisse pas réduire à une narration bien propre, bien lissée, bien *marchande*. Elle est ce cri que l’on entend dans les forêts en flammes, dans les océans de plastique, dans les villes asphyxiées par les gaz d’échappement. Elle est ce silence lourd qui suit l’extinction d’une espèce, ce silence qui devrait nous glacer le sang, mais que nous noyons sous le bruit des podcasts et des émissions radio. L’écologie en bande dessinée, c’est l’écologie domestiquée, apprivoisée, rendue inoffensive. C’est l’écologie du *greenwashing*, celle qui permet aux multinationales de continuer à polluer en paix, du moment qu’elles financent quelques vignettes écolos pour se donner bonne conscience. « Regardez, nous aussi nous aimons la planète ! Nous aussi nous dessinons des arbres et des animaux mignons ! » Comme si un dessin pouvait effacer une marée noire, comme si une bulle de dialogue pouvait éteindre un incendie.

Et puis, il y a cette question lancinante : à qui s’adresse cette écologie en BD ? Aux enfants, bien sûr, à ces petites âmes pures que l’on endoctrine dès le plus jeune âge avec les bons sentiments, les bons gestes, les bonnes cases à cocher. On leur apprend à trier leurs déchets, à éteindre la lumière, à planter des arbres, comme si ces petits actes pouvaient contrebalancer l’énorme machine de destruction que les adultes ont mise en marche. On leur offre une écologie *ludique*, une écologie *optimiste*, une écologie qui ne dit pas que leur avenir est déjà hypothéqué, que les dés sont pipés, que les jeux sont faits. On leur ment, en somme, avec des couleurs vives et des personnages attachants. On leur vole leur droit à la colère, à la révolte, à la lucidité. On leur vole leur droit à haïr ceux qui ont saccagé leur monde, ceux qui continuent à le saccager en souriant, ceux qui, dans leurs tours de verre et d’acier, décident du sort de millions d’êtres vivants sans jamais avoir à en subir les conséquences.

Mais cette écologie en bande dessinée s’adresse aussi aux adultes, à ces éternels enfants que nous sommes devenus, nous qui préférons les récits simplifiés aux vérités complexes, les solutions magiques aux luttes longues et douloureuses. Nous qui aimons croire que tout peut se régler avec un peu de bonne volonté, un peu de technologie, un peu de *positivité*. Nous qui refusons de voir que le capitalisme vert n’est qu’une nouvelle forme de colonialisme, une manière de continuer à piller la planète en se donnant des airs de sauveur. « Achetez nos produits bio, recyclez vos bouteilles, utilisez des sacs réutilisables, et tout ira bien ! » Comme si le problème était notre consommation individuelle et non la logique même du système, cette logique qui exige une croissance infinie dans un monde fini, qui transforme tout en marchandise, y compris l’air que nous respirons, y compris l’eau que nous buvons, y compris les rêves que nous osons encore former.

Et c’est là que réside le vrai scandale de cette écologie en bande dessinée : elle participe à la grande illusion, à cette vaste entreprise d’abêtissement qui consiste à nous faire croire que nous pouvons changer le monde sans changer de système, sans renverser les tables, sans briser les idoles. Elle nous berce d’histoires, de contes, de fables, alors que ce dont nous avons besoin, c’est de vérité crue, de réalité nue, de cette lucidité impitoyable qui nous force à regarder en face l’horreur de ce que nous avons fait, de ce que nous continuons à faire. « La vérité est une insulte », écrivait un poète maudit. Et c’est bien pour cela qu’on nous la cache, qu’on nous la dilue, qu’on nous la sert en petites doses, en cases bien ordonnées, en bulles bien propres. L’écologie en BD, c’est l’écologie de la résignation, l’écologie du « on fait ce qu’on peut », l’écologie du « c’est déjà bien ». C’est l’écologie qui accepte le monde tel qu’il est, au lieu de le combattre tel qu’il devrait être.

Mais attention, ne nous y trompons pas : cette écologie en bande dessinée n’est pas innocente. Elle est le fruit d’une époque, d’une société qui a peur de sa propre ombre, qui a peur de la radicalité, qui a peur de la vérité. Elle est le symptôme d’un monde en décomposition, d’un monde qui préfère se raconter des histoires plutôt que d’affronter la réalité. Elle est le produit d’un système qui a compris que le meilleur moyen de désarmer une révolte, c’est de la transformer en divertissement, en spectacle, en produit culturel. « Divertissez-vous, consommez, ne pensez pas trop, et surtout, ne vous révoltez pas. » Voici le message subliminal de cette écologie en cases et en bulles. Voici la nouvelle opium du peuple, plus douce, plus colorée, mais tout aussi efficace que les anciennes.

