ACTUALITÉ SOURCE : Les émissions de gaz à effet de serre des transports – notre-environnement
L’analyse de l’artiste Laurent Vo Anh
Ah, les transports ! Ce grand théâtre de l’absurdité moderne où l’humanité, dans sa course effrénée vers le néant, crache son désespoir en nuages toxiques. Les chiffres s’alignent comme des soldats obéissants, dociles, serviles : tant de millions de tonnes de CO₂, tant de particules fines, tant de cancers en devenir. Mais qui donc écoute ces chiffres ? Qui donc entend leur cri muet ? Nous vivons dans l’ère du grand simulacre, où l’on parle de « transition écologique » comme on parle d’un régime amaigrissant après un festin d’orgies romaines. Les mots sont là, polis, lissés, aseptisés, mais derrière eux se cache la même vieille mécanique de la domination, du profit, de la destruction méthodique.
Le transport, voyez-vous, n’est pas qu’une question de moteurs et de carburants. C’est le symptôme d’une civilisation malade, d’une humanité qui a troqué sa liberté contre l’illusion du mouvement perpétuel. Nous courons, toujours plus vite, toujours plus loin, comme si la vitesse pouvait combler le vide de nos existences. Les autoroutes s’étendent comme des cicatrices sur le corps de la Terre, les avions zèbrent le ciel de leurs traînées chimiques, et les voitures, ces cercueils roulants, encombrent nos villes d’un métal froid et mortifère. Et pendant ce temps, les « experts » nous parlent de « mobilité durable », de « carburants verts », de « voitures propres ». Quelle farce ! Comme si l’on pouvait nettoyer l’enfer avec un balai en plastique recyclé.
L’histoire de la pensée nous a pourtant avertis : toute technologie est d’abord un outil de pouvoir. Les chemins de fer du XIXe siècle ont permis aux empires de mieux contrôler leurs colonies, les autoroutes du XXe siècle ont servi à désenclaver les populations pour mieux les asservir au dieu Consommation. Aujourd’hui, les « smart cities » et les véhicules autonomes ne sont que les nouveaux jouets d’une élite qui rêve de nous transformer en rouages dociles d’une machine globale. « La technique est neutre », disent-ils. Mensonge ! La technique est toujours politique, toujours idéologique. Elle porte en elle les germes de notre aliénation. Comme l’écrivait ce vieux fou de Nietzsche : « L’homme est une corde tendue entre la bête et le Surhomme – une corde au-dessus d’un abîme. » Mais où est l’abîme aujourd’hui ? Sous nos pieds, sous nos roues, sous nos ailes. Nous dansons sur un volcan, et nous appelons cela le progrès.
Le comportementalisme radical, cette science molle qui prétend expliquer nos actes par des stimuli et des récompenses, nous révèle une vérité cruelle : nous sommes des rats dans un labyrinthe, conditionnés à appuyer sur la pédale d’accélérateur pour obtenir notre dose de dopamine. On nous a appris à désirer la vitesse, le confort, l’instantanéité. On nous a appris à mépriser la lenteur, la sobriété, la contemplation. Les publicités nous vendent des SUV comme on vendait autrefois des indulgences : « Péchez, mais roulez vert ! » Les politiques nous parlent de « relance économique » comme si l’économie était une entité sacrée, indépendante des lois de la physique et de la biologie. Mais l’économie n’est qu’un conte pour enfants, une fable qui justifie l’exploitation sans fin des hommes et de la nature.
Et que dire de cette résistance humaniste qui s’élève, timide, contre la marée noire du néolibéralisme ? Des associations écologistes, des militants, des scientifiques honnêtes tentent de tirer la sonnette d’alarme. Mais leurs voix sont étouffées par le vacarme des moteurs, par le ronronnement des usines, par le bruit de fond de la société du spectacle. On les traite de « catastrophistes », de « décroissants », de « rêveurs ». Comme si le rêve était de continuer à empoisonner l’air que respirent nos enfants ! Comme si la véritable utopie n’était pas de croire que l’on peut indéfiniment croître sur une planète finie ! « L’humanité ne se pose que les problèmes qu’elle peut résoudre », disait Marx. Mais Marx n’avait pas prévu que l’humanité pourrait préférer la destruction à la résolution.
