Les économistes sont-ils fâchés avec l’environnement ? – Radio France







Les économistes et l’environnement : Une trahison des Lumières – Laurent Vo Anh

ACTUALITÉ SOURCE : Les économistes sont-ils fâchés avec l’environnement ? – Radio France

L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh

Ah, les économistes ! Ces grands prêtres en costume trois-pièces, ces alchimistes modernes qui transforment la misère en équations et la destruction en « croissance ». Radio France ose poser la question : sont-ils fâchés avec l’environnement ? Mais quelle question ! C’est comme demander à un pyromane s’il entretient une relation compliquée avec les allumettes. La réponse est écrite dans le ciel noirci de nos villes, dans les océans transformés en soupes toxiques, dans les forêts rasées comme on efface un tableau noir – et ces messieurs continuent de calculer, de modéliser, de prophétiser, le sourire en coin, comme si la fin du monde n’était qu’une variable d’ajustement dans leur grand modèle.

Commençons par le commencement, ou plutôt par cette farce tragique qu’on appelle l’Histoire de la pensée économique. Au XVIIIe siècle, les Lumières nous promettaient la raison, l’émancipation, le progrès – et voilà que deux siècles plus tard, leurs héritiers spirituels, ces économistes, ont transformé ces nobles idéaux en une machine à broyer les hommes et la nature. Adam Smith, ce doux rêveur, parlait de « main invisible » comme d’une métaphore poétique ; aujourd’hui, cette main invisible est devenue un poing qui frappe sans relâche, un poing qui arrache les ressources, qui étrangle les écosystèmes, qui réduit les peuples à l’état de variables dans une équation sans âme. « Le prix de tout, la valeur de rien », disait Oscar Wilde – et c’est précisément ce que font ces économistes : ils attribuent un prix à l’air que nous respirons, à l’eau que nous buvons, à la terre qui nous nourrit, comme si la vie elle-même pouvait se réduire à une ligne de crédit.

Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Comment une discipline qui se voulait science de l’abondance et du bien-être a-t-elle pu devenir l’idiote utile du capitalisme le plus vorace ? La réponse tient en un mot : l’abstraction. Les économistes, voyez-vous, vivent dans un monde de courbes, de graphiques, de modèles – un monde où la nature n’est qu’une « externalité », un monde où la souffrance des hommes et la destruction des écosystèmes ne sont que des « coûts marginaux ». Ils ont oublié, ou peut-être n’ont-ils jamais su, que l’économie n’est pas une science exacte, mais une science humaine, c’est-à-dire une science de la vie, de la chair, du sang. « L’économie est la science qui étudie le comportement humain en tant que relation entre des fins et des moyens rares qui ont des usages alternatifs », disait Lionel Robbins – mais où, dans cette définition glacée, trouve-t-on la place pour les forêts qui brûlent, pour les enfants qui meurent de faim, pour les espèces qui disparaissent à jamais ? L’économie, telle qu’ils la pratiquent, est une science sans cœur, une science qui a oublié que derrière chaque chiffre, il y a une vie, une douleur, une beauté qui s’éteint.

Et puis, il y a cette obsession de la croissance, ce dogme absurde qui veut que plus soit toujours mieux, que le PIB soit le seul thermomètre de la santé d’une société. Comme si une société qui détruit ses forêts, qui empoisonne ses rivières, qui épuise ses sols pouvait être considérée comme « en bonne santé » simplement parce que ses usines tournent à plein régime et que ses supermarchés regorgent de marchandises inutiles. « La croissance pour la croissance, c’est l’idéologie de la cellule cancéreuse », disait Edward Abbey – et c’est précisément ce que défendent ces économistes : une logique de prolifération aveugle, une logique qui mène tout droit à l’effondrement. Ils parlent de « développement durable », de « croissance verte », comme si ces oxymores pouvaient masquer l’évidence : on ne peut pas croître indéfiniment dans un monde fini. La Terre n’est pas un ballon que l’on peut gonfler à l’infini ; c’est une sphère fragile, un équilibre délicat, et chaque arbre abattu, chaque tonne de CO2 rejetée dans l’atmosphère, chaque espèce rayée de la surface de la planète est une blessure qui ne guérira peut-être jamais.

Mais le plus tragique, dans cette histoire, c’est que les économistes ne sont pas simplement des complices passifs de la destruction environnementale. Non, ils en sont les architectes, les ingénieurs, les grands stratèges. Ce sont eux qui ont théorisé la financiarisation de la nature, qui ont inventé les « marchés du carbone », ces usines à gaz où l’on achète et vend le droit de polluer comme on négocie des actions en Bourse. Ce sont eux qui ont promu l’idée que la solution à la crise écologique passait par plus de capitalisme, plus de technologie, plus de contrôle – comme si le problème n’était pas le système lui-même, mais simplement son manque d’efficacité. « On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l’ont engendré », disait Einstein – et pourtant, c’est précisément ce que font ces économistes : ils tentent de guérir la maladie avec le virus qui l’a provoquée.