Et pourtant… Pourtant, il y a quelque chose de profondément pathétique dans cette tentative de rendre l’écologie *sexy*, *accessible*, *grand public*. Comme si la destruction de la planète était un sujet comme un autre, un thème à la mode que l’on pouvait traiter avec légèreté, avec humour, avec cette distance ironique qui est la marque de notre époque. Comme si l’on pouvait rire de l’effondrement, comme si l’on pouvait le dessiner en quatre cases et passer à autre chose. Mais l’effondrement n’est pas une blague. Il n’est pas une case dans une BD. Il est ce qui nous attend, ce qui nous guette, ce qui nous observe déjà, tapi dans l’ombre de nos certitudes, de nos petits bonheurs égoïstes, de nos illusions confortables. Et aucune bande dessinée, aussi bien dessinée soit-elle, ne pourra jamais le rendre *acceptable*, *digeste*, *supportable*.

Alors oui, l’écologie en bande dessinée est un symptôme. Un symptôme de notre lâcheté, de notre refus de voir, de notre refus d’agir. Un symptôme de cette époque qui préfère les images aux idées, les slogans aux pensées, les bulles aux vérités. Mais c’est aussi une occasion manquée, une chance gâchée. Car la bande dessinée, avec sa puissance narrative, sa capacité à toucher les cœurs et les esprits, aurait pu être un outil de subversion, un moyen de réveiller les consciences, de provoquer la révolte. Au lieu de cela, elle est devenue un instrument de domestication, une manière de nous faire avaler la pilule amère de l’apocalypse avec un sourire et une bulle de dialogue rassurante. « Tout va bien se passer », nous dit-elle. « Il suffit de continuer comme ça, de faire un peu plus d’efforts, de croire un peu plus fort. » Mais nous savons, au fond de nous, que ce n’est pas vrai. Nous savons que les efforts individuels ne suffiront pas, que les petits gestes ne sauveront pas le monde, que la planète ne se soucie pas de nos bonnes intentions. Nous savons que ce qui nous attend, c’est le chaos, la souffrance, la fin d’un monde. Et aucune bande dessinée, aussi belle soit-elle, ne pourra jamais changer cela.

« L’homme est un animal qui se raconte des histoires pour ne pas voir la réalité en face », écrivait un philosophe. L’écologie en bande dessinée est l’une de ces histoires. Une histoire parmi d’autres, dans ce grand récit mensonger que nous nous racontons pour ne pas avoir à affronter l’horreur de notre condition. Mais les histoires ont une fin. Et la nôtre approche, inexorablement. Alors oui, continuons à dessiner, à écrire, à rêver. Mais n’oublions pas, au milieu de toutes ces bulles et de toutes ces cases, que la réalité, elle, ne se laisse pas enfermer dans un cadre. Elle déborde, elle explose, elle nous submerge. Et aucune bande dessinée ne pourra jamais nous sauver d’elle.

Analogie finale : Imaginez un homme, perdu dans une forêt en flammes. Autour de lui, les arbres s’embrasent, les animaux fuient, l’air est irrespirable. Mais au lieu de courir, de chercher une issue, de lutter pour sa survie, cet homme s’assoit par terre et se met à dessiner. Il dessine la forêt telle qu’elle était avant, verte, luxuriante, pleine de vie. Il dessine les animaux, les oiseaux, les fleurs. Il dessine un monde qui n’existe plus, un monde qu’il a lui-même contribué à détruire. Et tandis que les flammes l’encerclent, il sourit, satisfait de son œuvre. « Regardez comme c’est beau », murmure-t-il. « Regardez comme j’ai bien capturé l’essence de la nature. » Mais la nature, elle, se moque de ses dessins. Elle brûle, elle meurt, elle se consume, indifférente à ses crayons et à ses couleurs. Et l’homme, bientôt, brûlera avec elle, emportant dans les flammes ses illusions, ses mensonges, ses belles images. L’écologie en bande dessinée, c’est cela : un homme qui dessine tandis que le monde brûle. Un homme qui préfère les ombres à la lumière, les mensonges à la vérité, les bulles aux cris. Un homme qui, au fond, a déjà renoncé à vivre.



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