100 quartiers innovants et écologiques : la Région atteint son objectif de soutien à l’aménagement durable – Région Ile-de-France







L’Écologie comme Alibi – Analyse de Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : 100 quartiers innovants et écologiques : la Région atteint son objectif de soutien à l’aménagement durable – Région Ile-de-France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Cent quartiers, cent promesses, cent mensonges emballés dans le papier glacé du développement durable. La Région Île-de-France, ce monstre administratif à mille têtes, nous annonce fièrement avoir atteint son « objectif » – comme si l’Histoire se mesurait en cases cochées, en dossiers empilés, en subventions distribuées comme des hosties à des fidèles trop crédules. Cent quartiers « innovants et écologiques », voilà la nouvelle religion, le nouveau catéchisme qui doit nous faire oublier que le monde brûle, que les sols sont empoisonnés, que les océans étouffent sous le plastique, et que l’humanité, cette espèce maudite, continue de danser sur le volcan en se congratulant pour ses « avancées ». Mais avançons vers quoi, au juste ? Vers une nouvelle forme de servitude volontaire, où l’on nous vend l’écologie comme on nous vendait autrefois le progrès, la croissance, le bonheur en kit ? Cent quartiers, cent laboratoires à ciel ouvert pour tester la résignation des masses, pour acclimater les esprits à l’idée que le désastre est désormais une donnée inévitable, une variable d’ajustement dans l’équation du capitalisme vert.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le capitalisme, ce vampire insatiable, a trouvé dans l’écologie un nouveau terrain de chasse. Il ne s’agit plus de nier la catastrophe – trop de gens ont vu les forêts partir en fumée, les glaciers fondre comme des sorbets au soleil, les espèces disparaître dans l’indifférence générale. Non, il s’agit désormais de la monétiser, de la transformer en opportunité, en marché juteux où l’on vendra des solutions « durables » comme on vendait autrefois des indulgences. Cent quartiers écologiques, c’est cent occasions de faire payer aux citoyens le prix de leur propre aliénation, de leur faire croire qu’en triant leurs déchets ou en achetant une voiture électrique, ils rachètent leurs péchés. Mais qui paie vraiment ? Qui trinque, une fois de plus, tandis que les promoteurs, les banquiers, les politiques se frottent les mains en comptant les dividendes de la bonne conscience collective ? Les mêmes qui paient toujours : les pauvres, les précaires, ceux que l’on expulse des centres-villes pour construire ces éco-quartiers aseptisés, ces ghettos pour bobos en quête d’absolution. L’écologie, ici, n’est qu’un paravent, une façade derrière laquelle se poursuit la même logique implacable : celle de l’accumulation, de la spéculation, de la dépossession.

Et que dire de cette « innovation » tant vantée ? Innovation, mot magique, mot fétiche, mot qui justifie tout, excuse tout, légitime l’inacceptable. On innove, donc on est moderne, donc on est dans le vrai. Mais innover pour quoi faire ? Pour remplacer les bidonvilles par des résidences « vertes » où l’on recycle l’eau de pluie tout en laissant les SDF crever de froid à quelques rues de là ? Pour construire des immeubles « passifs » où les loyers seront si élevés que seuls les cadres supérieurs pourront se les offrir ? Pour installer des panneaux solaires sur des toits qui abritaient autrefois des ateliers d’artisans, des petits commerces, des lieux de vie ? L’innovation, dans le monde néolibéral, n’est qu’un autre nom pour la destruction créatrice, cette vieille ruse du capital qui consiste à raser l’ancien pour mieux vendre du neuf, à effacer les traces du passé pour mieux imposer les normes du présent. Cent quartiers innovants, cent coups de burin dans la mémoire des villes, cent clous de plus dans le cercueil de ce qui faisait encore, il y a peu, la richesse des territoires : leur diversité, leur désordre, leur humanité.