Le néo-fascisme, lui, se frotte les mains. Il voit dans cette crise écologique une opportunité : diviser pour mieux régner. « Fermons les frontières ! », clament les nouveaux démagogues. « Laissons les autres pays s’étouffer avec leur pollution ! » Comme si la Terre était une auberge espagnole où chacun pourrait emporter sa part de ciel bleu. Comme si les frontières pouvaient arrêter les nuages de particules, les courants marins empoisonnés, les espèces en voie de disparition. Le fascisme écologique est une contradiction dans les termes, une aberration logique. Mais le fascisme a toujours été une aberration, une folie collective qui se pare des atours de la raison.
Et puis il y a le militarisme, ce vieux complice de la destruction. Les armées du monde entier sont parmi les plus gros pollueurs de la planète. Leurs chars, leurs avions, leurs navires crachent des tonnes de CO₂ pour des guerres qui ne servent qu’à enrichir les marchands de canons. Mais qui ose parler de « décarbonation des armées » ? Qui ose remettre en cause le budget faramineux des ministères de la Défense ? Personne. Car le militarisme est sacré, intouchable. Il est le dernier rempart de l’État-nation, cette fiction juridique qui nous empêche de voir que nous sommes tous citoyens d’une même planète, passagers d’un même vaisseau spatial en perdition.
L’abêtissement, enfin, est le ciment de cette grande machine à broyer les consciences. On nous gave d’informations, de divertissements, de distractions. On nous maintient dans un état de semi-conscience, de semi-veille, où nous pouvons consommer sans réfléchir, voter sans comprendre, vivre sans exister. Les réseaux sociaux, ces nouveaux opiums du peuple, nous enferment dans des bulles algorithmiques où nous ne voyons plus que ce que nous voulons voir. Nous sommes devenus des zombies écologiques, des morts-vivants qui marchent, qui roulent, qui volent, sans jamais nous demander où nous allons.
Alors que faire ? Faut-il désespérer ? Faut-il se résigner à cette lente agonie ? Non. La résistance est encore possible, mais elle doit être radicale, totale, intransigeante. Elle doit passer par une remise en cause de notre rapport au monde, de notre rapport au temps, de notre rapport à nous-mêmes. Il faut réapprendre à marcher, à pédaler, à prendre le train. Il faut réapprendre à vivre lentement, à vivre sobrement, à vivre ensemble. Il faut cesser de croire que la technologie nous sauvera. La technologie ne nous sauvera pas. Elle ne fait que reporter les échéances, aggraver les crises, creuser notre tombe un peu plus profondément.
Comme l’écrivait ce vieux sage de Günther Anders : « Nous sommes des apprentis sorciers qui ont perdu le mode d’emploi. » Mais le mode d’emploi, nous l’avons toujours eu sous les yeux. Il est écrit dans le chant des oiseaux, dans le murmure des forêts, dans le souffle du vent. Il nous dit simplement : « Arrêtez. Respirez. Regardez. Écoutez. » Mais qui donc écoute encore ? Qui donc regarde encore ? Nous sommes trop occupés à courir, à produire, à consommer. Nous sommes trop occupés à mourir.
Analogie finale : Imaginez un homme, debout au bord d’un précipice, les yeux bandés, un moteur de voiture entre les mains. Il tourne la clé, le moteur vrombit, et l’homme avance, sûr de lui, certain de sa destination. Derrière lui, une foule l’encourage : « Plus vite ! Plus loin ! Tu vas y arriver ! » Mais personne ne lui dit qu’il marche vers le vide. Personne ne lui dit qu’il est déjà trop tard. Personne ne lui dit que le moteur qu’il serre contre sa poitrine n’est qu’un cercueil en métal, et que chaque tour de roue le rapproche un peu plus de la chute. Et pourtant, il continue. Il accélère même. Car c’est cela, la folie humaine : avancer toujours, même quand on sait que la route mène à l’abîme. Les émissions de gaz à effet de serre des transports ne sont que le bruit de cette course vers le néant. Un bruit assourdissant, qui couvre les cris de la Terre, les pleurs des enfants, les avertissements des sages. Mais un jour, le moteur calera. Un jour, l’homme tombera. Et alors, il sera trop tard pour regretter.