Gaspillage alimentaire – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique







Le Penseur Laurent Vo Anh – Gaspillage Alimentaire : L’Absurdité Organisée

ACTUALITÉ SOURCE : Gaspillage alimentaire – Ministères Aménagement du territoire Transition écologique

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, le gaspillage alimentaire ! Une nouvelle lubie ministérielle, un os à ronger jeté aux chiens affamés de bonne conscience que nous sommes. Les mêmes qui pondent des décrets entre deux réunions climatisées, les mêmes qui signent des chartes avec des stylos en or massif pendant que des camions de nourriture pourrissent aux portes des supermarchés. On nous parle de « transition écologique », de « sobriété heureuse », de « circuits courts » – comme si ces mots, ces coquilles vides, pouvaient masquer l’odeur fétide d’un système qui se nourrit de sa propre pourriture. Le gaspillage n’est pas un dysfonctionnement, mes chers amis, c’est une fonction. Une fonction vitale, aussi nécessaire à la machine capitaliste que l’huile dans les rouages d’un char d’assaut. Et nos ministres, ces petits comptables de l’apocalypse, jouent les pompiers pyromanes avec leurs rapports lissés, leurs statistiques truquées, leurs « plans d’action » qui sentent la poudre de perlimpinpin et le désespoir bureaucratique.

Regardez-les, ces technocrates en costume trois-pièces, ces héritiers des Lumières qui ont troqué la raison contre des tableurs Excel. Ils parlent de « résilience alimentaire » comme d’autres parlent de la pluie et du beau temps, avec cette distance polie qui caractérise ceux qui n’ont jamais connu la faim. La faim, cette vieille compagne de l’humanité, cette ombre qui rôde depuis que Caïn a levé sa pierre sur Abel. Mais aujourd’hui, la faim n’est plus un accident de l’histoire, une fatalité divine – non, elle est fabriquée. Elle est le produit d’une équation économique où le pain est une variable d’ajustement, où les tomates pourrissent parce que leur prix de vente ne couvre pas le coût du transport, où les banques alimentaires croulent sous les dons de produits invendables tandis que des enfants grignotent des barres chocolatées à 10h du matin parce que leurs parents n’ont plus les moyens de leur offrir autre chose. Et pendant ce temps, nos ministres s’émeuvent, organisent des « journées contre le gaspillage », lancent des « appels à projets » avec des subventions si maigres qu’elles ne nourriraient même pas un pigeon des villes. C’est ça, la grande farce humaniste du XXIe siècle : on compte les calories perdues comme on compte les morts à la guerre, avec cette froideur clinique qui est la marque de fabrique de notre époque.

Mais allons plus loin, voulez-vous ? Parce que le gaspillage alimentaire n’est qu’un symptôme, une pustule sur le visage bouffi d’un système qui a perdu tout sens de la mesure. Pensons à l’histoire des idées, à cette lente dérive qui nous a menés de la table commune des monastères médiévaux – où chaque miette était bénie, où le pain était le corps du Christ – aux entrepôts frigorifiques des multinationales, où des montagnes de nourriture attendent sagement leur date de péremption avant d’être jetées aux ordures. Il fut un temps où l’abondance était un miracle, un don des dieux. Aujourd’hui, elle est une malédiction, une preuve de notre incapacité à partager, à limiter nos appétits, à reconnaître que la Terre n’est pas un supermarché à ciel ouvert où tout est à disposition, pourvu qu’on ait les moyens de se servir. Les Grecs parlaient de hubris, cette démesure qui précède la chute. Nous, nous appelons ça la « croissance économique ». Et nos ministres, ces nouveaux prêtres de l’ordre marchand, psalmodient leurs incantations : « Il faut produire plus, consommer plus, jeter plus, pour que l’économie tourne, pour que les actionnaires sourient, pour que les cours de la Bourse ne s’effondrent pas. » Comme si la faim dans le monde était un problème de logistique, et non une question de justice. Comme si les enfants du Sahel mouraient de malnutrition parce qu’on n’a pas assez de camions frigorifiques, et non parce qu’on a transformé la nourriture en marchandise, en arme de guerre, en instrument de domination.

Et parlons-en, de la domination. Parce que le gaspillage alimentaire n’est pas seulement une question de tonnes de nourriture jetées – c’est aussi, et surtout, une question de pouvoir. Qui décide de ce qui est comestible et de ce qui ne l’est pas ? Qui fixe les normes sanitaires, les dates de péremption, les calibres des fruits et légumes ? Qui décide que telle tomate est « moche » et doit être jetée, tandis que telle autre, plus lisse, plus rouge, plus conforme, ira garnir les étals des supermarchés ? Ce sont les mêmes qui décident de la valeur de votre travail, du prix de votre loyer, de la couleur de votre peau, de votre droit à exister. Le gaspillage est une forme de violence symbolique, une manière de dire : « Ce qui ne rentre pas dans nos cases n’a pas le droit de vivre. » Et nos ministres, ces petits soldats de l’ordre établi, entérinent cette violence avec leurs lois, leurs décrets, leurs « bonnes pratiques ». Ils parlent de « lutte contre le gaspillage » comme on parle de « lutte contre le terrorisme » – avec cette même rhétorique guerrière, cette même obsession du contrôle, cette même peur panique de l’imprévu, du désordre, de la vie qui déborde des cadres qu’on lui a assignés.