On nous parle d’aménagement « durable », mais qu’y a-t-il de durable dans ces projets ? Durable, le béton qui étouffe les sols ? Durables, les éoliennes qui défigurent les paysages sans jamais résoudre le problème de fond ? Durable, cette course effrénée à la « transition écologique » qui n’est, au fond, qu’une fuite en avant, une manière de gagner du temps, de repousser l’échéance fatale ? La durabilité, ici, n’est qu’un leurre, une illusion d’optique destinée à nous faire croire que nous maîtrisons encore notre destin. Mais qui maîtrise quoi, dans ce grand cirque ? Les politiques, ces marionnettes aux mains des lobbies ? Les urbanistes, ces apprentis sorciers qui croient pouvoir dompter la complexité du vivant avec des plans sur le papier ? Les citoyens, ces consommateurs dociles qui avalent sans broncher les slogans creux des communicants ? Personne ne maîtrise rien. Nous sommes tous embarqués dans la même galère, condamnés à ramer en cadence tandis que les vrais décideurs, ceux qui tirent les ficelles, continuent de s’enrichir sur notre dos.

Et puis, il y a cette question, terrible, qui ne peut manquer de hanter quiconque refuse de se laisser endormir par les discours lénifiants : que reste-t-il de l’humain dans ces quartiers « écologiques » ? Que reste-t-il de la vie, de la vraie, celle qui résiste, qui déborde, qui refuse de se laisser enfermer dans les cases préétablies ? Ces quartiers, avec leurs espaces verts soigneusement entretenus, leurs pistes cyclables impeccables, leurs bâtiments aux normes HQE, ne sont-ils pas, au fond, des machines à broyer l’imprévu, à étouffer la spontanéité, à normaliser l’existence ? Où est la place pour le désordre, pour l’imperfection, pour cette part de chaos sans laquelle la vie n’est qu’une succession de cases à cocher ? Où est la place pour les marginaux, pour les fous, pour les rêveurs, pour tous ceux qui refusent de se plier aux diktats de la performance et de la rentabilité ? Ces quartiers, avec leur esthétique aseptisée, leur gestion rationnelle des flux, leur obsession du contrôle, ne sont-ils pas les avant-postes d’une société totalitaire, où l’on ne tolérera bientôt plus aucune déviance, aucune dissidence, aucune folie ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : le totalitarisme doux, insidieux, qui avance masqué sous les atours de la modernité, de l’écologie, du bien commun. Un totalitarisme qui ne dit pas son nom, qui ne s’impose pas par la force, mais par la séduction, par la promesse d’un monde meilleur, plus propre, plus ordonné, plus « durable ». Un totalitarisme qui ne réprime pas, mais qui enferme, qui ne punit pas, mais qui culpabilise, qui ne tue pas, mais qui étouffe lentement, en douceur, en nous faisant croire que nous sommes libres alors que nous ne faisons que suivre les rails qu’on a posés pour nous. Cent quartiers écologiques, cent camps de rééducation pour une humanité en voie de domestication, cent laboratoires où l’on teste les nouvelles formes de soumission consentie.

Et nous, pauvres hères, nous marchons droit dans le piège, les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres, convaincus que nous faisons le bien, que nous participons à quelque chose de grand, de noble, de nécessaire. Nous trions nos déchets, nous achetons des produits « bio », nous pédalons sur nos vélos en carbone recyclé, et nous croyons, naïvement, que cela suffira à sauver la planète. Mais la planète n’a que faire de nos petits gestes, de nos bonnes intentions, de nos sacrifices symboliques. La planète, elle, continue de tourner, indifférente à nos pitoyables tentatives de rédemption. Elle brûle, elle se réchauffe, elle se meurt, et nous, nous continuons de jouer les apprentis sorciers, persuadés que nous pouvons encore tout arranger avec un peu plus de technologie, un peu plus d’innovation, un peu plus de bonne volonté.

Mais la technologie ne sauvera rien. L’innovation ne sauvera rien. La bonne volonté ne sauvera rien. Ce qui sauvera peut-être quelque chose, c’est la lucidité, cette lucidité terrible qui nous force à regarder en face l’ampleur du désastre, à refuser les faux-semblants, à dire non, une fois pour toutes, à cette machine infernale qui nous broie et nous recrache, toujours plus dociles, toujours plus résignés. Cent quartiers écologiques ? Cent leurres de plus. Cent occasions de plus de nous endormir. Cent raisons de plus de nous réveiller, enfin, avant qu’il ne soit trop tard.