Et que dire de leur mépris pour les alternatives ? Que dire de leur arrogance face à ceux qui osent remettre en cause leur dogme ? Les partisans de la décroissance, les défenseurs des communs, les écologistes radicaux – tous sont moqués, ignorés, ou pire, récupérés et vidés de leur substance. On leur oppose des arguments techniques, des modèles mathématiques, des études « sérieuses » – comme si la vérité pouvait se réduire à une équation, comme si la sagesse pouvait tenir dans un tableau Excel. « La vérité n’est pas dans les chiffres, mais dans les yeux de ceux qui souffrent », disait Victor Hugo – et c’est précisément ce que ces économistes refusent de voir : la souffrance des hommes et de la nature, cette souffrance qu’ils contribuent à amplifier chaque jour un peu plus.

Alors, sont-ils fâchés avec l’environnement, ces économistes ? Non, bien sûr que non. Ils entretiennent avec lui une relation bien plus perverse : une relation de domination, de prédation, d’exploitation. Ils ne sont pas fâchés, ils sont complices. Complices d’un système qui considère la nature comme un réservoir de ressources à piller, comme un dépotoir où déverser ses déchets, comme un ennemi à soumettre. Complices d’une logique qui voit dans la destruction environnementale non pas une tragédie, mais une opportunité – une opportunité de « relancer la croissance », de « créer des emplois », de « stimuler l’innovation ». Comme si la fin du monde pouvait être une bonne affaire.

Et nous, dans tout cela ? Nous, les simples mortels, les citoyens, les consommateurs, les victimes – que pouvons-nous faire ? Nous pouvons refuser ce jeu, bien sûr. Nous pouvons cesser de croire en leurs promesses, en leurs modèles, en leurs prophéties. Nous pouvons choisir de vivre autrement, de consommer autrement, de penser autrement. Nous pouvons nous tourner vers ces autres économistes, ces penseurs marginaux qui osent encore parler de justice, de sobriété, de respect – ces économistes qui savent que la vraie richesse n’est pas dans l’accumulation, mais dans le partage, que la vraie croissance n’est pas dans le PIB, mais dans le bonheur, que la vraie prospérité n’est pas dans la destruction, mais dans l’harmonie.

Mais attention : ce combat n’est pas seulement économique, il est aussi culturel, spirituel, existentiel. Il s’agit de retrouver le sens de la limite, de la mesure, de l’humilité. Il s’agit de comprendre que nous ne sommes pas les maîtres de la nature, mais ses gardiens, ses enfants, ses serviteurs. Il s’agit de réapprendre à vivre en paix avec le monde, et non en guerre contre lui. « Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants », dit un proverbe amérindien – et c’est précisément cette vérité que les économistes ont oubliée : que nous ne sommes que de passage, que chaque génération n’est qu’un maillon dans la grande chaîne du vivant, et que notre responsabilité est immense, car nous avons le pouvoir de briser cette chaîne, ou de la renforcer.

Alors oui, les économistes sont fâchés avec l’environnement – mais ils sont aussi fâchés avec la vérité, avec la justice, avec l’humanité. Ils sont les prêtres d’une religion sans âme, les serviteurs d’un dieu sans visage : le profit. Et tant qu’ils continueront à dominer le débat, tant qu’ils continueront à imposer leur vision du monde, nous irons droit dans le mur. Mais il est encore temps de changer de cap, de choisir une autre voie, de construire un autre avenir. À nous de jouer.

Analogie finale : Imaginez un jardinier qui, au lieu de cultiver son jardin avec amour et patience, déciderait de l’arroser d’essence et d’y mettre le feu, convaincu que les cendres fertiliseraient mieux la terre que les fleurs. Ce jardinier, c’est l’économiste moderne. Il regarde les flammes s’élever, les plantes se consumer, les animaux fuir en hurlant, et il sourit, satisfait, car il a calculé que les cendres pourraient, peut-être, un jour, donner naissance à de nouvelles pousses. Mais ce qu’il ne voit pas, ou refuse de voir, c’est que les cendres ne sont que des cendres, et que la vie, la vraie vie, ne renaît pas des ruines. Elle a besoin de temps, de soin, de respect – trois choses que l’économie dominante a oubliées, ou peut-être jamais connues. Alors le jardin brûle, et avec lui brûle notre avenir. Et nous restons là, impuissants, à regarder les économistes attiser les flammes, tandis qu’ils nous assurent, le sourire aux lèvres, que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.



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