Mais il y a pire encore. Il y a cette idée, insidieuse, que le gaspillage serait une fatalité, une conséquence inévitable de notre « mode de vie ». Comme si nous étions condamnés à jeter, à surconsommer, à vivre dans l’excès parce que c’est « dans notre nature ». Balivernes ! La nature, justement, ne gaspille rien. Un arbre qui perd ses feuilles en automne ne les jette pas – il les rend à la terre, qui les transformera en humus, en nourriture pour les vers, les champignons, les bactéries. La nature est un cercle, une danse où tout se transforme, où rien ne se perd. Nous, nous avons inventé la ligne droite : extraction, production, consommation, destruction. Et au bout de cette ligne, il y a le vide. Le vide des estomacs, le vide des esprits, le vide des cœurs. Nos ministres parlent de « transition écologique », mais comment transitionner vers un monde où la nourriture est sacrée, où le partage est une évidence, où la sobriété n’est pas une punition mais une libération ? Ils ne savent pas. Ils ne veulent pas savoir. Parce que reconnaître que le gaspillage est un crime, ce serait reconnaître que notre système tout entier est un crime. Et ça, mes amis, c’est une vérité trop lourde à porter pour des épaules habituées à porter des costumes sur mesure.

Alors que faire ? Se révolter, bien sûr. Mais pas avec des pétitions, des hashtags ou des marches citoyennes où l’on brandit des pancartes en carton recyclé. Non, se révolter vraiment. Refuser de jouer le jeu. Boycotter les supermarchés qui jettent, voler les invendus, cultiver des jardins clandestins sur les toits des villes, organiser des cantines sauvages où l’on mange ce que les autres ont jeté. Devenir des parasites du système, des virus qui le rongent de l’intérieur. Parce que la résistance, aujourd’hui, passe par la désobéissance alimentaire. Elle passe par le refus de participer à cette grande mascarade où l’on nous fait croire que le problème, c’est le gaspillage, alors que le vrai problème, c’est la propriété privée des moyens de production, la financiarisation de l’agriculture, la mainmise des multinationales sur nos assiettes. Le vrai problème, c’est que nous avons accepté que la nourriture soit une marchandise comme une autre, un produit de luxe réservé à ceux qui ont les moyens de se l’offrir. Et tant que nous accepterons ça, tant que nous fermerons les yeux sur les camions de nourriture qui partent à la benne pendant que des gens fouillent les poubelles pour survivre, nous serons complices. Complices d’un crime contre l’humanité, d’un crime contre la Terre, d’un crime contre nous-mêmes.

Et nos ministres, dans tout ça ? Ils continueront à pondre des rapports, à organiser des colloques, à serrer des mains devant les caméras. Ils continueront à nous parler de « développement durable » comme d’autres parlent de la vie éternelle – avec cette foi aveugle des convertis, cette certitude que la technique, la science, le progrès nous sauveront de nous-mêmes. Mais la technique ne sauvera rien. La science ne nourrira personne. Le progrès, ce vieux mythe fatigué, n’est qu’un leurre pour nous faire accepter l’inacceptable. Ce qui nous sauvera, si quelque chose peut encore nous sauver, c’est la prise de conscience que nous ne sommes pas des consommateurs, mais des êtres humains. Que la nourriture n’est pas un produit, mais un droit. Que la Terre n’est pas une ressource, mais une mère. Et que le gaspillage n’est pas une erreur, mais un crime.

Alors oui, le gaspillage alimentaire est une actualité. Mais c’est aussi, et surtout, un miroir tendu à notre époque. Un miroir qui nous renvoie l’image de notre folie, de notre cupidité, de notre lâcheté. Un miroir qui nous montre ce que nous sommes devenus : des monstres civilisés, des ogres en costume-cravate, des cannibales qui dévorent leur propre avenir. Et nos ministres, ces petits marquis de la transition écologique, ne sont que les valets de cette grande boucherie. Ils nous parlent de sobriété, de résilience, de circularité – mais ce qu’ils veulent, au fond, c’est que rien ne change. Que tout continue comme avant, en un peu plus « vert », un peu plus « éthique », un peu plus « responsable ». Comme si on pouvait mettre un sparadrap sur une jambe de bois. Comme si on pouvait guérir le cancer du capitalisme avec des plantes médicinales et des prières.

« L’homme est un loup pour l’homme », disait Hobbes. Mais aujourd’hui, l’homme est pire qu’un loup : il est un comptable. Un comptable qui calcule le prix de chaque calorie, le coût de chaque sourire, la valeur de chaque vie. Et nos ministres sont les grands prêtres de cette religion morbide, les gardiens du temple où l’on sacrifie les affamés sur l’autel du profit. Alors oui, parlons du gaspillage alimentaire. Parlons-en jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que les mots deviennent des armes, jusqu’à ce que les discours se transforment en actes. Parce que le jour où nous cesserons de gaspiller, ce jour-là, nous cesserons aussi d’être des complices. Ce jour-là, nous redeviendrons des humains.

Analogie finale : Imaginez un festin. Un festin somptueux, où les tables ploient sous les mets les plus raffinés, les vins les plus rares, les desserts les plus délicats. Des centaines de convives sont attablés, riant, trinquant, se gavant jusqu’à l’écœurement. Mais à quelques pas de là, derrière une porte close, des milliers d’autres attendent, le ventre vide, les yeux creux, les mains tendues. Ils frappent à la porte, supplient, hurlent – mais personne ne les entend. Ou plutôt, si : on les entend, mais on fait semblant de ne pas les voir. Parce que ce festin n’est pas un partage, c’est une exclusion. Ce n’est pas un repas, c’est une démonstration de force. Et nos ministres sont les maîtres de cérémonie, ceux qui veillent à ce que les plats continuent d’arriver, à ce que les verres restent pleins, à ce que personne ne s’avise de distribuer les restes. Un jour, pourtant, les affamés enfonceront la porte. Ils renverseront les tables, briseront les bouteilles, mettront le feu à la salle. Et ce jour-là, personne ne pourra dire qu’il ne savait pas. Parce que le gaspillage, voyez-vous, n’est pas une erreur. C’est une déclaration de guerre.



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