Car le temps presse. Les glaciers fondent. Les forêts disparaissent. Les espèces s’éteignent. Et nous, nous continuons de croire aux contes de fées, aux promesses des politiques, aux miracles de la science. Nous continuons de croire que tout ira bien, que quelqu’un, quelque part, trouvera une solution, que le progrès, toujours le progrès, finira par nous sauver. Mais le progrès ne nous sauvera pas. Le progrès nous a menés là où nous en sommes : au bord du gouffre, les yeux grands ouverts, incapables de faire demi-tour, incapables de sauter, incapables même de crier. Le progrès, c’est cette machine infernale qui nous pousse toujours plus loin, toujours plus vite, vers l’abîme. Et nous, nous sommes ses complices, ses victimes, ses bourreaux.

Alors oui, cent quartiers écologiques, c’est une bonne nouvelle pour les promoteurs, pour les banquiers, pour les politiques. C’est une bonne nouvelle pour tous ceux qui ont intérêt à ce que rien ne change, à ce que le système se perpétue, à ce que les masses restent dociles, résignées, endormies. Mais pour nous, pour ceux qui refusent de se laisser berner, pour ceux qui voient clair dans ce jeu de dupes, cent quartiers écologiques, c’est cent raisons de plus de se révolter, de résister, de dire non. Non à l’écologie de façade. Non au capitalisme vert. Non à cette mascarade qui consiste à repeindre en vert les murs de notre prison.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond : nous sommes en prison. Une prison dorée, certes, une prison confortable, une prison où l’on nous sert des discours rassurants, où l’on nous promet un avenir radieux, où l’on nous fait croire que nous sommes libres. Mais une prison quand même. Une prison dont les murs sont faits de béton et de bonne conscience, de subventions et de slogans, de normes et de réglementations. Une prison dont les gardiens sont ces politiques, ces experts, ces technocrates qui nous disent ce qui est bon pour nous, ce qui est durable, ce qui est innovant. Une prison dont les barreaux sont invisibles, mais bien réels : ce sont les dettes, les loyers, les factures, les obligations, toutes ces chaînes qui nous lient à un système qui nous exploite et nous méprise.

Et nous, nous dansons dans cette prison. Nous dansons sur le volcan, nous chantons des hymnes à la durabilité, nous applaudissons les promoteurs, nous remercions les politiques, nous nous félicitons de nos petits gestes écologiques, comme si tout cela pouvait changer quelque chose. Comme si tout cela pouvait nous sauver. Mais rien ne nous sauvera, si ce n’est notre propre lucidité, notre propre révolte. Rien ne nous sauvera, si ce n’est notre refus de jouer le jeu, notre refus de nous laisser endormir, notre refus de participer à cette grande mascarade.

Alors oui, cent quartiers écologiques, c’est une victoire pour le système. Mais c’est aussi une défaite pour l’humanité. Une défaite de plus. Une défaite qui doit nous réveiller, enfin, qui doit nous pousser à dire non, une fois pour toutes. Non à cette écologie de pacotille. Non à ce capitalisme qui se pare des couleurs de la vertu. Non à cette société qui nous promet le salut tout en nous enfonçant un peu plus dans la boue. Cent quartiers écologiques ? Cent raisons de plus de se battre. Cent raisons de plus de refuser. Cent raisons de plus de dire : ça suffit.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, voyant son jardin ravagé par les parasites, déciderait de tout brûler pour planter à la place des fleurs en plastique. Les fleurs en plastique sont belles, elles ne fanent jamais, elles ne demandent aucun entretien. Elles sont parfaites, en somme. Mais elles ne sentent rien, ne vivent pas, ne meurent pas. Elles sont l’image même de la mort déguisée en beauté. Cent quartiers écologiques, c’est cela : des fleurs en plastique dans un jardin qui meurt. Des simulacres de vie, des leurres, des mensonges. Et nous, nous sommes les jardiniers complices de ce crime, les fossoyeurs de notre propre humanité. Nous arrosons les fleurs en plastique tandis que la terre, sous nos pieds, se dérobe. Nous admirons leur éclat factice tandis que le vrai jardin, celui qui palpitait de vie, se réduit en cendres. Et nous croyons, naïvement, que nous faisons œuvre utile. Mais nous ne faisons que creuser notre propre tombe, avec des outils dorés et des gants de velours.



Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *